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OPINION. « DeepSeek, un modèle de « soft power »... en apparence »

Véronique Chabourine

Publié le 04 février 2025 à 07:55 - Mis à jour le 04 février 2025 à 07:55

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Le Quotidien Numérique

27 juin 2026

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OPINION. L'arrivée de DeepSeek, première intelligence artificielle (IA) générative chinoise, bouleverse la rivalité technologique sino-américaine. Pékin démontre sa capacité à développer une IA autonome, malgré les restrictions américaines sur les semi-conducteurs, et redessine ainsi l'équilibre du « soft power » mondial. Par Véronique Chabourine, Analyste « soft power »

Le 27 janvier 2025, l'arrivée de l'intelligence artificielle générative chinoise, DeepSeek, a été annoncée par la start-up Hangzhou DeepSeek Technology. Cet évènement a secoué les marchés financiers et l'industrie de l'intelligence artificielle, entraînant une forte volatilité des actions des géants américains. L'entreprise américaine Nvidia, spécialisée dans la conception des processeurs graphiques et de semi-conducteurs, a vu sa capitalisation boursière chuter d'environ 600 milliards de dollars. Pour rappel, Nvidia ainsi qu'AMD sont soumis à des restrictions d'exportations imposées par les États-Unis, les empêchant de vendre leurs GPU (unités de traitement graphique) et semi-conducteurs les plus avancés à la Chine.

Conçu pour être open source, peu énergivore et ultra-performant, le modèle DeepSeek-V3 se présente comme une alternative crédible à ChatGPT (OpenAI) et Gemini (Google). Mais au-delà de son impact technologique, DeepSeek rebat les cartes de l'influence numérique mondiale, imposant un nouveau paradigme de pouvoir technologique face aux géants de la Big Tech. Certains observateurs parlent d'un "moment Spoutnik" pour l'IA, en référence au choc provoqué par le lancement du satellite soviétique en 1957. Ce parallèle a été renforcé par l'annonce du 21 janvier de l'administration Trump, d'un nouveau programme d'intelligence artificielle (Stargate), un plan massif d'investissement de 500 milliards de dollars sur cinq ans pour accélérer le développement de l'IA.

Au-delà de la rivalité sino-américaine, une interrogation s'impose : DeepSeek est-elle un outil de « soft power » (influence non coercitive) qui a la capacité de démocratiser l'accès à l'IA, ou un levier d'influence plus structurant qui installe une dépendance technologique mondiale ?

DeepSeek, un bien commun pour l'IA ?

L'idée que l'IA doit être un bien commun a été portée par de nombreux chercheurs et institutions. L'UNESCO plaide pour une IA éthique et accessible tandis que la spécialiste en éthique de l'IA, Kate Crawford, souligne que les monopoles technologiques faussent l'innovation et limitent l'égalité d'accès.

À première vue, DeepSeek semble incarner une vision idéalisée de l'intelligence artificielle, en la rendant accessible à tous, comme un bien commun technologique. Son modèle open source favorise un accès libre, permettant aux chercheurs, aux entreprises et aux gouvernements, d'adopter une IA avancée, de l'améliorer et de la personnaliser, sans dépendre des Big Tech américaines. Son coût de développement extrêmement bas bouleverse les modèles économiques traditionnels. Développé en seulement quelques mois pour un budget annoncé (selon les dires de la start up) de 6 millions de dollars, DeepSeek contraste fortement avec des projets comme GPT-4, dont le coût de développement est estimé à plusieurs milliards de dollars. Enfin, l'architecture de DeepSeek est optimisée pour minimiser son empreinte écologique. Contrairement aux modèles américains, qui reposent sur des infrastructures plus énergivores, celui-ci fonctionne avec une consommation énergétique inférieure aux systèmes actuels les plus avancés grâce à une utilisation plus optimisée des puces et grâce à une architecture allégée. Enfin, son approche décentralisée et collaborative, en fait une IA adaptable. Contrairement aux modèles propriétaires des Big Tech américaines, qui imposent souvent des cadres restrictifs, DeepSeek semble offrir une liberté d'innovation.

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Mais cette vision idéaliste occulte une réalité plus complexe. Si DeepSeek prend les apparences d'un outil de « soft power » technologique, son déploiement à l'échelle mondiale pourrait progressivement se transformer en un levier d'influence structurant, imposant à terme, une dépendance aux normes chinoises de l'intelligence artificielle. Il pourrait s'imposer comme un standard incontournable dans l'écosystème technologique, réduisant la diversité des alternatives possibles. À l'instar de Huawei dans la 5G et de TikTok pour les réseaux sociaux. Ensuite, l'open source de DeepSeek n'élimine pas la possibilité d'un contrôle stratégique chinois. Si le modèle est librement accessible, les mises à jour, les ajustements algorithmiques et les évolutions restent sous supervision chinoise. Son coût ultra-compétitif et son efficacité pourront séduire de nombreux pays émergents qui ne peuvent pas investir massivement dans leurs propres modèles d'IA. Une fois que les entreprises, administrations et infrastructures s'appuient sur DeepSeek, toute transition vers un autre modèle deviendra coûteuse et complexe, renforçant ainsi une dynamique de « soft-hard power », ou l'attractivité se mue progressivement en contrainte technologique. L'arrivée de DeepSeek pourrait créer une dépendance technologique croissante, et polariser l'écosystème de l'intelligence artificielle entre les géants américains et chinois.

Introduit par le chercheur Markos Kounalakis et l'ambassadeur Andras Simonyi, le concept de « spectral power », défini une influence hybride qui commence par l'attractivité (« soft power ») mais qui, une fois adoptée, devient structurelle et contraignante. La Russie a procédé ainsi avec son industrie énergétique, rendant l'Europe dépendante de son gaz, avant d'utiliser cette dépendance comme une arme géopolitique. DeepSeek pourrait suivre une trajectoire similaire dans l'IA, créant une nouvelle forme de pouvoir. Les régimes autoritaires ont souvent utilisé ce type de stratégie pour imposer leur modèle sans coercition directe.

L'Europe : un spectateur impuissant ?

L'Union européenne, en misant sur une régulation stricte avec l'AI Act, espère imposer un cadre éthique sécurisé à l'intelligence artificielle. Mais cette posture réglementaire, si elle n'est pas accompagnée d'un plan d'investissement massif sur l'innovation, risque de transformer définitivement l'Europe en un consommateur passif de technologies étrangères, imposant des règles sans jamais peser sur l'évolution technologique mondiale. Le 31 janvier, le gouvernement français a annoncé la création de l'Institut national pour l'évaluation et la sécurité de l'intelligence artificielle (Inesia) et marque ainsi un tournant dans la régulation des modèles de l'IA. Alors que l'AI Act européen entre progressivement en vigueur, cette nouvelle entité jouera un rôle clé dans l'évaluation des risques. En s'appuyant sur des expertises institutionnelles (ANSSI, INRIA, LNE, Peren), l'Inesia fournira une analyse des technologies de l'IA afin de garantir leur conformité avec la réglementation européenne. DeepSeek illustre qu'avec une vision stratégique et des investissements ciblés, il est possible de bousculer l'hégémonie des géants de la Big Tech. L'Europe doit s'inspirer de cette approche pour accélérer son indépendance technologique et imposer ses propres standards.

DeepSeek marque une rupture dans la géopolitique de l'A. Son adoption massive pourrait conduire à une reconfiguration du pouvoir technologique mondial, ou la Chine impose progressivement ses normes par la force de l'usage et de l'interdépendance. Plutôt qu'un « soft power », DeepSeek semble incarner une forme de « spectral power » : une influence technologique qui, de l'attraction, glisse vers la dépendance, remodelant les rapports de force internationaux autour de l'intelligence artificielle.

Véronique Chabourine

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