Pourquoi l’Américain « moyen » et les marchés ont choisi Trump
Marc Guyot et Radu Vranceanu

Photo d'illustration
Brian Snyder
Marc Guyot et Radu Vranceanu

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Brian Snyder
Dans une perspective économique, le mandat de Joe Biden (janvier 2021-janvier 2025) est celui du retour de l'inflation à un niveau stratosphérique, combiné avec une dette publique sans précédent et des déficits publics décomplexés. In fine, la Fed a fini par venir à bout du « monstre de l'inflation » pour paraphraser Christine Lagarde, puisqu'après avoir flirté avec les 10%, 2 ans après l'inflation est revenue autour de 2%, sans que la forte hausse des taux d'intérêt ne provoque de récession ni d'envolée du chômage. Cette résilience de l'économie américaine et le maintien d'une bonne croissance à 2,5% et d'un taux de chômage à 4% étaient suffisants pour que l'équipe Biden/Harris, de même que les journalistes et les économistes officiels clament que si l'élection ne se jouait que sur l'économie, alors les démocrates devraient gagner. À l'opposé de ces certitudes, l'électorat américain a estimé majoritairement que l'économie était allée dans le mur avec l'Administration Biden et que c'était beaucoup mieux avec Donald Trump et une administration républicaine.
Cette divergence dans l'appréciation économique entre, d'une part, les élites politiques, journalistiques et académiques, et d'autre part le citoyen américain « de base » est l'élément essentiel de la victoire de Donald Trump. Cette divergence est spécifiquement américaine. En Europe, l'inflation n'est pas nécessairement mise au débit des hommes politiques et Emmanuel Macron n'a pas perdu la majorité à la chambre pour cette raison, même si elle a pu contribuer à la marge.
Pour comprendre le traumatisme que l'inflation a généré sur l'électeur américain, il faut saisir ce que représente dans ce pays le travail, le revenu du travail, et l'autonomie conférée par le travail. L'Amérique n'est pas le pays de l'assistanat. Le rejet de l'Obamacare par une partie des Américains qui en auraient bénéficié le plus, est un trait culturel de ce pays pour lequel l'extension de l'État fédéral, même dans un rôle de distributeur d'allocations, est un pas de plus vers la servitude, car face à chaque dollar transféré, il y a un dollar prélevé.
Le fait que les prix alimentaires aient grimpé de 20% sous le mandat Biden est une défaite inexcusable qu'aucun argument sur l'« atterrissage en douceur » ne saurait atténuer. Cette hausse des prix concernant la vie de tous les jours dévalue en réalité le travail de chaque américain puisqu'en travaillant autant, il a accès à moins de nourriture, d'habillement et de loisirs. Érodé par l'inflation, le salaire réel a fortement diminué entre 2020 et la fin 2022, et la remontée, observée depuis, n'a pas permis de retrouver le niveau d'avant la pandémie.
De surcroît, la forte hausse des taux d'intérêt décidée par la Fed pour lutter contre l'inflation, tandis que les prix des logements augmentaient depuis janvier 2021 d'environ 40% selon le Case-Shiller index, a rendu impossible l'accès à la propriété d'un grand nombre d'Américains.
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Le fait de ne plus pouvoir vivre comme avant et de ne plus pouvoir réaliser son rêve immobilier, constituent une angoisse extrêmement asphyxiante pour les Américains de base, et bien sûr beaucoup moins asphyxiante pour la catégorie gagnant plus de 100 000 dollars/an et qui constitue un gros bataillon de l'électorat démocrate. Il est stupéfiant de voir à quel point les démocrates se sont éloignés du peuple et de ses préoccupations. En revanche, Donald Trump a eu beau jeu de poser cette question simple, empruntée à Ronald Reagan dans son duel avec Jimmy Carter : « Ne trouvez-vous pas que la vie était meilleure il y a 4 ans ? »
L'économie n'est pas qu'une série de chiffres macroéconomiques relatifs à la croissance du PIB, au taux de chômage et à l'inflation. Ces chiffres sont bien sûr importants pour comprendre l'évolution agrégée de l'ensemble de l'économie d'un pays. Mais au-delà des chiffres, l'économie c'est la façon avec laquelle s'organise la vraie vie des vraies gens. C'est du réel, du concret, des contraintes et de la perception psychologique. Dans ce domaine, Trump vole bien au-dessus de la paire Biden-Harris.
On pourrait alors conclure que Trump a gagné parce que la classe populaire a focalisé uniquement sur l'inflation en oubliant tout ce qui allait bien dans l'économie dans une forme de dissonance cognitive. Il est coutumier d'expliquer un résultat inattendu par l'aveuglement des électeurs, plutôt que par l'aveuglement des analystes. Il resterait alors à comprendre pourquoi les indices boursiers américains sont aussi euphoriques. En effet, si le cours des actions augmente de la sorte, c'est que les observateurs anticipent dorénavant une amélioration de l'économie et surtout des résultats des firmes.
Le programme de Trump contient en effet deux types de mesures propres à dynamiser l'économie : la baisse des impôts et la baisse du poids de l'administration dans la vie des firmes. La baisse des impôts est un classique de l'économie de l'offre et une mesure « habituelle » pour Trump. Cependant, dans le contexte actuel de l'économie américaine, elle prête le flanc à la critique compte tenu des déficits publics colossaux et du manque d'enthousiasme de Donald Trump pour sabrer dans la dépense publique. Il semble que ce soit davantage la perspective d'une dérèglementation qui dynamise les marchés. Le planisme façon Biden s'est manifesté par un interventionnisme jamais vu tant de la Federal Trade Commission que de la Division Antitrust, bloquant systématiquement et par principe, un grand nombre de fusions. Dans le domaine des cryptomonnaies, il s'est manifesté par l'obstruction systématique de la SEC. Le poids excessif des procédures administratives s'est également retourné contre le plan de Joe Biden d'augmenter la production d'énergie renouvelable. En effet, il est extrêmement difficile pour les firmes énergétiques de faire valider l'implantation d'éoliennes, de centrales solaires ou le déploiement de nouvelles lignes électriques. La mise en avant d'Elon Musk avec pour mission future l'augmentation de l'efficacité administrative et la baisse de la réglementation est emblématique du plan Trump.
À ces éléments favorables à la croissance se rajoutent des éléments à l'effet plus complexe comme l'augmentation des droits de douane avec le risque de conflits commerciaux, mais pour lesquels l'analyse économique ne peut pas être dissociée d'une analyse géopolitique.
Vu d'Europe, il est difficile de comprendre qu'Harris a perdu sur l'inflation et que Trump électrise les marchés avec des perspectives de dérèglementation et d'efficacité dans la gestion publique. Il y aurait pourtant, en ajustant ce qu'il y a à ajuster, des leçons intéressantes à prendre pour nos dirigeants, surtout si cette nouvelle expérience Trump se révèle être un succès.
Marc Guyot et Radu Vranceanu