Le charme toxique de la croissance à tout prix

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Abdelmalek Alaoui, Chroniqueur
Abdelmalek Alaoui, Chroniqueur (Crédits : DR)
Rupture(s). Croissance ou décroissance ? Entre les deux, le cœur des économistes balance. Et ce n’est pas un hasard du calendrier si le sujet se trouve en cette fin d’année chargée au cœur de l’agenda mondial. Car si certains pensaient avoir enterré la doxa de la « croissance à tout prix » au nom de la transition climatique ou de la résurgence du thème de « l’économie sociale de marché », les partisans de la poursuite d’un rythme élevé de la progression de l’économie ne sont pas dépourvus d’arguments. Dans ce contexte, vers quoi nos nouveaux modèles de développement doivent tendre afin d’éviter une guerre civile mondiale ?

C'est un évènement trop singulier pour ne pas être souligné, ou pour imaginer qu'il ne s'agirait là que de pure coïncidence ou d'alignement des planètes. A quelques jours d'intervalle, deux économistes parmi les plus influents de la planète, le prix Nobel Joseph Stieglitz et Michael J. Boskin de l'université de Stanford ont signé deux tribunes dans le prestigieux « Project Syndicate » afin de défendre la nécessité de la croissance. Dès le 9 décembre, Stieglitz descendait de l'Olympe des économistes pour demander - avec une fausse naïveté- s'il fallait « renoncer à la croissance ? » . Empruntant l'angle du changement climatique et du danger substantiel qu'il fait peser sur nos têtes - et notamment sur l'Amérique-, l'ancien économiste en chef de la Banque mondiale prône de mettre en place sans attendre une politique volontariste et interventionniste en matière d'investissements, de réglementation et de tarification environnementale. Interventionniste assumé, il préconise de ne pas laisser les « choses au marché », tout en revendiquant l'utilité de la croissance : « Aussi malavisée que puisse être l'obsession pour un PIB sans cesse croissant, si la croissance économique n'existe plus, plusieurs milliards de personnes demeureront privées d'une alimentation suffisante, d'un logement, de vêtements, d'une éducation, et de soins médicaux. » En rajoutant le facteur démographique à la transition climatique, le barbu le plus célèbre de la planète déroule un argumentaire difficile à contrer, même pour les partisans les plus radicaux de la décroissance.

« La marée montante soulève tous les bateaux » ?

C'est un tout autre angle d'attaque que celui choisi par Michael Boskin afin de réclamer une « croissance encore plus robuste » . Mieux, ce serait selon lui la condition sine qua non pour « alléger la pression en faveur de réformes économiques et politiques radicales. » Le problème ne serait pas tant la hausse des inégalités, argumente-t-il, qu'il juge comme étant préoccupante mais trop mises en avant, mais résiderait plutôt « dans la lenteur de l'amélioration du niveau de vie des laissés pour compte. » En clair, le bas de la pyramide serait insuffisamment accompagné par les politiques publiques, alors même que c'est en son sein qu'aurait cristallisé le mouvement de polarisation de l'opinion, contribuant à faire monter les extrêmes et les populismes. A l'instar de la démonstration de Stiglitz, le raisonnement développé par l'ancien patron du pôle économique de Georges Bush père invite peu à la contradiction. Boskin ira même jusqu'à convoquer la figure - toujours tutélaire en Amérique- de Kennedy, lequel affirmait que « la marée montante soulève tous les bateaux ». Peu importe que l'ancien Président américain n'ait eu durant son mandat que peu d'appétence pour l'économie, l'image fait mouche.

Or c'est précisément là que le bât blesse. Bien qu'ils se soient régulièrement trompés dans leurs prévisions, la parole des économistes est toujours considérée par les décideurs publics comme l'Alpha et l'Oméga qui devrait guider les décisions d'élaboration des politiques de développement. Peu importe, au final, que cette double prise de parole intervienne à quelques jours de la COP25, dont les résultats sont au mieux médiocres, au pire, criminels.

C'est à ce titre que se pose la question du timing d'une telle sortie publique : pourquoi venir au secours de la croissance alors même que sa remise en cause n'irrigue pas de manière massive le monde des idées. Un début de réponse se situe probablement en Europe, où les graines de la défiance vis-à-vis de la croissance commencent peut-être à donner quelques fruits.

La défiance à la croissance est-elle en train de cristalliser en Europe ?

En effet, à y voir de plus près, l'on peut constater que des actions autrefois considérées comme marginales ou portées par quelques associations activistes commencent à trouver leur chemin dans l'opinion et auprès des médias. C'est par exemple le cas de « l'action sociale de désobéissance civile » orchestrée dans un centre commercial de Quimper par un collectif constitué d'Attac, Extinction Rébellion, et des Gilets jaunes.  S'exprimant clairement contre la « surconsommation », des militants se sont ainsi enchaînés devant l'entrée de la FNAC, l'un des temples de la vente de produits culturels et numériques. Dans un contexte où des tensions de plus en plus croissantes apparaissent entre l'Oncle Sam et la France autour du projet de taxation des GAFAM, cette action a valeur de symbole. De surcroit, le fait que l'Europe aie réussi à articuler son « Green Deal » de mille milliards d'euros à l'heure où il apparaissait de plus en plus clair que la COP25 serait un échec, la question de la qualité de la croissance est peu à peu en train d'occuper le devant de la scène, se substituant peu à peu au charme ancien-et toxique- de la croissance à tout prix, qui avait prévalu jusqu'alors.

Est-ce à dire que le Vieux continent réussira enfin à créer du neuf dans le domaine de la croissance ? A ce stade, il est encore permis d'espérer, même si la vigilance doit guider nos pas...

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Commentaires
a écrit le 17/12/2019 à 19:49 :
Lesquels économistes et autres experts ne craignent pas le chômage…Ils sont dans un autre monde, très virtuel.
a écrit le 17/12/2019 à 12:19 :
L'intervention de l'armée française en Afrique est comptabilisée en % de croissance, toute destruction (ex Afghanistan, Yémen... morts de civils idem) car cela fait tourner le complexe militaro-industriel . De même la guerre de 39-45 a relancé la croissance .
Alors vive la croissance (avec n'importe quoi) ou alors faut-il privilégier l'IDH : indicateur de déveoppement humain ; alors il faut favoriser la mèdecine, l'éducation , la sureté ...
a écrit le 17/12/2019 à 11:02 :
Croissance ou décroissance sont tout deux toxique seul le recyclage permanent aura son charme! Et cela ne demande pas de l'intelligence artificielle!
a écrit le 17/12/2019 à 10:38 :
Plutôt que d'ARRÊT de la croissance, ce serait de SA QUALITÉ dont il faudra se préoccuper. Et, en tout pays, non seulement la relier aux ressources naturelles disponibles, mais encore plus et de façon étroite à LA DÉMOGRAPHIE (elle galopante en nombre d'enfants faits en plus face aux décès !§!).
Face aux limites planétaires, mettre le paramètre des NAISSANCES EN TROP sous le tapis (et ses conséquences climatiques et écologiques déjà présentes et pressantes à demander des solutions réelles), il n'est plus possible de se contenter de quelques COP du genre de celle-ci, n'aboutissant à rien, sinon à faire l'autruche !.../...
Face à cette inaction évidente, il faut un organisme mondial qui pénalise fortement les pays qui n'appliqueront pas les politiques réelles (démographiques, écologiques, énergétiques) seules capables de corriger nos erreurs historiques. En contraignant en premier les pays qui font passer l'armement prioritaire (paradigme rétrograde insensé...) avant d'appliquer des objectifs sains, durables, pragmatiques en ce sens-là.
a écrit le 17/12/2019 à 10:36 :
Plutôt que d'ARRÊT de la croissance, ce serait de SA QUALITÉ dont il faudra se préoccuper. Et, en tout pays, non seulement la relier aux ressources naturelles disponibles, mais encore plus et de façon étroite à LA DÉMOGRAPHIE (elle galopante en nombre d'enfants fait en plus face aux décès !§!).
Face aux limites planétaires, mettre le paramètre des NAISSANCES EN TROP sous le tapis (et ses conséquences climatiques et écologiques déjà présentes et pressantes à demander des solutions réelles), il n'est plus possible de se contenter de quelques COP du genre de celle-ci, n'aboutissant à rie, sinon à faire l'autruche !.../...
Face à cette inaction évidente, il faut un organisme mondial qui pénalise fortement les pays qui n'appliqueront pas les politiques réelles (démographiques, écologiques, énergétiques) seules capables de corriger nos erreurs historiques, en contraignant en premier les pays qui font passer l'armement en premier (paradigme rétrograde insensé...) avant d'appliquer des objectifs sains, durables, pragmatiques en ce sens-là.
a écrit le 17/12/2019 à 9:57 :
Sait-on encore de ce dont on parle quand on parle de croissance? Le PIB est un melting pot qui est devenu très compliqué et mélange trop de composants qui n'ont rien à voir les uns avec les autres. Mais sur les biens basiques, l'alimentation (jamais la production agricole n'a été aussi importante au niveau mondial qu'aujourd'hui), le nombre de logements (qui n'a jamais été aussi important qu'aujourd'hui), ou l'accès à l'énergie (jamais la consommation d'énergie (voire de toutes les énergies) n'a été aussi importante qu'aujourd'hui), nous sommes très très loin de la décroissance. Les ménages dépensent de plus en plus dans des biens moins essentiels et moins vitaux, et c'est là qu'il va falloir porter nos efforts en, bien sûr rationalisant un peu plus les besoins essentiels. Le PIB a son intérêt, mais évidemment, tous en seront d'accord, est très insuffisant pour comprendre l'évolution du Monde.
a écrit le 17/12/2019 à 9:07 :
Cela fait déjà pas mal d'années que le PIB des différents pays est limité par les ressources naturelles. Ressources naturelles au sens large : Hydrocarbures, eau potable, terrains constructibles, bref, tout ce qui nous vient de la nature, et qui est quasiment gratuit. Or, ces ressources naturelles sont limitées. Donc, il faut accepter l'arrêt de la croissance, il n'y a pas d'autres choix.
a écrit le 17/12/2019 à 8:23 :
Il est logique que ce soit en Europe que la croissance soit le plus contestée puisque ses bénéficies n'étant captés que par quelques uns. La radinerie de la vieille et obsolète oligarchie européenne au final sert la lutte contre la pollution.

Que dans un pays où le travail est mieux rémunéré on y croit plus, dans lequel la récompense des effort soient plus redistribuée est logique également. Mais c'est tout de même très inquiétant de constater cet aveuglement général envers la pollution de masse.

plus de 3000 manifestations par an en Chine pour protester contre la pollution du fait du dumping environnemental qui a accompagné le dumping social généré par les riches du monde dans ce pays, ceux qui sont tout au bas de l'échelle eux n'en peuvent plus de cette pollution majeur sans remettre en cause la croissance économique dont ils profitent donc elle existe bel et bien et est une réelle menace c'est incontestable.

Le problème est que les propriétaires de capitaux et d'outils de production au lieu de révolutionner le secteur industriel préfère continuer de nous envoyer leurs soldats médiatiques au sur les plateaux de leurs médias, qui comme vous le précisez sont quand même particulièrement habitués à se tromper dans leur analyse, afin de continuer de nous imposer leur mode d'enrichissement personnel.

Plus on possède et plus on est possédé, par ailleurs en prenant du recul sur l'histoire il ne faut pas oublier que la classe dirigeante était habituée à régler bien des problèmes de ce genre en envoyant la classe productrice se faire massacrer à la guerre, or actuellement, les peuples du monde, du moins occidentaux, ne voudraient plus aller se faire massacrer à la guerre c'est pour ceci que l'on peut penser, avec peu de chances de se tromper vu leur faible capacité intellectuelle, qu'ils misent sur cette pollution afin d'éradiquer la moitié de la population mondiale.

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