« Pas de récession » dit l'opportuniste
Karl Eychenne

Photo d'illustration
DR
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« Retourner sa veste, toujours du bon côté ». A peine avons-nous cru à la récession économique que déjà les marchés voient de nouveau la vie en rose. C'est comme cela. L'investisseur ne peut pas s'empêcher de monter Roccinante et d'aller combattre les moulins à vent, tel Don Quichotte « toujours heureux dans la mesure où il ne se heurte jamais au réel », nous souffle l'anthropologue du sacrifice René Girard.
Il y a quelques jours encore, la récession américaine était sur toutes les lèvres, sur tous les écrans bloomberg, inévitable, pointée du doigt par les indicateurs avancés que l'on avait bien pris soin de sélectionner. En tête de gondole le fameux indicateur Sahm basé sur l'emploi, popularisé par son inventeur et repris en cœur par les oracles de marché. Les autres indicateurs ? Ils auraient perdu ce qui les sublimaient, c'est-à-dire leur pouvoir prédictif... Il faut s'y faire, les indicateurs avancés sont comme les slips, on ne les change pas quand ils sont passés de mode, mais quand ils se « trouent ».
Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse, les investisseurs semblaient n'attendre que cela. Ils attendaient une raison d'accabler davantage encore leur portefeuille d'actifs déjà fragilisé par la correction des valeurs de l'IA. Ni une ni deux, les investisseurs emboitèrent donc le pas de cet indicateur avancé jugé anxiogène, amenant les actions plus bas encore. Tout cela entre fin juillet et la première semaine d'août, période durant laquelle furent notamment publiés d'abord l'ISM manufacturier et surtout l'emploi américain.
Depuis ? Les marchés d'actions ont repris tout ou partie de ce qu'ils avaient perdu depuis début août. Irrationnel ? Stupide ? Indécent ? On ne peut rien exclure. Mais une raison s'impose d'entre toutes : l'opportunisme.
L'opportunisme est un mot difficile à vivre. Déjà engoncé dans une structure polysyllabique qui l'accable, il est régulièrement accusé d'abus de faiblesse, quand il n'est pas carrément qualifié d'immoral, obscène, voire contre - nature. Et pourtant, l'opportunisme n'est pas un gros mot. C'est même une nécessité dans certains domaines, la finance par exemple. En effet, comment les actifs financiers pourraient-ils retrouver leur valeur intrinsèque si les opportunistes n'étaient pas là pour les racheter lorsque plus personne n'en veut ? Les opportunistes sont prêts à prendre ce risque, car « si l'on enfile le costume du Cid ce n'est pas pour jouer du Labiche ! », Regis Debray.
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Mais l'opportunité ne se décrète pas, c'est elle qui s'invite. Elle viendra ou ne viendra pas, comme le chauffeur Uber qui devait arriver il y a déjà un quart d'heure, mais qui ne veut pas annuler sa course... Tout ce que peut faire l'opportuniste, c'est attendre l'opportunité. Attendre, confiné devant son écran à l'affût de la moindre contingence pour sauter alors sur l'occasion. Car tout ce que l'opportuniste sait, c'est le bon sens paysan qui lui a appris : « après la pluie viendra le beau temps ». Ce sont les chocs qui restaurent les conditions favorables à l'émergence de certaines opportunités. Alors l'opportuniste attend les chocs, les crises, les exubérances de marché.
Trépignant, l'investisseur pourrait même chercher à devancer l'appel, provoquer la panique en vendant plus que de raison les actifs qu'il détient, afin d'initier la vague. C'est tout à fait possible. Mais quel intérêt ? Quel manque de panache ! On ne peut plus parler d'opportunisme, mais d'amateurisme. D'ailleurs, le ridicule est alors bien plus manifeste en cas d'échec. Car alors tous les yeux de la finance se braquent en direction de l'idiot du jour.
L'opportuniste a donc décidé de passer à l'action. Il a estimé qu'était venu le moment, celui du rebond. Faut-il en déduire qu'il ne croit plus à la récession ? Cela n'a absolument aucune importance. Pour deux raisons. D'abord, parce qu'on ne pourra jamais savoir ce qu'il pense, le sait-il lui-même. Ensuite et surtout, parce que l'opportuniste n'agit pas en fonction de ce qu'il croit ou ne croit pas, mais en fonction de ce qu'il voit. L'opportuniste a vu une occasion de racheter le marché à bas prix, il a donc décidé qu'il fallait y aller avant les autres. Et l'affaire s'arrête là. Inutile de chercher à voir ce que l'opportuniste a vu. De toute façon, c'est trop tard.
Aucune acrimonie dans ces propos, aucune charge contre l'investisseur en particulier. L'économie ne fonctionne pas différemment. Les décisions ne sont pas prises en fonction de ce que les acteurs croient ou ne croient pas, mais en fonction de ce qu'ils voient. Ils voient des opportunités, des occasions uniques qui ne se représenteront pas à leurs yeux, ils les saisissent. S'ils se contentaient de croire, ils n'oseraient jamais.
L'opportuniste sait qu'il n'y aura pas récession, c'est pour cela qu'il rachète, même s'il a tort...
Karl Eychenne