« Le grand jeu » Rudyard Kipling

OPINION. André Yché, Président du conseil de surveillance chez CDC Habitat, se prête à l'exercice de la « Lettre d’outre-tombe ».
(Crédits : DR)

« Voilà un peu plus de trois quarts de siècle que sans renoncer au journalisme, j'ai décidé de procéder moi-même à la publication de mes articles, incité en cela par mon expérience personnelle d'avoir découvert dans la presse l'annonce, quelque peu prématurée, de mon propre décès, information qui, bien que prémonitoire, m'avait conduit à demander au directeur du « magazine d'anticipation » de penser à retirer mon nom de la liste des abonnés !

J'ai constitué à cette fin une rédaction réduite en nombre, mais de grande qualité incluant un ancien agent secret de Sa Majesté, Kimball O'hara, nom de code « Kim », ainsi que deux aventuriers, anciens militaires et mes Frères de la loge « Independence with Philanthropy », bien que n'ayant jamais renié ma qualité de « Nautonier de l'Arche Royale » du Mont Ararat n°98 : les Sergents Dravot et Carnehan, héros du Kafiristan.

Toutefois, il convient d'ajouter que je dois mon appréhension des affaires internationales aux relations que j'ai pu nouer « post mortem » avec des personnalités exceptionnelles, comme Halford John MacKinder et Nicholas Spykman. Ainsi, je puis confirmer le pronostic de Winston Churchill en 1915, lorsqu'après l'échec du débarquement aux Dardanelles et sa sortie du gouvernement britannique, il rejoignit les tranchées de la Somme en qualité de simple officier dans un régiment de ligne ; à son Général qui lui prédisait une mort certaine dans le mois, il répondit : « Ce sera une expérience passionnante ! »

Les quelques noms que je viens de citer en disent long sur la nature du « Grand Jeu » et sur ses débuts, surtout si on ajoute ceux de Connolly, de Stoddart et de Sir Alexander Burnes : l'Asie Centrale, les Khanats Ouzbeks issus du Khwarezm, l'Afghanistan, c'est-à-dire les antiques régions de Bactriane et de Sogdiane, la fertile vallée du Ferghana, jusqu'à Kashgar et au débouché du Tarim.

Ces lieux mythiques qu'avaient parcouru les armées d'Alexandre le Grand, c'est au seul conquérant à sa mesure que le monde dût leur redécouverte : Napoléon Bonaparte. Que n'aurait-il accompli si la Corse, à sa naissance, eût été anglaise ! Hélas, ce sont les Français qui n'en finissent pas de se souvenir qu'ils ont été un grand peuple, pendant un siècle et demi d'Histoire, et qui s'imaginent l'être demeuré !

La vérité est que depuis le traité de Paris de 1763, les Indes étaient devenues le « joyau de la Couronne » britannique et que le gouvernement de Sa Majesté, après avoir perdu les colonies d'Amérique, veillait sur l'avenir du sous-continent comme l'avare de Molière sur sa cassette.

L'expédition de Bonaparte en Egypte, qui visait, initialement, un débouché en Mer Rouge et sur le détroit d'Ormuz ; l'ambition séculaire des Tsars de s'assurer un accès en Méditerranée via Constantinople ; ces deux ambitions parurent un instant sur le point de se conjuguer durant la brève lune de miel entre les deux empereurs qui suivit la Paix de Tilsit avant que, par chance pour l'Angleterre, l'Europe ne s'avéra trop exigüe pour deux conquérants d'un tel calibre. Toutefois, l'hypothèse d'une collusion franco-russe s'était avérée suffisamment traumatisante pour que la méfiance d'Albion s'en trouvât durablement éveillée !

Pour ma part, je me contentais de porter à la connaissance des Occidentaux le « Grand Jeu » qui se jouait aux frontières des Indes, au Tibet, en Asie Centrale et qui s'étendit vers la Mer Noire et la Perse, mais je ne parvins à appréhender réellement ce qui se jouait au-delà de récits parfois dramatiques et toujours exotiques, d'où leur succès auprès du public des lecteurs en mal d'orientalisme, que bien plus tard, au cours de mes conversations « post-mortem » avec mes nouveaux amis MacKinder et Spykman.

Pour nous en tenir aux faits, le XIX° siècle vit l'expansion effrénée de l'Empire russe vers l'Ouest en Pologne, vers l'Est jusqu'à Vladivostok et même en Alaska, Territoire que le Tsar commit l'impardonnable erreur de céder aux jeunes Etats-Unis d'Amérique, mais aussi vers le Sud, prolongeant ainsi le mouvement engagé par Ivan le Terrible et poursuivi par ses successeurs, Pierre le Grand et Catherine II notamment. C'est ainsi que les Khanats issus de l'ancien royaume de Djaghataï, descendant apanagé de Gengis Khan, majoritairement peuplés d'Ouzbeks (une ethnie turco-mongole), subissent alors la pression croissante des armées russes jusqu'à l'annexion progressive de Tachkent (1867) et Boukhara (1868), puis de Khiva (1873) et enfin de Kokand (1876), qui avive les craintes britanniques quant à l'intangibilité des frontières du Nord des Indes. C'est dans ce contexte de rivalité, parfois proche des hostilités militaires, que se déploie le « Grand Jeu » qui voit Britanniques et Russes s'affronter en Asie Centrale.

C'est dans cet environnement historiquement troublé et exotiquement stimulant que j'ai rencontré celui que j'ai le sentiment d'avoir connu de toute éternité, mon très cher Ami Kim, alors qu'il errait dans les rues de Lahore, âgé d'une petite vingtaine d'années et qu'il m'a raconté sa providentielle rencontre avec le régiment des « Mavericks » irlandais (à l'insigne d'un « taureau rouge sur fond vert ») et sa carrière d'agent secret de Sa Majesté, sous la protection du Chef de Corps britannique.

Le destin de mes deux amis partis conquérir, fort imprudemment, le Kafiristan, n'est pas sans rappeler celui de Stoddart et Connolly, envoyés en mission diplomatique auprès de l'Emir de Boukhara pour tenter de le convaincre de résister à l'influence russe en s'alliant au Royaume-Uni et qui, maladroits dans cette entreprise malaisée et finalement abandonnés par Londres, sort habituel réservé aux missionnaires de toute espèce, finirent décapités en place publique.

Ces déconvenues et les informations alarmistes provenant d'Asie Centrale achevèrent de convaincre Whitehall de la nécessité d'agir pour protéger la frontière Nord-Ouest des Indes par la création d'un Etat-tampon susceptible de contenir la poussée russe dans les Khanats Ouzbeks, désormais considérée comme une menace avérée : l'Afghanistan. La méfiance, assurément fondée, du Colonial Office à l'égard des souverains afghans au premier rang desquels Dost Mohammed entraîna une première intervention militaire en 1839 qui, après une conquête apparemment aisée des principales villes, suscita une vague d'insurrections populaires qui, après le massacre du gouverneur de Kaboul, Sir Alexander Burnes, provoqua l'évacuation de la capitale par la garnison britannique qui, tentant de gagner Jalalabad par la « Khyber Pass » conduisit une colonne de 16 000 militaires et civils, femmes et enfants, sur des routes de montagnes, où ils furent tous massacrés à l'exception d'un seul survivant épargné afin qu'il porte témoignage de la déroute anglaise.

A partir de Kandahar et d'Hérat, les Britanniques revinrent brièvement, avant de tenter une nouvelle expédition en 1878 jusqu'au traité de Gandomak qui aboutit à fixer la « ligne Durand » en 1893 qui trace la frontière entre le royaume Afghan et le futur Pakistan, alors « chasse gardée » britannique.

Le « Grand Jeu » se poursuivit au Tibet, conquis par le Colonel Younghusband en 1904, qui se retira en 1907 à l'occasion des accords Anglo-Russes qui mettaient un terme à ce premier chapitre d'affrontements en Asie Centrale et au Moyen-Orient, dans la perspective de la Triple Alliance entre le Royaume-Uni, la France et la Russie, face à la « Triplice » qu'organisait l'Allemagne dans la marche vers la « Grande Guerre » et le suicide de l'Europe.

En Perse, le Royaume-Uni et la Russie étaient parvenus à définir les zones d'influence respectives, la Russie obtenant apparemment « la part du lion » en s'assurant plus de la moitié du territoire iranien, jusqu'à Yazd, tandis que les Britanniques prévalaient dans le Sud, jusqu'à Bandar Abbas, s'assurant ainsi la maîtrise du détroit d'Ormuz jusqu'aux champs pétrolifères de Bassora. De fait, la fin du « Grand Jeu » du XIX° siècle, celui que j'ai connu, amorçait celui du siècle suivant qui sera dominé par les « Sept Sœurs », à savoir les « majors » du pétrole, lorsque les « ténors » de l'OSS, tels « Kim » Roosevelt, le petit-fils de Théodore (le « conquérant » de Cuba avec son bataillon de volontaires, les médiatiques « Rough Riders »,) commencent à prendre le pas sur ceux de l « Intelligence Service », futur MI6.

Alors que je me passionnais pour les affaires indiennes, à moitié dupe de mes « envolées » colonialistes sur « le fardeau de l'Homme Blanc » destinées aux nouveaux impérialistes américains, j'ignorais le signal venu du Moyen-Orient qui conférait une signification nouvelle à la partie diplomatico-militaire que j'avais moi-même qualifiée de « Grand Jeu ». Il faut dire que tout au long du premier quart du XX° siècle, ma carrière journalistique, mes succès littéraires inespérés et des drames familiaux et personnels brouillèrent mon jugement et me détournèrent d'une meilleure appréhension de la réalité. Il me fallut attendre de croiser Alfred Mahan et, plus tard, Halford John MacKinder et Nicholas Spykman pour qu'ils m'aident à comprendre, de là où nous étions désormais réunis, la véritable portée des évènements que j'avais vécus et surtout, racontés.

Le tableau général qu'ils dépeignirent à mes yeux fut celui de la concurrence entre colonialismes européens, mais obnubilé par les souvenirs qui encombraient encore ma mémoire, comme tel est le cas pour la plupart d'entre nous, je ne discernais guère qu'il ne s'agissait que de la forme historique que revêtait, au XIX° siècle, l'impérialisme séculaire qui mobilise les nations et qui, sous l'égide du Nouveau Monde émergent, prendrait au XX° siècle la nouvelle forme de la « globalisation » en mettant à bas les constructions traditionnelles érigées par les vieilles nations européennes.

C'est encore d'Iran et de la Mésopotamie voisine que vinrent les messages qui auraient dû m'éclairer sur les véritables enjeux du XX° siècle, qui n'avaient plus rien à voir avec le commerce du thé et des cotonnades de l'Inde, ni même avec celui de l'opium vers la Chine, mais qui permettaient d'entrevoir la véritable source de richesse de l'âge industriel : les énergies fossiles et d'abord le pétrole, que le XXI° siècle étendrait à l'uranium et à tous les minerais utilisés par de nouvelles technologies.

La nouvelle priorité du gouvernement de Sa Majesté consistait d'abord à garantir l'approvisionnement des bâtiments de la Royal Navy dont l'Amiral Fisher, Premier Lord de l'Amirauté, avait décidé de reconvertir les chaufferies à charbon en faveur de la nouvelle source d'énergie, avec l'accord de Winston Churchill, ministre de la Marine. Il se dit alors que le co-fondateur de la Royal Dutch-Shell, Henri Deterding, avait proposé des arrangements financiers personnels à certains décideurs hauts-placés ; le tout est que le Foreign Office veilla à maintenir plusieurs fers au feu, en assurant d'abord sa mainmise sur le pétrole iranien via l'Anglo-Persian (ou Iranian) Oil Company, créée par un milliardaire australien, William Knox d'Arcy et qui deviendra BP, et en prenant une part déterminante dans le pétrole Irakien, bien que devant concéder des positions importantes aux Américains et aux Français qui s'intéressaient, à leur tour, aux hydrocarbures en créant leur propre compagnie, la Compagnie Française des Pétroles (CFP) que leurs rivaux anglo-saxons avaient surnommée « Can't Find Petroleum » ! Mais leur ami Calouste Gulbenkian (« Monsieur 5% ») leur avait ménagé une position avantageuse et à cette époque de pruderie officielle, les « Folies Bergères », le « Moulin Rouge », le « Crazy Horse » et le « Lido » procuraient un avantage comparatif indéniable à la diplomatie française !

Ce fut encore en Iran que les nouveaux équilibres internationaux se manifestèrent, lorsqu'au début des années cinquante, le Premier ministre Mossadegh entreprit de nationaliser le pétrole britannique, avant d'être renversé par un coup d'Etat fomenté par l' « officier traitant » de la CIA, qui n'était autre que Kermit Roosevelt : un « Kim » venu du Nouveau Monde se substituait désormais au « mien » et les Américains aux Britanniques !

Alfred Mahan m'exposa alors quel rôle il avait joué, au début du XX° siècle, pour organiser la relève du Royaume-Uni par les Etats-Unis en tant que puissance maritime dominante et pourquoi cette mutation s'était avérée déterminante dans l'histoire du XX° siècle : la maîtrise des océans, dans le monde fini qui s'annonçait, était devenu le moyen de contrôler l' « Ile du Monde », à savoir le bloc continental des terres émergées, c'est-à-dire le monde lui-même !

De son côté, John MacKinder m'expliqua que l'affrontement entre la France et la Russie, puis entre celle-ci et l'Allemagne n'étaient que la conséquence logique de la concurrence pour la domination de l' « espace central » du bloc continental (« Heartland »), mais Nicholas Spykeman, qui les avait tous lus, me présenta la synthèse de toutes ces réflexions à travers une théorie qui me parut la plus convaincante : le fait maritime avait pour conséquence que le contrôle du « continent mondial » passait désormais par la maîtrise des franges côtières (qu'il appelait le « Rimland ») de telle sorte que la rivalité anglo-russe du XIX° siècle représentait la compétition historique entre puissances continentale et maritime, sur le modèle de la lutte entre Sparte et Athènes, et qu'elle se reproduirait nécessairement entre les Etats-Unis et l'Empire soviétique et peut-être un jour prochain, entre les Etats-Unis et l'Empire Chinois. A moins que d'ici là, la domination du « Heartland » ne redevienne d'actualité et mette aux prises, cette fois, Russes et Asiatiques, c'est-à-dire Chinois, puisque le Japon, allié historique de l'Angleterre, qui avait réussi à vaincre la marine du Tsar à Tsushima en 1905, relevait manifestement de la catégorie des puissances maritimes régionales.

Tout ceci me conduisit à réévaluer mon expérience et les enseignements que j'avais cru pouvoir en tirer : je n'avais pas raconté, à proprement parler, « le Grand Jeu », mais un simple épisode relativement secondaire du véritable « Grand Jeu » qui continue de se dérouler à l'échelle planétaire ! »

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