Mal en point, l'Afrique du Sud pâtit de son président

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(Crédits : DR)
Alors que la situation économique se dégrade, Le vent est en train de tourner pour le président sud-africain, Jacob Zuma, englué dans une série de scandales d'Etat et une lutte sans merci avec son ministre des Finances. Par Nathan Dufour, Associé de recherche au Paternoster Group - African Political Insight et fondateur de Dufour Analysis & Associates.

Le vent est en train de sérieusement tourner pour le président sud-africain, Jacob Zuma, englué dans une série de scandales d'Etat et une lutte sans merci avec son ministre des Finances. Les pressions politiques, juridiques et de la société civile visant à provoquer son départ anticipé se sont intensifiées depuis le revers électoral subi par l'ANC aux élections municipales d'août 2016. Dans le même temps, la situation socio-économique de l'Afrique du sud devient de plus en plus inquiétante, souffrant d'un éventail de contraintes nationales et mondiales.

Alors que le Fond Monétaire International, qui n'en est pas à sa première erreur d'appréciation, prévoyait en avril 2012 une croissance cumulée de 12% entre 2015 et 2017, son dernier rapport de juillet 2016 table désormais sur 2,5%. Le taux de chômage quant à lui atteint 27,1% au troisième trimestre (un record depuis 13 ans) avec un taux grimpant à près de 40% pour la population noire contre 9% pour les blancs, signe de la persistance de fortes disparités ethniques en dépit des engagements politiques. En outre, la menace d'une dégradation possible de la note du pays en décembre par les agences de notations pourrait annoncer la perspective de contraintes intenables pour les finances publiques. Dans ce contexte explosif, la réunion bimestrielle du comité exécutif de l'ANC, du 25 au 27 novembre, s'annonce comme un énième test de taille pour le pouvoir présidentiel et donc également pour la crédibilité du parti.

Un handicap électoral pour l'ANC

D'ordinaire, le mode de fonctionnement interne de l'ANC devrait mener à considérer les candidats potentiels à une nomination au poste de président du pays à l'échéance du Congrès National quinquennal du parti prévu en décembre 2017. Dans cette démocratie constitutionnelle, le pouvoir de nommer le Chef de l'Etat échoit en effet au parti, ou possible coalition de partis, ayant remporté la majorité lors des élections législatives nationales se déroulant tous les cinq ans. Toutefois, de nombreux signaux laissent désormais à penser que l'ANC commettrait une erreur politique majeure en permettant à Jacob Zuma de demeurer un an de plus à la présidence du pays.

Le premier signal tient à l'importance du revers électoral subit par l'ANC lors des élections locales d'août 2016, avec un score passant pour la première fois sous la barre des 60% (54% en réalité) et la perte de la majorité dans les principales villes du pays que sont Prétoria, Johannesbourg et Port Elizabeth. Notre analyse des résultats électoraux de l'ANC sur trois niveaux - dans les grands métropoles, centres urbains provinciaux et petites villes provinciales - semble confirmer une tendance de fond à un effritement des positions du parti, y compris dans les zones urbaines et rurales où le parti a coutume de régner sans partage, à savoir là où vivent les classes ouvrières noires sud-africaines. Tout ceci avec un niveau d'abstention resté tout à fait similaire à celui ayant prévalu lors des précédentes élections locales.

Si la carte électorale générale montre que l'ANC demeure la première force politique du pays, un examen plus attentif des résultats indiquerait donc que cette emprise serait en train de s'effriter, et plus rapidement que ce que nombre d'observateurs ont pu affirmer jusqu'à présent. Enfin, une analyse compilée des résultats électoraux des deux dernières décennies démontre en effet l'existence d'un rapport assez clair entre les tendances électorales observées au niveau municipal et celles, trois ans plus tard, des niveaux provincial et national.

 Organisation croissante des oppositions politiques et de la société civile

De leur côté, les partis d'opposition continuent à s'organiser à grands pas. Ainsi, en dépit de divergences idéologiques notoires, les coalitions de circonstances se sont multipliées à l'issue des élections d'août 2016. Phénomène nouveau, celles-ci auront pris la forme de gouvernements de minorités menés par le principal parti d'opposition (les libéraux de DA - Democratic Alliance) sur base d'un soutien informel du parti de gauche radicale EFF (Economic Freedom Fighters), devenu « faiseur de rois » dans six localités cruciales pour l'ANC, dont trois dans la province du Gauteng (où se trouve Prétoria et Johannesbourg). Malgré les risques de tels arrangements, il semble donc que l'argument de la nécessité d'une défaite de l'ANC de Zuma, considérée comme corrompue et destructrice pour le pays et sa réputation internationale, soit devenu l'élément fédérateur numéro 1 de l'opposition.

Cette question est importante dans l'hypothèse de plus en plus probable d'un score électoral de l'ANC inférieur à 50% lors des élections législatives de 2019. Car, dans ce cas, une coalition nationale, même minoritaire, pourrait empêcher l'ANC d'influer sur le choix du prochain président du pays. Dans ce cadre, le dynamisme de la société civile pourrait elle aussi jouer un rôle croissant et déstabilisateur, comme l'a attesté, le 2 novembre dernier, la plus grande mobilisation intersectorielle depuis les années 1990 avec le lancement du mouvement Save South Africa visant à défendre la primauté de la Constitution sur le politique. Ou encore l'intensification des pressions exercées par les mouvements estudiantins pour une réforme du système éducatif considéré comme l'une des raisons principales du blocage de l'ascenseur social pour les plus pauvres.

Un dilemme cornélien pour l'ANC

Dans ce contexte, les appels de plus en plus nombreux à la démission du président Zuma au sein de l'ANC pourraient mener à une scission du parti. Ainsi, le leadership même du parti apparait de plus en plus divisé, entre, d'un côté, le président Zuma avec le soutien de la présidente de l'Assemblée nationale, Baleka Mbete ainsi que de Jessie Duarte, la Secrétaire générale adjointe de l'ANC, et de l'autre, les poids lourds que sont le vice-président du pays, Cyril Ramaphosa, le Secrétaire général de l'ANC, Gwede Mantashe, et le Trésorier du parti, Zweli Mkhize.

Mais la dissidence ne s'arrête pas là. Elle s'est organisée au niveau local, dans les municipalités de Greater Taung et Maquassi Hills (province du North West) où d'anciens membres ont formé leur propre alternative au pouvoir (avec le parti Forum 4 Service Delivery), atteignant 15% des voix par endroits. Elle s'organise surtout au sein du cabinet de Zuma, où elle trouve sa plus belle expression dans une lutte publique et sans merci avec son tumultueux ministre des Finances, Pravin Gordhan, présenté désormais comme le dernier rempart face à Zuma pour assainir les finances et les entreprises publiques et protéger le pays contre le risque d'une dégradation de la note. Suite à la décision controversée de Jacob Zuma de virer l'ancien ministre des Finances Nhlanhla Nene en décembre 2015, lors d'un épisode devenu célèbre en Afrique du sud sous le nom de « 9/12 » (nine/twelve), M. Gordhan est devenu une notoriété publique et s'oppose désormais frontalement au président. Utilisant ses proches à la tête de la National Prosecuting Authority (l'Autorité national chargée des poursuites) ainsi que de la Directorate for Priority Crimes Investigation (la direction chargée d'enquêter sur les crimes dits prioritaires), le président Zuma n'a pas hésité à attaquer personnellement le ministre Gordhan sur base d'un dossier pour le moins peu ficelé. Malgré l'annonce du chef de la NPA, Shaun Abrahams, deux semaines plus tard, de l'abandon des poursuites face au manque de preuves, cet épisode aura provoqué au passage une série de manifestations sans précédent en soutien au ministre Gordhan.

Impunité du président Zuma: la cause ou la raison du problème électoral de l'ANC?

D'un point de vue purement politique, on pourrait se demander si l'ANC règlerait son problème croissant de légitimité auprès de l'électorat sud-africain en poussant Jacob Zuma à un départ anticipé (à l'image de la conférence de Polokwane en 2007 où le président Mbeki avait été démis de ces fonctions).

D'un côté, une liste non-exhaustive des principaux scandales survenus lors des deux mandats présidentiels de Jacob Zuma depuis 2009 inquiète aussi bien les sud-africains que les investisseurs étrangers quant à la résilience de la démocratie sud-africaine: défaillances ayant permis le massacre de Marikana; violation avérée de la Constitution statuée par la Cour Constitutionnelle dans l'affaire dite « Nkanda »; possible réintroduction de 783 chefs d'accusation pour corruption, fraude fiscale et racket initialement abandonné par la National Prosecuting Authority (Direction chargée d'enquêter sur les crimes dits prioritaires); ou encore le fracassant rapport officiel de la médiatrice de la république (Public Protector), intitulé « State of Capture », publié le 2 novembre 2016 et documentant l'envers d'une prise de contrôle présumée d'institutions étatiques et d'entreprises publiques au travers de l'influence exercée par une famille richissime (les Guptas) sur le président.

L'association entre la présidence de Zuma et le délitement de la légitimité de l'ANC au niveau local, national, urbain et rural, apparait elle donc de plus en plus clairement dans l'esprit de beaucoup, y compris parmi les supporters traditionnels du parti. Pourtant, l'augmentation des cas de corruption et de meurtres commis au sein de représentations locales de l'ANC semble être un phénomène préexistant à la présidence de Jacob Zuma. Un possible rappel de Zuma par le comité national de l'ANC ne supprimerait donc pas les problèmes locaux du jour au lendemain. Mais il est raisonnable de penser qu'un changement de leadership permettrait d'apaiser les craintes et de mettre fin à l'impunité ambiante au plus haut niveau de l'Etat.

A quoi s'attendre?

Face à la convergence d'une situation socio-économique toujours plus inquiétante et à la vitesse à laquelle l'opposition politique et la société civile s'organisent, l'absence de réaction de l'ANC quant au futur du président Zuma signerait la fin de son hégémonie à l'échéance des prochaines élections nationales en 2019. La menace tangible d'un nouveau choc extérieur tel qu'un abaissement de la note du pays constitue un argument significatif pour qu'un nombre croissant de membres du parti historique de Mandela envisage de pousser le président à un départ anticipé. Si la réunion du comité exécutif du 25 au 27 novembre n'a que peu de chance d'être celle, définitive quant à son avenir, que le nombre croissant de ses opposants attend, celle-ci devrait néanmoins sonner le début de la fin pour ce président décidemment encombrant.

Cependant, il serait étonnant que le président Zuma, ancien responsable des services de renseignement de l'ANC en exil, s'en aille sans demander son reste et/ou une immunité pour se prémunir des attaques à venir du judiciaire. Celui-ci ne se cachant d'ailleurs pas de détenir des informations potentiellement compromettantes sur ces détracteurs. Nombreux sont les dossiers juridiques et politiques sur lesquels le clan Zuma semble ainsi déterminé à se battre jusqu'au bout pour défendre des intérêts personnels, et ce au détriment de la stabilité de la démocratie constitutionnelle sud-africaine.

Nathan Dufour, Associé de recherche au Paternoster Group - African Political Insight et fondateur de Dufour Analysis & Associates. Compte twitter: @DufourNathan

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Commentaires
a écrit le 26/11/2016 à 1:21 :
"ses détracteurs" en effet, merci.
Faute de frappe
a écrit le 25/11/2016 à 21:23 :
"ces" détracteurs, ou "ses" détracteurs ??? ... c'est 5 lignes avant la fin...
a écrit le 25/11/2016 à 21:22 :
"ces" détracteurs, ou "ses" détracteurs ???

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