Le "Made in Local", l'avenir du développement économique

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(Crédits : DR)
Un tiers du développement économique des territoires est lié au « Made in Local », un levier puissant aujourd'hui encore sous-exploité. Par Élisabeth Laville, fondatrice et gérante du cabinet UTOPIES et Arnaud Florentin, économiste, directeur associé du cabinet UTOPIES

« Il n'est rien au monde d'aussi puissant qu'une idée dont l'heure est venue », disait Victor Hugo. C'est le cas de l'idée du Made in local. Aujourd'hui, rares sont les entreprises et les marques à ne pas repenser leur ancrage et les territoires à ne pas engager de chantiers autour du ré-enracinement de leur économie via circuits courts, énergies nouvelles, monnaie locale, valorisation des déchets, tiers lieux ou revitalisation des « cœurs de ville »...

Si la (re)localisation de nos économies est une idée puissante, elle est pourtant en partie ébranlée.

D'abord, ceux qui portent ces idées sont encore souvent les extrêmes, exploitant les nombreuses fractures territoriales et faisant du localisme le cheval de Troie cachant les plus terribles thèses du repli sur soi et de la peur - des personnes, des cultures, des marchandises ou même des capitaux. Ensuite, la manière dont cette idée du « Made in Local » est majoritairement défendue fait débat : affirmer que « le Made in France est toujours préférable aux produits importés » parce qu'il préserve nos emplois n'est en soi pas faux ; mais cette argumentation patriotique est aussi la plus facile à balayer par les économistes qui voient dans la mondialisation et la capacité de la France à s'inscrire dans une chaîne de valeur internationale.

Le Made in Local met aussi les territoires en face de leurs responsabilités, notamment sur leur ultra-dépendance aux richesses et aux ressources extérieures. Car la vision classique du développement économique se résume très souvent à la capacité du territoire à capter des richesses extérieures : exporter, conquérir des marchés internationaux, attirer de nouvelles entreprises, de nouveaux habitants, étudiants ou touristes... En témoignent les compétences et l'orientation des budgets des services, agences et chambres consulaires en charge du développement économique local. Pour autant, ce développement dit « exogène » des territoires est-il suffisant pour créer les conditions d'une véritable prospérité économique locale ?

« Seau percé » ou « jardin que l'on cultive » : le profil des territoires conditionne aussi le succès des politiques du Made in Local.

Intuitivement, on pourrait penser que deux territoires dans lesquels on injecte un même volume d'euros ne produisent in fine pas le même niveau de prospérité locale : un territoire capable de garder et faire circuler durablement une richesse sera plus prospère qu'un territoire n'utilisant pas aussi bien ce levier « endogène ». Dans le premier cas, on parlera d'effet multiplicateur local - la capacité du territoire à générer de la prospérité par effet ricochet en conservant la richesse, en la faisant circuler et en limitant les fuites vers l'extérieur - comme un écosystème bien entretenu ou un jardin bien cultivé.  Dans le second cas, on constate un effet de seau percé - l'incapacité du territoire à limiter les importations et les fuites de richesse vers l'extérieur puisqu'il ne parvient pas à répondre à la demande locale avec de la production également locale.

Pour accroître ou maintenir la richesse sur un territoire - et le revenu médian de sa population - attirer des richesses extérieures ne suffit pas. Il faut être capable de garder ces richesses et de les faire circuler.

Plus d'un tiers de la prospérité des territoires dépend cette capacité à déclencher cet effet multiplicateur. A l'inverse plus le seau est percé, moins la politique d'attractivité et de compétitivité génère des retombées durables.  Or combien de territoires dédient aujourd'hui un tiers de leur budget de développement économique au renforcement du circuit économique local ? Bien trop peu. Pis encore, dans l'angle mort des politiques de développement économique, l'effet multiplicateur local est en nette baisse depuis 50 ans : en 1970, une entreprise française qui produisait l'équivalent de 100€ en générait en moyenne 103 euros de plus dans la chaîne nationale de fournisseurs. En 2015, le multiplicateur moyen n'était plus que de 59 euros, soit une baisse de 43% (jusqu'à -60% dans l'industrie automobile ou la plasturgie). Pourquoi une telle baisse ?

Une piste : les pays se sont inscrits dans la mondialisation à travers des chaînes de productions internationales fragmentées. Cette ultra-spécialisation a eu pour effet immédiat de vider les économies nationales de leur diversité, et donc d'affaiblir l'effet multiplicateur et la création de prospérité associée, obligeant en retour les pays à accroître encore leur inscription dans la mondialisation pour capter de nouvelles richesses - d'où une nouvelle vague de spécialisation engendrant certes plus d'exportations, mais aussi plus d'importations provoquant une nouvelle baisse de l'effet multiplicateur.

L'apparent dynamisme des métropoles est à ce titre trompeur, car beaucoup d'entre elles se vident de leur circuit économique local en masquant ce phénomène par un important dynamisme résidentiel ou touristique.

Pour reprendre l'analogie entre nos économies locales et le seau percé : remplir le seau avec des richesses extérieures perd de son sens si, dans le même temps, ce seau se vide progressivement. Et que dire des territoires qui ne remplissent même plus leur seau... En complément des approches traditionnelles centrées sur la compétitivité à l'exportation et la captation de richesses extérieures, il est urgent de s'intéresser à un actif économique trop souvent sous-estimé : la demande locale et en particulier celle qui ne trouve pas de réponse locale - et qui pourrait assez simplement en trouver.

Ces fuites constituent des niches locales dont peuvent s'emparer une nouvelle génération d'entrepreneurs de territoire : alimentation locale, énergie locale, économie circulaire, fabrication urbaine. Des milliers d'opportunités locales donc, à condition toutefois de ne pas proposer une pâle copie d'un produit importé et de savoir s'appuyer sur de nouveaux modèles économiques mieux enracinés, plus durables, mais aussi raisonnables en termes de prix.

Un certain nombre de multinationales, que l'on peut difficilement taxer de localistes, ont compris l'intérêt du Made in Local et sont en passe de placer cette expertise locale au cœur de leur modèle économique. Comment ? En dédiant des budgets et des équipes à des fonds d'investissement local, incubateurs de start-ups locales, via des modèles de micro-franchise ou partenariats avec des petits producteurs locaux, une atomisation du mode de production avec des sites de production plus petits et plus collaboratifs, au développement de plateformes web proposant des offres locales, en créant des hubs urbains axés sur la santé, le sport ou l'alimentation, en collaborant avec des villes (smart-cities, placemaking, etc.).

Plus qu'une mode ou un dogme, le sujet du Made in Local et plus largement la localisation participent à un profond rééquilibrage de nos économies. Le sujet est trop important pour être laissé aux extrémistes de tous bords : c'est l'avenir du développement économique qui est en jeu...

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Commentaires
a écrit le 07/08/2018 à 18:10 :
Ce n'est pas parce que l'on retrousse chemin, ayant constater son erreur; que l'on doit dire "faire de l'innovation' pour ne pas le reconnaître et tromper son entourage!
a écrit le 07/08/2018 à 13:20 :
Le constat des inconvénients est pertinent :
"vider les économies nationales de leur diversité"
besoin de "rééquilibrage de nos économies"...

Il n’empêche, que si l'on reste cantonné à l’échelle locale les risques sont grands de se faire racheter par de plus gros, qui eux auront grandi à un "niveau macroéconomique". Sur du local, il n'est même pas garanti que l'on soit mieux protégés par des accords commerciaux, puisque les internationaux sont déjà si facilement remis en question par de plus grandes puissances. L'autre inconvénient potentiel étant le manque de synergie, la dispersion des compétences et donc des performances.
D'autres argueront qu'il suffit de fermer les frontières, mais dans ce cas cela restreint les libertés dans tous les sens.
Il ne sera pas facile de trouver cet équilibre entre local et ouvert sur le monde, qui-plus-est, vu la charge de la dette.
Car actuellement et depuis plusieurs décennies, ce sont toujours les plus actifs et performants qui payent pour que d'autres profitent de leur pré-carré local.
a écrit le 07/08/2018 à 10:00 :
Cela aurait du en être même la trajectoire, penser global agir local devrait être notre principe de fonctionnement car au final seuls les gens avec qui l'on échange directement nous apportent une richesse, aussi bien sociale qu'économique et du coup politique. Les multinationales, les états, les médias étant au final totalement déconnectés de nos réalités, seulement là pour nous formater afin de nous faire obéir aux doigts et à l'oeil à des gens que nous ne connaissons pas, à des gens qui ne nous apportent rien, pire à des gens qui nous dépouillent régulièrement.

C'est le principe économique qu'il faudrait tenir, permettant une prospérité lente mais longue et sûr et des échanges humains totalement bouleversés se construisant sur la diversité et non le manichéisme oligarchique. Si on nous impose des multinationale,s des états, des actionnaires milliardaires que l'on expose comme raison d'être, comme modèles à suivre, règles à respecter c'est uniquement pour soumettre les peuples afin que ceux-ci ne remettent pas en cause un principe oligarchique vieux de plusieurs millénaires.

Si nos dirigeants cherchaient l’efficacité, la productivité et le progressisme on prendrait le café sur une terrasse martienne actuellement, mais au lieu de ça nous voilà toujours cantonnés à une économie rétrograde dite de marché.

Vite un oligexit.

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