Les mouvements sociaux sont-ils bons par définition ?

OPINION. L'expression de « mouvement social » apparaît comme positive, mais en examinant l'usage qui en est fait, notamment en France, on peut s'interroger, à la lumière de ce que George Orwell avait appelé la «novlangue ». Par Pierre Lemieux (*), économiste, Département des sciences de l'administration, Université du Québec en Outaouais.
(Crédits : Reuters)

Contrairement aux prétentions de certaines écoles de pensée, le langage ne crée pas la réalité. Par contre, pour comprendre celle-ci, il y a des façons de parler plus ou moins efficaces. Prenez l'expression « mouvement social », souvent rencontrée en France y compris tout récemment.

On croirait que cela signifie le mouvement de certains groupes à l'intérieur de la société des hommes (des individus humains). Un mouvement social se définirait ainsi par opposition aux actions des rares individus dans le monde qui ne vivent pas en société ou en tribu, ou peut-être par opposition aux mouvements animaux comme la migration des baleines à bosse.

Ce que l'intelligentsia définit comme bon

On se persuadera vite que cela ne correspond pas à l'acception courante de l'expression en constatant qu'elle ne s'applique pas, disons, aux Français qui quittent une France sclérosée pour l'étranger ou aux entreprises qui essaient de résister aux privilèges légaux des syndicats. Bref, un mouvement social ne peut-être qu'un bon mouvement social. « Social » est synonyme de « bon », selon ce que l'intelligentsia définit comme bon.

Ou prenez la « grogne sociale ». Même phénomène : il ne s'agit que de la bonne grogne, de celle qui entraîne les actions de mouvements sociaux vertueux. La minorité la plus exploitée en France (comme du reste ailleurs dans le monde) est celle des individus qui souhaiteraient surtout être libres de mener en paix leurs activités non violentes, qui veulent qu'on leur fiche la paix ; appelez-les libertariens, libéraux classiques ou vrais individualistes. Supposons que ces individus décident de protester haut et fort contre les lois liberticides qu'on leur impose, disons en bloquant des activités gouvernementales. Parlerait-on de grogne sociale et de mouvement social ? Vraisemblablement pas, car les maîtres du langage y verraient une grogne impie.

Comme l'écrivait Friedrich Hayek, lauréat d'un Prix Nobel d'économie en 1976, « l'adjectif "social" est en voie de supplanter le mot "bien" pour désigner ce qui est moralement bon. »

Comment s'empêcher de penser à la novlangue dans le roman « 1984 » de George Orwell ? Dans une annexe intitulée « Les principes de la novlangue », l'auteur explique, dans la traduction d'Amélie Audiberti pour l'édition de 1950 chez Gallimard (notons que l'on dit plutôt aujourd'hui « la novlangue ») : « le but du novlangue était, non seulement de fournir un mode d'expression aux idées générales et aux habitudes mentales des dévots de l'angsoc [« English socialism » en novlangue], mais de rendre impossible tout autre mode de pensée ».

Terme caméléon

Pour compliquer encore les choses, la popularité de l'adjectif « social » en a fait un terme caméléon qui rappelle l'espion de César dans Astérix. Parfois, il hausse la vertu du terme qu'il qualifie, parfois il transforme un vice en péché mortel. La justice sociale est la meilleure des justices et l'injustice sociale, la pire des injustices. La conception libérale de la justice—rendre à chacun son dû—est automatiquement occultée. Inutile d'ajouter que les mouvements sociaux sont du côté de la « justice sociale », le grand mirage de notre époque, comme Hayek le soutenait. Toujours à propos de la novlangue, Orwell écrivait: « D'autres mots, eux, étaient bivalents et ambigus. Ils sous-entendaient le mot bien quand on les appliquait au Parti et le mot mal quand on les appliquait aux ennemis du Parti ».

La novlangue visait à simplifier la langue, justement pour rendre difficile l'expression d'idées en désaccord avec l'orthodoxie politique. Critiquer la vulgate politique, à laquelle appartiennent des expressions comme « mouvement social », semble de plus en plus difficile en français actuel. On ne semble plus connaître les mots pour critiquer le groupisme et le collectivisme ambiants. C'est une piètre consolation de savoir que l'anglais a subi une dérive semblable, que l'art prescient d'Orwell avait annoncée.

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* Pierre Lemieux a publié plusieurs ouvrages aux éditions des Presses Universitaires de France et des Belles Lettres.

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Commentaires 3
à écrit le 03/11/2022 à 9:43
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Nietzsche disait que la classe dirigeante arrivera toujours à contenir la colère d'individus qui n'ont que des causes matérialistes et donc égocentriques à défendre, que le danger venait des révolutionnaires aux objectifs "immatériels" (Liberté, enfa...

à écrit le 03/11/2022 à 9:40
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La principale fonction vertueuse des peuples devrait être de balayer les classes dirigeantes quand elles sont corrompus, imbéciles et incompétente,s quand elles n'ont plus aucune chance de faire quoi que ce soit de bons. Il y a eu de ,ombreuses tenta...

à écrit le 02/11/2022 à 16:09
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Bon ou mauvais ; les mouvements sociaux sont par définition des "conséquences" ! De la mauvaise gestion de ressources humaines à l'indifférence d'une minorité possédant le "Pouvoir" qui veut en faire une "cause" !

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