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Les défis de la renaissance industrielle française

Anaïs Voy-Gillis et Olivier Lluansi

Publié le 22 mai 2020 à 07:58 - Mis à jour le 22 mai 2020 à 08:34

Photo d'illustration

Photo d'illustration

Reuters- Stephane Mahe

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

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OPINION. La crise est une occasion unique pour la France de repenser ses modes de production, de distribution et de consommation. Pour cela, plusieurs conditions doivent être réunies. Par Anaïs Voy-Gillis, consultante chez June Partners, et Olivier Lluansi, Associé Strategy& |PwC. Auteurs de "Vers la renaissance industrielle" (éd. Marie B).

Depuis plusieurs semaines maintenant, le coronavirus a plongé le monde dans une situation inédite à bien des égards. De nombreuses réflexions émergent sur le monde d'après et l'une d'entre elles porte sur la nécessité de relocaliser les activités industrielles et stratégiques en France. Au regard des impacts négatifs que la crise aura, en particulier sur l'économie française, il est complexe de prédire comment se réorganisera la production à l'échelle mondiale, européenne et française dans les années à venir. Si les relocalisations semblent un processus aussi indispensable que complexe, il est possible de dessiner quelques pistes pour une renaissance industrielle française.

Un héritage obérant une capacité de rebond

Le tissu productif français a été considérablement fragilisé par quarante ans de désindustrialisation et par la crise économique de 2008. Dans les années 1980, il a été fait le choix, implicite ou explicite, d'entrer dans la mondialisation avec un modèle de société post-industrielle. Les représentations collectives de l'industrie sont alors toutes devenues négatives (sale, has been, etc.). Dans une logique d'optimisation des coûts, les chaînes de valeur ont été fragmentées : conserver les activités de R&D, de marketing et de distribution dans les pays occidentaux et externaliser les segments intermédiaires jugés faiblement rentables. Dès lors la production et la sous-traitance ont été largement repoussées vers d'autres pays, notamment asiatiques.

La crise actuelle a provoqué une prise de conscience d'une situation de multi-dépendances : dépendance pour gérer les situations d'urgence puisque la France produisait peu des biens essentiels et indispensables à la gestion de la crise ; dépendance sur le plan des technologies du numérique puisque de nombreux outils et plateformes utilisés pendant cette période de confinement ne sont pas développés par des entreprises françaises ou européennes, enfin dépendance industrielle aux pays asiatiques et vulnérabilité accrue des chaines d'approvisionnements.

Notre tissu productif sortira plus affaibli encore de cette crise. Dès à présent, des mesures nationales et européennes ont été mises en place pour soutenir les entreprises, mais il s'agit souvent de prêts garantis et de reports de charge quand les entreprises resteront en crise de liquidité. Les faillites, les licenciements, les acquisitions hostiles ou opportunistes sur les entreprises stratégiques et innovantes risquent de freiner la reprise de l'industrie française. Certains secteurs comme l'automobile ou le transport aérien mettront plusieurs années à se relever.

La crise aura également des conséquences profondes sur nos territoires. Les usines qui fermeront ne rouvriront pas tout de suite, voire jamais. Or, elles contribuent de manière essentielle au développement de nombreux territoires et si elles venaient à péricliter, c'est l'ensemble desdits territoires qui seraient alors en crise. Ces territoires pourraient entrer « en faillite » notamment s'ils n'ont ni le tourisme, ni l'économie résidentielle pour générer de la valeur et créer des emplois pérennes.

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Les leviers d'une renaissance française et européenne

« Relocaliser » est devenu un terme générique, un mot-valise, fédérateur et mobilisateur à la fois. La réalité économique sera faite de réalités très diverses : rapatrier une production en région, en France ou en Europe, mais aussi diversifier ses sources d'approvisionnement pour limiter la dépendance à un fournisseur unique. « Relocaliser », c'est-à-dire repenser les chaînes de valeur pour assurer une meilleure sécurité et créer de la valeur à proximité, s'avère être une nécessité. La France ayant délocaliser une partie de sa production et à l'excès ses approvisionnements, la bataille des coûts reste un défi central. Comment relocaliser tout en restant compétitif ?

Les ruptures technologiques peuvent être un élément de réponse. Les biotechnologies, par exemple, représentent aujourd'hui la majorité des innovations dans le domaine de la santé et sont encore massivement le développement de laboratoires et de centres de recherche européens. Néanmoins, les productions industrielles commencent, elles aussi, à être délocalisées, reproduisant le cycle « infernal » que nous connaissons depuis les années 1980. Ce type de technologies peut nous permettre de garantir notre indépendance future. La meilleure action de relocalisation est d'éviter d'abord les délocalisations.

D'autres axes se dessinaient avant que notre industrie se trouve en situation de quasi-arrêt. Premièrement, l'évolution vers une industrie servicielle qui permet de trouver de nouveaux leviers de création de valeur en associant des services aux produits, ce qui revient à questionner en profondeur le modèle économique de l'entreprise et son offre de valeur au marché.

L'organisation de la production et son optimisation est également à questionner. Le modèle classique a été la recherche du moindre coût, moteur des délocalisations. Or les écosystèmes de fournisseurs, tel que ceux mis en place par Toyota démontrent leur compétitivité. Ces alternatives ont souvent été écartés par des aprioris fortement ancrés et partagés en France dès les années 1990. Le développement d'écosystèmes locaux de fournisseurs est un moyen d'accroître la flexibilité et la résilience des chaînes d'approvisionnement.

Repenser l'organisation des usines et des chaînes de valeur

En outre, les technologies de l'industrie du futur offrent de nouveaux leviers pour répondre à l'évolution de la demande en repensant l'organisation des usines et les chaines de valeur. La crise a notamment donné ses lettres de noblesse à l'impression 3D ou la cobotique (collaboration homme/robot). Elles sont désormais partie intégrante de la panoplie d'un outil productif contemporain.

Les schémas industriels pourraient se structurer autour d'une typologie triptyque d'usines : des usines ultra-flexibles à proximité des lieux de consommation pour produire des biens personnalisés livrés dans un temps très court pour concurrencer les normes imposées par les GAFAM dans le domaine (syndrome « Amazon »), des usines continentales ou nationales organisées autour d'écosystèmes connectés et flexibles pour produire des produits individualisés aux coûts de la grande série et enfin des sites à vocation mondiale pour produire des produits en grande série ou commodities dont le choix de localisation restera essentiellement fondé sur les coûts.

Enfin pour favoriser la renaissance de l'industrie française, il est nécessaire qu'il existe une demande pour les produits Made in France qui peut être stimulée ou influencée par des politiques publiques, mais aussi une traçabilité d'origine des produits qui n'est encore que partiellement possible dans le cadre des législations européennes actuelles : il est encore trop facile de dire que des produits sont fabriqués en France alors que seules les étapes finales y sont réalisées. Il devient nécessaire d'indiquer clairement le lieu de production et peut-être même les lieux où se sont réalisés les principales étapes de transformation.

Une renaissance qui est une nécessité

A travers la question de l'industrie, c'est également la question du modèle de société que nous souhaitons qu'il faut interroger. Faire renaître notre industrie va immanquablement nous confronter à des dilemmes dont les plus importants sont certainement ceux du pouvoir d'achat des ménages, des lieux où elle pourrait se réimplanter et des risques technologiques auxquels la population était si sensible à la veille de la crise (cas Lubrizol par exemple).

Plus fondamentalement, il convient de définir la place et le rôle que nous souhaitons offrir à l'industrie dans notre pays. Une nation se réindustrialise quand elle poursuit un dessein dont l'industrie est un levier. La question de la renaissance de l'industrie est intimement liée à celle du modèle de société que nous souhaitons. L'industrie est un outil de souveraineté nationale, économique et technologique, mais elle est également, par sa capacité à créer des richesses et des emplois pérennes dans les territoires, un outil essentiel au service la cohésion sociale et territoriale de la France.

La crise est une occasion unique de repenser nos modes de production, de distribution et de consommation. Le retour à la normale doit s'accompagner d'une prise de conscience sur l'évolution en profondeur des modèles actuels. La renaissance industrielle de la France dépendra de notre capacité collective à lui donner un sens, que celui-ci nous permette d'apporter des réponses aux problèmes complexes et aux dilemmes qui nous attendent.

Anaïs Voy-Gillis et Olivier Lluansi

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