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Le Professeur Raoult ou le messie des temps modernes

Jamal Bouoiyour, Amal Miftah et Mariem Brahim

Publié le 12 mai 2020 à 06:08 - Mis à jour le 13 mai 2020 à 07:17

Didier Raoult.

Didier Raoult.

Reuters

Le Quotidien Numérique

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Photo d'illustration de l'article
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OPINION. La polémique suscitée par la recommandation du professeur Didier Raoult du recours à la chloroquine pour traiter les patients infectés par le Covid-19 va bien au delà d'une simple divergence entre experts scientifiques. En devenant un phénomène populaire, elle sert aussi de révélateur du fonctionnement de nos sociétés modernes. Par Jamal Bouoiyour (IRMAPE, ESC Pau Business School, CATT, Université de Pau), Amal Miftah (LEDa, DIALUMR 225, Université de Paris-Dauphine, ESC Pau Business School) et Mariem Brahim, enseignante-chercheuse (ESLSCA Business School Paris).

Les résultats des études du docteur Didier Raoult relatifs à l'utilisation de la chloroquine sont intéressants à plus d'un titre. Ils donnent tout d'abord de l'espoir à des malades inquiets, voire désespérés. Mais, compte tenu de leurs failles, ces études prêtent le flanc à de nombreuses critiques de la part de la communauté scientifique et médicale. En effet, au cœur du débat sur la chloroquine, on retrouve la question de la méthode « scientifique » qui évalue rigoureusement la réelle efficacité d'un traitement, et garantit aussi son innocuité et sa non-toxicité.

La démarche du professeur pose aussi d'autres problèmes comme le risque de faire naître de faux espoirs, de décrédibiliser la science et de briser une confiance, déjà fragile, envers les institutions scientifiques. Sans oublier que, seuls les patients de l'IHU de Marseille ont « profité » de ce traitement ainsi que certaines personnalités bien en vue. Certains médecins se sont en outre auto-administré le médicament. Tout cela jette le trouble et laisse se diffuser le sentiment d'une médecine à deux vitesses, qui ne viendrait au secours que de quelques privilégiés.

Or, en ces temps de vacarme et de tumulte, les citoyens ont besoin de certitudes et de clarté, tant ils sont abasourdis par la virulence du Covid-19 et par l'ampleur de ses dégâts sur les plans économique, social mais surtout humain.

Problématiques d'ordre éthique et méthodologique

Les annonces et les travaux du chercheur Didier Raoult, expert en son domaine, engendrent des problématiques d'ordre à la fois éthique et méthodologique. Il semble évident que la recherche scientifique demande de la méthode et la médecine requiert de l'éthique. En même temps, on peut se poser la question de savoir si les analyses et les méthodologies académiques habituelles sont adaptées aux situations d'urgence sanitaire. D'un point de vue méthodologique, l'utilisation des outils statistiques obéit à des règles bien précises et bien documentées dans la littérature. On ne peut y déroger, même en cas d'urgence extrême, comme c'est le cas aujourd'hui, avec l'expérimentation de la chloroquine pour les malades du Covid-19.

A la faveur de ses travaux, le professeur Raoult a connu une popularité soudaine et fulgurante. Il s'agit d'une personnalité publique appréciée en France mais aussi à l'étranger. Un récent sondage le place ainsi en deuxième position des personnalités les plus populaires. La raison principale de cet engouement autour du chercheur marseillais est tout à fait intuitive : il donne de l'espérance avec une solution simple et efficace. Il a également été très enthousiaste dans ses déclarations publiques au sujet des résultats de ses études, ce qui n'est pas très habituel dans le monde scientifique, où la prudence est de mise. Sa façon de communiquer, sa posture et ses prises de position sont clivantes et vont au-delà d'un simple scientifique érudit. Elles ne font que confirmer les fractures de notre société. Les réseaux sociaux se sont emparés du phénomène Raoult, ce qui a accentué les pressions sur les responsables politiques, qui ont reconnu, timidement et après moult hésitations, leur intérêt pour ces travaux sur la chloroquine.

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Jetons un coup d'œil justement sur ce qui se passe sur les différents réseaux sociaux en lien avec le professeur de médecine. Un aperçu rapide sur le web montre que le Pr. Raoult y est devenu, en quelques semaines, une figure emblématique de la lutte contre le Covid-19 et suscite un intérêt grandissant.

Les tendances Google

Nous avons reporté les résultats des tendances Google (Google Trends) avec l'expression Prof. Raoult à partir du 16 mars (date à laquelle les premières mesures sanitaires strictes ont été engagées pour lutter contre la propagation du virus, et la communication des résultats de la première étude sur la chloroquine de l'équipe marseillaise) et jusqu'au 5 mai. Ce type de recherche a été utilisé plusieurs fois dans les études pour détecter les épidémies de grippe par exemple ou pour mesurer l'activité économique. La plateforme fournit pour chaque requête une mesure de l'intensité de la recherche comprise en 0 et 100. Ce dernier chiffre représente la proportion la plus élevée parmi les termes interrogés dans telle région et durant la période sélectionnée.

La figure 1 représente donc l'évolution des demandes du terme Prof. Raoult sur la plateforme Google en France et à l'étranger, au cours de la période susdite. Comme on peut le remarquer, il existe un intérêt certain pour le professeur de médecine (l'indicateur est significatif quand il est supérieur à 50). La hausse des occurrences correspond aux dates de l'apparition de ses études, à ses sorties sur les réseaux sociaux ou à la visite du président de la République à l'IHU de Marseille

Google Raoult
Photo d'illustration (Crédits : DR)

Nous avons analysé la même requête en utilisant d'autres plateformes telles que Wikipédia ou Twitter (non reportée ici), on retrouve les mêmes tendances.

Opposition Nord-Sud

Une analyse par région (figure 2) montre qu'en dehors de Paris, c'est au sud-est de la France (Corse, PACA et Languedoc-Roussillon) que l'intérêt est le plus aigu. Ceci confirme notre analyse précédente sur l'opposition Paris-Marseille ou Nord-Sud de manière plus générale.

Figure 2 : Google Trends régions françaises Prof. Raoult du 16/03/22020 au 05/05/2020

Raoult Nord-Sud
Photo d'illustration (Crédits : DR)

Comme on peut le remarquer dans la figure 3, la notoriété du Pr. Raoult a gagné une partie du monde. Au Sénégal, son pays natal, la chloroquine était, du reste, déjà utilisée dans le traitement du paludisme. Ce qui explique sa généralisation dans le cas du Covid-19, sans que cela ne suscite de débat particulier, comme en France ou dans d'autres pays occidentaux. D'autres pays africains francophones (Gabon, Togo) et un département français d'Outre-mer manifestent leur intérêt pour ce traitement. Le Maroc l'a adopté dès le départ, sans coup férir. La chloroquine a été administrée à tous les malades positifs. Produit sur place par l'entreprise Sanofi, le médicament a, du reste, été réquisitionné dans sa totalité par les autorités marocaines. On retrouve là aussi le schéma précédent et la dichotomie Nord-Sud, même si les Etats-Unis et d'autres pays d'Amérique ne sont pas insensibles à cette alternative.

Sa notoriété a donc dépassé les frontières de l'Hexagone. En Afrique, il est considéré comme un marabout, au Maroc comme un messie et aux Etats-Unis comme un sauveur (surtout de la part du président américain qui en a vanté les mérites à plusieurs reprises à travers ses Tweets). Il séduit au passage les complotistes, surtout depuis que l'ancienne ministre de la Santé, Agnès Buzyn, avait interdit la chloroquine de la vente libre le 15 janvier 2020, juste avant les révélations des premiers cas de Covid-19, ce qui a renforcé la méfiance à l'égard du système et donc les théories des conspirationnistes.

Figure 3 : Google Trends par pays, Prof. Raoult du 16/03/22020 au 05/05/2020

Raoult Afrique
Photo d'illustration (Crédits : DR)

Si ses déclarations tranchantes et non ambigües, comme par exemple l'effet saisonnier du coronavirus (i.e, sa disparition dans 30 jours grâce à la chaleur de l'été) laissent perplexes ses collègues médecins, elles font mouche dans l'opinion publique. Elles donnent à son traitement un visage de l'inéluctable. « There is no alternative », disait Margaret Thatcher. Elles font penser plus à une injonction performative qu'à un constat scientifique. A y voir plus clair, le Pr. Raoult critique les tenants d'un empirisme classique et enjoint ses collègues à sortir de leur frilosité, et de passer de la description à la prédiction. Selon lui, la théorie doit avoir, d'abord et avant tout, une visée pratique. Ce qui importe, c'est moins la véracité des hypothèses que l'efficacité des conclusions. C'est de la politique et non de la science froide et insipide.

Symbole de la fracture béante des sociétés modernes

Son aura va au-delà d'un simple professeur de médecine. Il incarne plusieurs références culturelles (chercheur solitaire, insoumis, rebelle) dans une période de crise sociale (dont les « gilets jaunes » sont l'une des illustrations), d'incertitude et de doute. Il symbolise cette fracture béante des sociétés modernes. Le Nord contre le Sud, le centre contre la périphérie, la capitale contre la Provence (ou la province), le PSG contre l'OM. Les « somewhere » (les personnes de quelque part) contre les « anywhere » (les citoyens de partout). L'élite urbaine contre ceux qui sont laissés sur le bas-côté. Ses visions prophétiques lui donnent une allure de druide sorti d'un autre siècle. Pour aller vite, on peut considérer que l'émulsion médiatique autour du Pr. Raoult a ravivé les clivages de la crise politique, économique mais aussi sociale que connaît la France depuis bien longtemps.

Il est évident que le Pr. Raoult a raflé, en quelque sorte, la mise médiatique. N'empêche ! Sa croyance sans faille dans l'efficacité de la chloroquine le fera entrer, soit dans le panthéon des héros et du registre de vaillants lanceurs d'alerte si le traitement est efficace, soit dans les geôles de l'histoire, dans le cas contraire. L'avenir (proche) nous le dira.

Jamal Bouoiyour, Amal Miftah et Mariem Brahim

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