OPINION. « Comment l'IA générative impacte notre façon de collaborer et communiquer au travail ? »
Suzy Canivenc et Arthur Vinson

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Suzy Canivenc et Arthur Vinson

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Contrairement à ce que certains pourraient penser, à la sortie du Sommet pour l'action sur l'IA, nous sommes encore en phase d'expérimentation. Nous mesurons peu, nous testons beaucoup. Il est temps de prendre du recul et de développer une réflexion apaisée sur l'IA générative, sans passer par des projections anxiogènes ou fantasmées sur l'emploi, mais en nous concentrant sur ses usages concrets.
Prenons un exemple qui parlera à chacun : pendant des années, l'absence de compte-rendu a été identifiée comme l'un des facteurs aggravant de la réunionite en entreprise. Pourtant, en à peine deux ans, avec la diffusion des outils de visioconférence et de technologies de retranscription automatique, les compte-rendu se sont multipliés à une vitesse inédite. Mais qu'en est-il de leur réelle utilité ? Sont-ils véritablement consultés ? Les réunions ont-elles gagné en efficacité ? Finalement, quel est le véritable impact de l'IA générative sur les pratiques collaboratives et la communication en entreprise ?
Chaque jour, nous sommes submergés par un flot incessant de données à traiter, dépassant largement nos capacités cognitives individuelles de traitement et le temps dont nous disposons dans nos agendas. Entre les centaines d'emails hebdomadaires, les innombrables messages instantanés et le temps consacré à la gestion de l'information, la surcharge informationnelle est devenu un défi majeur.
L'IA se présente alors comme une solution miracle, capable de trier, structurer et synthétiser ce déluge d'informations pour en extraire l'essentiel. C'est du moins la promesse des éditeurs, qui mettent en avant le potentiel de leurs solutions : rendre le travail plus fluide et efficace. Pourtant, face à cet enthousiasme, de plus en plus de discours acerbes se font entendre, pointant les limites et effets pervers d'une automatisation à outrance.
Plutôt que de sombrer dans un débat caricatural entre optimisme aveugle et rejet total, il est essentiel d'adopter une approche plus mesurée. Les technologies numériques sont en effet tout autant porteuses de nouvelles ressources que de nouvelles exigences(1). L'IA générative nous offre l'opportunité de tirer parti du vaste corpus d'informations à notre disposition pour asseoir de manière plus rationnelle nos décisions. Mais en parallèle, elle contribue aussi à l'inflation des contenus, amplifiant la surcharge cognitive qu'elle prétend combattre. Sera-t-elle alors le "game changer"(2) qui maximisera cette opportunité tout en amoindrissant les contraintes qui lui sont inhérentes, ou ne sera-t-elle qu'un nouvel outil bureautique parmi d'autres qui alimentera le problème ?
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L'IA générative se distingue par une dualité fascinante qui mérite d'être analysée avec nuance. D'un côté, elle constitue une grande puissance de calcul accessible à tous et à toutes, capable d'absorber et de synthétiser d'importants volumes de données, facilitant ainsi leur compréhension et leur exploitation. En ce sens, elle pourrait être vue comme un « réducteur » d'infobésité, allégeant la charge cognitive des travailleurs en leur permettant de se concentrer sur l'essentiel.
Mais cette même technologie est aussi le plus grand créateur d'informations en libre accès jamais conçu. En rendant la production d'informations plus rapide et plus accessible, elle risque d'alimenter la surcharge informationnelle plutôt que de la réduire, devenant ainsi un « générateur » d'infobésité.
Le gain de temps promis par ces outils doit également être mis en perspective. Certes, ils accélèrent certaines tâches chronophages, comme la lecture d'une montagne d'emails après un congé ou la rédaction automatique de comptes rendus de réunion. En revanche, ce gain de temps peut être en grande partie réinvesti dans des activités de contrôle, de correction et d'adaptation de contenus générés. Vérifier la fiabilité des informations produites, éviter les biais et les erreurs, affiner les synthèses proposées par l'IA deviennent autant de nouvelles exigences qui incombent aux utilisateurs.
Comme le rappelait Lavoisier « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Le gain de temps capitalisé sur une sous-tâche du traitement de l'information est souvent réaffecté à une autre(3). Dès lors, la question n'est pas tant de savoir si l'IA générative nous décharge des tâches dites à « faible valeur ajoutée », mais plutôt de comprendre comment elle reconfigure notre rapport au travail et redéfinit les priorités dans nos activités quotidiennes.
L'usage des IA génératives peut également avoir des répercussions significatives sur la collaboration au sein des équipes, soulevant des enjeux organisationnels et RH qu'il convient d'analyser de manière approfondie.
Selon les premières - et encore rares - recherches menées sur le sujet, les bénéfices en termes de gain de temps et de qualité permis par les IA génératives sont particulièrement profitables aux profils moins expérimentés et qualifiés. Ces derniers, bénéficiant de l'assistance des IA, interagissent alors moins avec leurs pairs et leurs hiérarchies, réduisant ainsi les échanges qui étaient auparavant nécessaires pour les orienter dans leurs tâches(4). Ce sont pourtant les agents les plus qualifiés et expérimentés qui entraînent la machine qui, à son tour, entraîne les novices. Ce phénomène contribue ainsi à invisibiliser leur rôle de mentor, et soulève des questions sur leur reconnaissance au sein de l'organisation(5).
Plus largement, les IA génératives pourraient inciter à se concentrer sur la performance individuelle, au détriment de la coopération, avec des effets néfastes sur le climat social en entreprise, comme le développement d'un esprit de compétition. De plus, les débats sur les inconvénients du télétravail risquent d'aggraver cette tendance, sans que le retour systématique au bureau ne puisse y remédier. Néanmoins, en déchargeant les travailleurs de certaines tâches, les IA génératives pourraient également offrir davantage de possibilités pour renforcer les relations humaines.
Une nouvelle fois, l'avenir reste pavé d'incertitudes et se précisera à l'aune d'usages concrets qui seront faits de cette technologie aux effets potentiels - très - ambivalents.
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(1) Voir à ce sujet Loup, P., Maurice, J., Rodhain. F. (2020). "Quand les technologies nomades influencent simultanément le bien-être et le stress au travail". Systèmes d'Information et Management, vol. 25, n°3, p.9-49)
(2) Cahier, M-L., Quesson,P. (2025). Travailler avec les IA génératives, Outil bureautique ou game changer ? Enquête dans les métiers du conseil. Presses des Mines, à paraître
(3) C'est ce que démontre une étude menée sur la rédaction de contenus auprès de professionnels de domaines variés : avec Chat-GPT, le temps consacré à la réflexion a légèrement diminué, celui consacré à la rédaction a baissé quasiment de moitié, tandis que le temps de révision augmentait considérablement). Source: Noy, S., Zhang, W. (2023). « Experimental evidence on the productivity effects of generative artificial intelligence »? MIT Working Paper, 2 mars 2023.
(4) Brynjolfsson, E., Li, Danielle, R., Lindsey R. (2023). « Generative AI at work. ». National Bureau of Economic Research, working paper 31161
(5) Ferguson, Y. (2024). « Travailler avec l'IA va transformer notre besoin de reconnaissance ». Philonomist, 27 août 2024
Suzy Canivenc et Arthur Vinson