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Les banques centrales sont-elles encore des banques ?

Jean-Jacques Quisquater et Charles Cuvelliez*

Publié le 11 août 2020 à 13:21 - Mis à jour le 11 août 2020 à 13:21

Les banques centrales accélèrent leur transformation en élargissant leurs compétences.

Les banques centrales accélèrent leur transformation en élargissant leurs compétences.

DR

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. Les banques centrales sont les héroïnes financières du Covid-19 : leurs mesures ont limité les dégâts. Elles n’ont pas attendu cette crise pour élargir leur rôle premier qui est de garantir la confiance dans la monnaie. Une évolution loin d’être anodine. * Par Jean-Jacques Quisquater, de l’École polytechnique de Louvain et université de Louvain, et Charles Cuvelliez, de l’École polytechnique de Bruxelles et université de Bruxelles.

L'argent n'a de la valeur que par la confiance qu'on lui accorde puisqu'on ne peut le convertir en rien d'autre. La banque centrale fournit cet argent pour le public et sous forme de dépôts pour les banques commerciales, pour leurs transactions. Les banques centrales de par leur position en dernier ressort assurent un risque crédit nul : l'argent qu'on possède dans une banque commerciale a son équivalent auprès de la banque centrale.

Pour jouer un rôle, cet argent doit circuler et il le fait via les services de paiement. C'est là que tout se complique : le nombre d'intermédiaires capables (ou voulant) offrir de tels services augmente. On distingue ceux en « 

front end »,

qui interagissent avec les particuliers via un instrument de paiement (cash, chèque ou carte de crédit) et une manière d'opérer (terminal de paiement, application mobile), et ceux en « back end ». Ces derniers identifient et autorisent la transaction, calculent la commission, procèdent au paiement entre le particulier et le vendeur, et assurent, au final, qu'il n'y a pas de trous entre le montant débité à un bout et le montant crédité à l'autre bout. Apple Pay, Google Pay ou PayPal diffèrent des AliPay, WeChat Pay : ces derniers s'occupent de tout, front end et back end. Les premiers se lient encore au compte en banque ou à la carte de crédit de ceux qui veulent les utiliser.

Les frais liés aux services de paiement restent importants : le cash, les cartes de débit et de crédit ont des coûts de transaction. Manipuler le cash coûte aussi. Ce sont les marchands qui les supportent et qui paient les commissions aux banques ou aux réseaux qui ont émis les cartes. Le tout est peu transparent et il a fallu l'intervention des autorités pour plafonner ces frais (en Europe, la Commission est intervenue).

À l'international, des frais exorbitants

Dès qu'on aborde les paiements internationaux, c'est une plaie : celui qui a jamais reçu un chèque de l'étranger le sait. Les frais sont tels qu'on ne l'encaisse même pas (jusqu'à 10 % de la valeur du montant du fait du nombre d'intermédiaires). Le Financial Stability Board a adressé un courrier au G20 pour insister sur ce chantier. Ce n'est pas pour rien que le Libra de Facebook, comme d'autres stablecoins, vise ce marché avec la promesse d'abolir ces frais puisqu'un Libra passerait d'un compte Facebook à un autre sans connaître de frontière. Las, le coup d'arrêt à WhatsApp Pay au Brésil, ordonné - tiens, tiens... - par la Banque centrale n'est pas de bon augure.

Le marché des paiements connaît les effets de réseau, comme les télécoms, les réseaux sociaux, etc. Plus il y a d'utilisateurs qui utilisent un moyen de paiement, plus les commerçants le proposent, ce qui attirera d'autres utilisateurs. Différentes banques viennent de lancer une initiative (dite « Pepsi », Pan European Payment System Initiative) pour mettre fin à la dominance historique de Visa et Master Card, en Europe. Il faut dire que Visa n'a plus rien d'européen depuis la revente de sa branche européenne (détenue par des banques) à Visa Inc.

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Fournir une infrastructure commune

Au niveau des paiements digitaux, il n'y a pas encore d'acteur dominant qui rafle tout par cet effet réseau. La banque centrale a peut-être un rôle à jouer.

Elle pourrait fournir l'infrastructure commune à tous et éviter à un système de paiement d'avoir un monopole par son côté propriétaire. On a déjà commencé dans ce sens, avec les systèmes de paiement instantané comme TARGET en Europe (opéré par les banques centrales), FPRS à Hong Kong et même parfois sous forme open source comme Mojaloop. Les États-Unis sont en retard : leur système FedNow pour avoir (enfin) des virements rapides entre banques américaines traîne. Les banques centrales supervisent aussi les initiatives d'open banking en obligeant les banques commerciales à accepter que des tiers se connectent à leurs services au nom de leur client pour proposer des services en plus. C'est l'essence de la directive PSD2 en Europe. Les big tech sont intéressés : ils peuvent désormais ajouter les systèmes de paiement en plus de tout ce qu'ils proposent déjà (était-ce le but ?).

La création de la zone SEPA, qui abolit les frontières dans la zone euro pour les versements bancaires, s'est faite via des régulations européennes avec l'appui de la BCE et des banques centrales nationales.

Étendre son réseau d'influence

Les banques centrales élargissent aussi leurs affidés : des acteurs non bancaires peuvent bénéficier des quasi mêmes facilités d'une banque commerciale auprès de la banque centrale pour augmenter la concurrence. Seuls les États-Unis et le Japon l'interdisent encore.

Dans la high-tech, le tournant fut l'interopérabilité. La fin des protocoles et standards propriétaires, qui ne se parlaient pas, fut déterminante pour le boom technologique de ce XXI

e

siècle. On verra la même chose avec les systèmes de paiement et peut-être les banques centrales comme chef d'orchestre. Évidemment, rendre les services de paiement interopérables ne sera pas une sinécure s'il faut passer à travers des infrastructures IT vieillissantes. Les banques centrales, comme le feraient des régulateurs, supervisent aussi la sécurité et l'intégrité des systèmes de paiement. C'est là que les objectifs d'identifier les clients et de lutter contre le blanchiment d'argent pointent. C'est là aussi que les tensions avec la protection de la vie privée et le RGPD doivent être gérées. Qui voudrait d'une société où toutes les transactions, si petites soient-elles, soient toutes traçables et agrégeables ?

L'avènement du cash digital ?

Dernière arme dans l'arsenal des banques centrales pour déborder de plus en plus de son rôle: les CBDC ou Central Bank Digital Currencies. Il ne s'agit pas d'avoir un concurrent au bitcoin mais de proposer du cash sous forme digitale, en plus du cash physique. C'est un moyen pour les particuliers d'avoir accès directement à la banque centrale presque comme une banque commerciale. Les CDBC se basent sur les blockchains, peuvent s'intégrer dans un téléphone mobile, n'ont pas besoin de banques commerciales (qui auraient à gérer moins de cash) et résoudraient peut-être la quadrature du cercle vertueux : une société sans cash, du moins sans cash physique. Car franchir ce dernier pas ultime fait encore peur. La Banque de Suède vient de faire marche arrière. Les CDBC doivent être faciles d'utilisation et résistants aux pannes et aux cyberattaques, toutes des promesses venant en partie des blockchains.

Régulation des nouvelles technologies, promotion de plus de concurrence, fournisseur d'infrastructures de paiement, actif dans les blockchains : tels sont les nouveaux rôles tenus par les banques centrales. Qui l'eût cru...

Pour en savoir plus :

Central banks and payments in the digital era,

BIS Annual Economic Report 2020

Jean-Jacques Quisquater et Charles Cuvelliez*

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