Réforme de la facture électronique : « too little, too late » ?
Marie-Laure Saillard

Photo d'illustration
DR
Marie-Laure Saillard

Photo d'illustration
DR
Plus simple, plus sûre, plus efficace : dans une France où la complexité administrative fait figure de religion d'Etat, l'avènement prochain de la facturation électronique est un signal fort. Initialement prévue au 1er juillet 2024, l'obligation pour les entreprises établies en France d'émettre et recevoir des factures électroniques a, finalement, été repoussée au 1er septembre 2026. A cette date, toutes les entreprises établies en France et assujetties à la TVA devront émettre (à l'exception des PME et micro-entreprises, qui bénéficieront d'un délai supplémentaire de douze mois) et recevoir des factures électroniques. Celles-ci devront comprendre un certain nombre de mentions obligatoires et transiteront sur le portail public de facturation Chorus Pro ou via une plateforme de dématérialisation partenaire (PDP), accréditée par l'administration fiscale.
Adieu, donc, les factures PDF envoyées par mail. Pour être valables, les factures transmises par voie électronique devront garantir l'authenticité de leur origine (émetteur identifié), l'intégrité de leur contenu (non modifiable) et leur lisibilité. Pourquoi s'agit-il d'une réelle avancée ? Parce que l'adoption de la facture électronique était indispensable, d'une part, pour moderniser les échanges inter-entreprises ; et parce qu'elle s'imposait, d'autre part, pour contribuer à réduire la fraude à la TVA.
Bénéfique pour les finances publiques, la facture électronique le sera aussi pour les entreprises. Si la dématérialisation et la modernisation ont bien, depuis des années, révolutionné l'expérience client et l'expérience collaborateur, il n'en était pas forcément de même du côté des services financiers, administratifs et comptables des entreprises. Restés, en quelque sorte, sur le bord de la route de la digitalisation, ceux-ci vont enfin pouvoir faire leur aggiornamento. Mieux vaut tard que jamais ! Mais cette réforme, pour nécessaire et urgente qu'elle apparaisse, n'en demeurera pas moins limitée dans ses effets, complexe et coûteuse à mettre en œuvre.
Limitée, car la dématérialisation annoncée des factures ne fera pas disparaître d'un coup de baguette magique la complexité inhérente à la gestion des flux financiers ; en d'autres termes, le format change, mais la facture reste. Complexe, car les entreprises vont devoir se conformer à de nouvelles exigences de déclaration de données, au risque de pénalités, et à la mise en place de nouveaux process et outils. Coûteuse, enfin, car les entreprises et, singulièrement les plus modestes d'entre elles, vont devoir supporter les frais liés à ces nouvelles exigences : acquisition de logiciels et plateformes adaptés, formation des équipes, maintenance du support, etc. Un « coût d'entrée » non négligeable, même s'il induit dans un second temps des économies substantielles dans le traitement des factures - selon une étude de la Commission européenne, la facturation électronique pourrait générer des économies de l'ordre de 64,5 milliards d'euros par an à l'échelle de l'UE.
Nécessaire, la réforme de la facture électronique n'en arrive pas moins à contretemps. « Too little, too late », dirait-on en anglais, car l'innovation n'a pas attendu le réveil des autorités françaises pour se diffuser au sein de l'entreprise. Et, depuis plusieurs années maintenant, le secteur des Fintech a disrupté les usages, métamorphosant le paysage bancaire et financier. Transferts d'argent, applications bancaires mobiles, solutions de gestion des risques ou optimisant les flux de trésorerie... : aujourd'hui, la plupart des particuliers comme des entreprises utilisent, parfois sans en avoir conscience, une Fintech.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Intelligence artificielle (IA), machine learning, blockchain, cryptomonnaies, Big Data... : les solutions développées par les Fintech font d'ores et déjà partie du quotidien. Ainsi du paiement dirigé, une technologie qui permet aux entreprises - mais aussi aux particuliers et institutions - de verser de l'argent tout en s'assurant de la bonne affectation des fonds au regard de règles préétablies dans un contrat. Autrement dit, le paiement dirigé permet d'automatiser intégralement les flux financiers, en réduisant l'erreur humaine et en sécurisant les transactions automatisées - en supprimant, par exemple, le risque de fausses factures générées par IA ou d'usurpation d'identité. Résultat : la facture n'a plus besoin d'être « électronique » ou « sécurisée » ; elle devient tout simplement... inutile.
S'il convient de saluer le vrai pas en avant que représente la généralisation prochaine de la facture électronique, cette réforme ne saurait être qu'une première étape dans la dématérialisation des processus financiers. Une avancée indispensable, mais insuffisante et presque anachronique au regard des possibilités déjà offertes par les technologies existantes, comme le paiement dirigé et bien d'autres. A l'heure où l'IA ouvre autant de promesses que de nouvelles menaces pour les entreprises, celles-ci doivent pouvoir s'appuyer sur un mix intelligent de technologies complémentaires (IA + blockchain + paiement mobile par exemple). Et non pas se contenter d'être à la remorque des pouvoirs publics, qui ont eux-mêmes souvent un train de retard sur l'innovation technologique.
------
(*) Marie-Laure Saillard est une spécialiste reconnue en matière de développement et de transformation. Après 8 ans de conseil dans le secteur de la banque de détail au cours desquels elle a piloté des projets de transformation, fusions et créations d'activités, Marie-Laure a entamé une carrière de dirigeante dans les secteurs de la tech, de l'assurance et de la santé. En 2023, elle devient CEO de MoneyTrack.
Marie-Laure Saillard