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La solitude du pêcheur de l’île de Ré

Photo de Abdelmalek Alaoui

Abdelmalek Alaoui

Publié le 09 décembre 2019 à 07:21 - Mis à jour le 09 décembre 2019 à 07:21

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Rupture(s). Peut-on être « riche et pauvre à la fois » ? Pour le philosophe, ce débat est tranché depuis longtemps. L’on peut être pauvre en biens matériels mais riche spirituellement. L’inverse peut également être argumenté pour certains qui disposent de plus d’« avoir que d’être ». En économie toutefois, les raisonnements sont binaires. Il existe des indices, des scores, des évaluations qui classent les hommes et les femmes, les régions, les industries, les nations, ainsi que les continents. Or, cette frontière est en train de disparaître pour les pays émergents, à l’image du pêcheur ou...

... aysan de l’ïle de Ré, qui se retrouva au début des années 2000 assujetti à l’impôt sur la fortune, alors même que son revenu moyen annuel ne dépassait pas 20.000 euros par an…

Que cachent les grandes tensions sur le commerce international ? Sommes-nous à l'aube d'un « grand soir » qui remettrait les barrières tarifaires au premier plan des échanges, ou bien assistons-nous à une nouvelle guerre froide économique entre les États-Unis et la Chine qui traduit le déclin de l'Oncle Sam et l'irrésistible ascension de l'Empire du Milieu ? Pour le Centre d'Etudes Prospectives et d'Informations Internationales (CEPII) , qui vient de publier son ouvrage annuel « L'économie mondiale 2020 » , le commerce international serait ni plus ni moins qu'en crise « systémique », du fait de la conjugaison de trois changements majeurs.

La première rupture identifiée par le centre est le « retournement des avantages comparatifs et l'importance renouvelée des subventions », qui se traduit par un basculement de l'avantage comparatif des pays riches vers les services. Elle est accompagnée d'une montée en puissance des pays en développement ou émergents dans l'industrie manufacturière. En bref, les industries manufacturières se sont déplacées vers les pays où elles disposaient d'un coût du travail plus avantageux et de subventions accordées par des nations souhaitant développer un tissu industriel grâce aux Investissements Directs Étrangers (IDE). Or ceci perturbe les pays riches. Une illustration particulièrement éloquente de cette mutation est la récente sortie de Bruno Le Maire fustigeant les constructeurs automobiles de l'Hexagone qui ont installé des usines en Turquie, en Slovénie ou au Maroc. Pour le ministre de l'Economie français, ces usines doivent être développées en France.

Et si les émergents se rebellaient ?

Dans ce contexte, le grand argentier français - qui est bien trop au fait des évolutions de l'économie mondiale pour ne pas savoir que sa déclaration est au mieux anachronique ou au pire simpliste- s'adresse en priorité à l'opinion publique française pour montrer qu'il « mouille le maillot » à l'aube des grandes grèves contre les retraites. Dans les faits, installer ce type d'usines en France n'est ni économiquement viable - elles produisent des véhicules low-cost en majorité- ni commercialement efficace car une telle charge pourrait entraîner un vent de défiance à l'endroit des entreprises françaises qui exportent massivement vers ces mêmes pays leurs technologies, biens et services. De surcroit, à l'heure où l'Hexagone tente par tous les moyens d'attirer des talents issus des émergents pour pallier son manque cruel d'ingénieurs, Paris s'expose par ce tacle de son ministre des Finances à une taxe sur les « visas4tech » qui permettent à l'Hexagone de dérouler un programme d'immigration sélective. Il y a moins d'un an, le géant français Atos était à cet égard accusé d'être un acteur de la « fuite des cerveaux » en organisant des campagnes de recrutement au Maghreb . Une initiative plus qu'inquiétante lorsque l'on sait que le candidat de la France pour le poste ultra-stratégique de commissaire européen en charge de la Politique industrielle, du Marché intérieur, du Numérique, de la Défense et de l'Espace n'est autre que Thierry Breton, ancien PDG d'Atos. Ce dernier vient d'ailleurs d'être confirmé, en dépit d'accusations de conflits d'intérêts potentiels. Autant dire que ses premières sorties seront scrutées à la loupe par les partenaires de l'Europe, notamment en Méditerranée du sud.

La Chine, solitaire comme le pêcheur de l'Ile de Ré

La deuxième grande rupture identifiée par le CEPII réside dans le fait que « certains des pays en développement d'hier sont désormais de grands émergents ». A l'instar du pêcheur de l'île de Ré qui se retrouva en peu de temps « riche et pauvre », des nations qui étaient il y a moins de vingt ans en décrochage vis-à-vis du reste de l'économie mondiale en sont désormais les principaux moteurs. C'est notamment le cas de la Chine, qui a connu une ascension spectaculaire qui coïncide avec son entrée dans l'OMC en 2001. Jouissant de protections sur certains secteurs du fait de son statut - toujours en vigueur- de « pays en développement », Pékin a su optimiser son avantage comparatif et imposer ses entreprises et ses technologies. Il n'en reste pas moins que la Chine, en parité de pouvoir d'achat, reste très en retard par rapport à l'Amérique, bien qu'elle soit ultra dominante - voire hégémonique- sur des segments aussi stratégiques que la 5G. Pékin a donc beau jeu de mettre en avant ses indicateurs les moins flatteurs pour continuer à bénéficier de certains avantages conférés par le système commercial mondial, ses concurrents, er notamment l'Oncle Sam, ne voient que sa réussite insolente dans certains secteurs, qui a gravement déséquilibré la balance commerciale entre les deux pays. A l'instar de l'Association de défense des Habitants de l'île de Ré (ADHIR) qui tenta - en vain- pendant une décennie d'obtenir une exemption de l'ISF pour les paysans et pêcheurs, la Chine tente de mettre en avant son « droit au développement », de même qu'elle argumenta pour des seuils spécifiques de pollution lors de la COP21. Sur le papier, l'argument semble tenir la route. En réalité, il ne peut être confronté à la situation géo-économique mondiale sans déboucher sur un affrontement avec Washington.

Un monde multipolaire ?

Ces deux grandes ruptures du commerce international ont logiquement entrainé la troisième évolution majeure qui est l'avènement de la « multipolarité ». A l'heure ou l'Amérique reste la puissance dominante mais où l'on constate un changement de doctrine confinant à l'isolationnisme, nous sommes vraisemblablement en train de sortir du cycle post-chute du mur de Berlin avec l'émergence de nouveaux centres de puissance qui s'affirment de plus en plus chaque jour. A ce titre, le système commercial mondial paraît de plus en plus inadapté, d'autant plus que de nombreux domaines ne sont pas adressés complètement par l'OMC, à l'instar des subventions, des services ou encore des investissements. Reste donc une inconnue majeure : assistera-t-on à une remise à plat globale du système commercial mondial en substituant au multilatéralisme suranné de l'OMC un bilatéralisme actif entre nations et ensembles intégrés ? Ou bien au contraire, le monde saura-t-il organiser un nouveau modèle qui prendrait en compte les trois ruptures précitées ? 2020 devrait nous donner un début de réponse.

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