OPINION. « Est-ce bien raisonnable de développer notre souveraineté numérique avec l'argent des Émirats arabes unis ? »
Sébastien Boussois

Photo d'illustration
J. Brouckaert / LT
Sébastien Boussois

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Emmanuel Macron ne pouvait pas rêver mieux pour lancer son premier Sommet sur l'Intelligence artificielle, alors que l'Europe est largement à la traîne derrière les États-Unis et la Chine : l'annonce par les Émirats arabes unis aujourd'hui de vouloir investir 30 à 50 milliards d'euros dans l'IA en France a été salué par l'Élysée comme un formidable succès des relations entre Paris et Abu Dhabi.
Ce sont donc les Émirats qui vont construire sur le sol français un campus « IA » incluant un gigantesque centre de données. Fort de son expérience en matière informatique et de cybersurveillance (hic), Abu Dhabi sera donc à l'origine du plus grand centre en la matière en Europe. C'est un consortium de champions franco-émiratis, comme le précise le communiqué de presse de l'Élysée, qui sera à la manœuvre, via le fonds d'investissement émirati MGX.
C'est dans le cadre de leur partenariat stratégique que les deux pays se sont engagés dans la voie de ce « Stargate » à la française, rappelant le projet américain déjà dix fois plus financé à ce jour. On parle de l'acquisition de puces de pointe, du développement de centres de données, et de la mise en place d'ambassades virtuelles de données, c'est-à-dire de « clouds » dans les deux pays.
Alors qu'Emmanuel Macron plaide depuis des années avec ses partenaires européens pour une souveraineté numérique de l'Union, la feuille de route communautaire a pris énormément de retard. Depuis 2022 et la présidence française de l'Union, les géants du numérique ont marqué des points, ChatGPT a explosé, et les Européens pataugent toujours pour faire financer ses projets technologiques, refondre ses institutions en la matière, et se démarquer des deux géants mondiaux et des GAFAM.
L'idée en soi est bonne de faire appel à des investisseurs étrangers puisque le vieux continent peine à financer ses projets. Mais faire appel aux Émirats est-il une si riche idée que cela ? Il faut rappeler tout de même que Mohamed Ben Zayed, le leader de la confédération, militaire de son état et personnage totalement paranoïaque contre tous ceux qui s'opposent à lui, a développé depuis des années une véritable politique d'espionnage numérique, de cyberhacking professionnalisé pour déstabiliser ses ennemis, et que les Émirats sont devenus le paradis des logiciels espions.
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Ce que le dirigeant a imaginé depuis longtemps comme une société du « tout numérique » ne vise pas les mêmes objectifs que ceux de Emmanuel Macron et de la France en général. Donc de l'Europe ! En 2024, Abu Dhabi a investi pour son seul compte près de 25 milliards de dollars dans les technologies de l'information et de la communication, largement encouragé par le partenaire régional expert en la matière, Israël. Ainsi, Abu Dhabi est devenu depuis longtemps, en dehors des paillettes et de l'argent suspect, la plaque tournante de la surveillance numérique dans le monde arabe.
L'Élysée a-t-il confondu souveraineté et surveillance numérique ? En clair, la réalisation de ce « big data center » aux Émirats, Paris est-il bien sûr de contribuer à l'autonomie numérique tant souhaitée et défendue par Macron ? Il y a de quoi franchement s'interroger. Les Émirats sont une société militaire, et excellent dans toutes les nouvelles technologies de guerre. D'ailleurs, Thales est très implanté aux Émirats : comme dirait l'autre, « Oh, comme c'est bizarre »... Tout cela répond à un échange de longue date entre les deux pays évidemment : l'entreprise prévoit dans un avenir proche de recruter des centaines d'ingénieurs afin de développer la sécurité numérique du pays en matière de cyber et de crypto. Les dérives de cette expertise ne sont pas nouvelles en la matière au sein de la confédération :
En 2023, Amnesty International s'était inquiété lors de la COP28 de l'utilisation par les autorités de la surveillance numérique. Il est connu de longue date que cette technologie est utilisée par les Émirats pour traquer les dissidents et cadenasser la liberté d'expression. Il suffit de se rappeler du cas de l'opposant Ahmed Mansoor, que tout le monde a oublié, et qui avait fait avant son arrestation en 2017 l'objet d'une série d'attaques cyber, grâce à l'appui d'une série de sociétés mercenaires de surveillance émiraties. Les logiciels espions que la France compte développer sur le sol français avec Abu Dhabi ont déjà servi sur place à traquer les acteurs de la société civile qui essaient d'exister encore au sein de la Confédération, sans parler des atteintes permanentes à la vie privée et à la liberté de réunion.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l'IHECS (Bruxelles), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l'Institut d'Etudes de Géopolitique Appliquée (IEGA Paris), au NORDIC CENTER FOR CONFLICT TRANSFORMATION (NCCT Stockholm) et à l'Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Il est l'auteur de « Donald Trump, retour vers le futur », éditions Mareuil, sortie le 23 janvier 2024.
Sébastien Boussois