Réforme des retraites  : comment sortir de l’impasse  ?

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NE NOUS FÂCHONS PAS ! Chaque semaine, l'Odissée (*) présente une chronique proposant un Discours de la méthode 2 ! Aujourd'hui : comment sortir de l’impasse de la réforme des retraites ?

Si l'équation technique est simple à poser, la solution ne peut être acceptée que si elle
transporte une vision politique partagée de l'organisation de la société en plein
bouleversement.

Les paramètres techniques

La retraite par répartition repose sur un principe basique : la cotisation des actifs est reversée dans l'instant aux retraités. Le flux disponible dépend de la quantité de cotisants et du niveau de leurs cotisations. Le flux nécessaire dépend, quant à lui, de la quantité de retraités et du niveau de leurs pensions. Le passage du monde du travail à celui de la retraite est un âge convenu, variable, et qui a d'ailleurs été abaissé de 65 ans à 60 ans en 1981. Ces cinq paramètres sont mesurables, mesurés et modifiables en continu : trouver l'équilibre parait donc simple, voire simpliste.

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Sur le plan technique, définir la politique des retraites est un problème de mathématiques simple, du niveau de l'école primaire, de type du calcul du temps de remplissage d'une baignoire. Si la réforme ne passe pas, c'est parce que la réalité sociale ne se réduit aux mathématiques.

L'évolution quantitative est telle qu'elle a généré une transformation qualitative

Quatre phénomènes viennent réduire la quantité de cotisants. L'allongement des études et l'accroissement des départs en retraite anticipés réduisent la durée de cotisation des actifs : chacun cotise moins longtemps. Le chômage, les exonérations et les tensions sur le PIB par habitant (comparé à nos voisins) réduisent la masse salariale sur laquelle sont prélevées les cotisations : chacun cotise moins.

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A l'inverse, quatre autres phénomènes génèrent la hausse des besoins des retraités. L'espérance de vie en bonne santé s'accroit et avec elle la proportion d'actifs réalisant des carrières complètes et ayant donc droit à une pension complète. L'espérance de vie avec handicap s'allonge elle aussi. Par la même, le coût de cette phase d'incapacité grandit également : les retraités sont plus nombreux et ont plus de besoins plus longtemps.

Au-delà de leur impact sur le système de retraites, ces mécanismes ont transformé la société et amélioré la vie de chacun d'entre nous. Pour autant, nous ne portons pas tous le même regard sur ces mutations. En effet, la question de la réforme des retraites peut être abordée à travers trois grands prismes de complexité croissante :

  • L'ignorance : méconnaitre, voire mépriser et rejeter la complexité des différences drastiques survenues au cours des deux dernières générations entre la société industrielle dont nous sortons et la société post industrielle dans laquelle nous sommes entrés.
  • La régulation : consentir aux règles nouvelles, en faisant confiance aux décideurs qui les établissent.
  • L'harmonie : chercher l'équilibre entre les générations, les classes sociales, les métiers, les phases de vie dans les sphères professionnelles, personnelles et citoyennes.

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Les paramètres sociétaux

Le plus délicat consiste, bien sûr, à définir une place harmonieuse pour nos aînés à la fois dans la société, dans l'entreprise et dans la famille. Cela suppose d'embrasser de nombreux paramètres sociaux entrelacés. En effet, l'articulation de nouveaux équilibres doit être imaginée de concert sur plusieurs grands sujets :

A. Les cursus éducatifs : le sens et l'utilité des diplômes, l'accès à la formation initiale, la formation en alternance, l'apprentissage.

B. La mobilité : remise en question et agilité géographique, professionnelle, intellectuelle.

C. Le développement économique : les savoirs et savoir-faire liés aux ruptures technologiques, énergétiques, environnementales et donc emplois futurs qui en découlent.

D. Les politiques de ressources humaines : la formation continue, le mentorat, le tutorat, la cessation progressive d'activité.

E. La contractualisation du travail : des formats juridiques qui permettent de gérer les parcours complexifiés à la fois par de nouveaux modèles économiques et les aspirations des personnes en mutation.

F. Les contrats commerciaux : la logique de garanties exigées par les banques et les bailleurs, en décalage du monde en digitalisation qui transforme le rapport au temps et à l'espace.

G. La valorisation dans le système de retraites des activités extraprofessionnelles politiques, syndicales et associatives ainsi que des parcours scolaires et de formation.

H. Le sens du travail : la reconnaissance et la valorisation de l'utilité des rôles.

I. La diversité des organisations : le télétravail, le temps partiel, les plateformes
collaboratives dédiées aux travailleurs indépendants.

J. L'équité intergénérationnelle et interprofessionnelle : traiter les trous dans la raquette de la protection sociale via l'accès au logement, la fluidité patrimoniale, le rôle et la coordination des aidants, la gestion des inégalités de salaires et de pensions, de statuts et d'avantages afférents entre hommes et femmes, entre territoires et secteurs d'activité, selon la taille et le statut public ou privé de l'employeur.

K. L'organisation des systèmes de soins : les démarches de prévention, de maintien à
domicile.

Tous ces sujets sont enchevêtrés et chacun parait plus ardu que les autres. L'ensemble percute nos trois sphères sociétale, professionnelle et personnelle. Les contraintes liées au passé, aux intérêts particuliers ou collectifs et à la difficulté de dégager un intérêt vraiment général et perçu comme tel sont multiples, tout comme les possibilités de réinvention.

L'enjeu des retraites constitue donc une clé d'entrée dans ces multiples débats, à condition qu'il y ait vraiment débat !! Au carrefour de nombreux enjeux de société, la réforme des retraites en 2020 devrait donc inclure un programme de débats dans les collectivités territoriales et au sein des entreprises et établissements publics de tout type. C'est l'occasion d'ajouter deux collèges de séniors et de jeunes au sein du comité Social et Economique de l'entreprise pour instaurer des Etats-généraux modernisés, organisateurs de nouveaux liens, formulateurs des nombreux non-dits et libérateurs de l'imagination (consulter la proposition).

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Ce surcroît de démocratie permettrait à chaque personne et chaque organisation de bâtir des solutions adaptées à son propre terrain. A terme, cela permettrait de dissocier ce qui doit rester spécifique à chaque contexte et chaque acteur de ce qui recèle un caractère universel et suppose donc une intervention de l'Etat. Cette mécanique d'implication des citoyens dans le débat permettra de forger peu à peu des consensus mûris et ambitieux pour élaborer de nouvelles réglementations, y compris sur... le calcul de l'équilibre de la baignoire et donc sur la méthode de redistribution et la part des richesses à consacrer aux retraites ! Surtout, cela permettra de réécrire le contrat social pour traiter sur la durée la racine du vivre ensemble et du réussir ensemble. La réforme des retraites n'est pas une réforme comme les autres : elle est à la fois le produit et le vecteur du pacte républicain et démocratique. A l'opposé de la précipitation, c'est de la méthode de démocratie à grande échelle dont nous avons besoin !

Cette chronique est la synthèse d'une table ronde organisée à l'Assemblée Nationale, avec :

  • Éric Perraudeau, Secrétaire général, groupe Socialiste et Républicain, Sénat
  • Fabrice Layer, Cabinet du Vice-Président Marc Lefur, Assemblée Nationale
  • Pierre Méhaignerie, ancien Ministre
  • René-Pierre Almeras, Directeur général Adjoint, Départements de France
  • Richard Boone, Directeur de Cabinet du Président, CFTC
  • Jean-Luc Molins, Secretaire National, Ugict- Cgt
  • Maryvonne Labeille, Medef
  • Pierre Farouz, DRH Moody's
  • Angélique Petel, Négociation et relations sociales, Dauphine
  • Aude de Castet, Vice-Présidente, Démocratie Vivante.

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NOTES

(*) Afin d'éviter les écueils des faux dialogues générateurs de suspicion, de rupture et de conflits, La Tribune ouvre ses colonnes à l'Odissée. Pilotée par son directeur et expert de la dialectique, Jean-François Chantaraud, la chronique hebdomadaire « Ne nous fâchons pas ! » livrera les concepts, les clés opérationnelles de la méthode en s'appuyant sur des cas pratiques et sur l'actualité.

L'Odissée, l'Organisation du Dialogue et de l'Intelligence Sociale dans la Société Et l'Entreprise, est un organisme bicéphale composé d'un centre de conseil et recherche (l'Odis) et d'une ONG reconnue d'Intérêt général (les Amis de l'Odissée) dont l'objet consiste à "Faire progresser la démocratie dans tous les domaines et partout dans le monde".

Depuis 1990, l'Odissée conduit l'étude interactive permanente Comprendre et développer la Personne, l'Entreprise, la Société. Dès 1992, elle a diffusé un million de Cahiers de doléances, ce qui l'a conduit à organiser des groupes de travail regroupant des acteurs des sphères associative, sociale, politique, économique qui ont animé des centaines d'auditions, tables rondes, forums, tours de France citoyens, démarches de dialogue territorial et à l'intérieur des entreprises.

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Commentaires
a écrit le 19/02/2020 à 18:03 :
L’impasse vient du fait que les fonds de retraites ont été mal régulé jusqu’à présent , hauts salaires et retraites forts avec allongement de vie après la guerre ... grâce à l’immigration
Avec la baisse de natalité, l’immigration est incontournable, ce qui favorise des bas salaires avec allongement des départs en retraites mais toujours en favorisant les régimes des hauts salaires ( fonctionnaires et cadre )
Les grands perdants ce sont artisans commerçants employés ouvriers ... immigrés n’en parlons même pas ... ils font parti d’aucun système ...

La solution est d’indexer les retraites des hauts salaires et de déduire les dividendes sur les avoirs en «  retraites «  par justice sociale .

Ce n’est que justice , n’est ce pas ?
a écrit le 18/02/2020 à 18:55 :
L'optimisme est une notion du passé, pour raison de santé la population n'aura pas l'espérance de vie que l'on veut bien nous promettre, la filière médicale n'est plus aussi performante comme chacun peut le constater! Les données sont fausses!
a écrit le 18/02/2020 à 18:46 :
Le seul éclairage auquel nous avons droit, c'est que l'optimisme est une notion du passé, qu'il y aura forcement moins de cotisant parce qu'il y aura moins de travail, mais aussi, que ceux qui travailleront chez nous en tant que "travailleur détaché" n'en paieront pas!
a écrit le 18/02/2020 à 17:10 :
Ne m'appelez plus Jupiter Macron mais Roi des mini-concessions pour la caste du public et Edouard Philippe Prince des rustines. Encore le privé qui va payer la lourde réforme des retraites. Comme ses précédésseurs quel bande de guignols !
a écrit le 18/02/2020 à 15:31 :
En général pour sortir d'une impasse il faut faire demi tour, cela ne semble pas politiquement possible.
Donc a mon sens il est urgent de ne plus s'opposer a cette reforme et laisser la reforme des retraite de 2022/2023 remettre de l'ordre dans tout cela.
Ensuite, qu'est ce que doit être "la retraite des vieux", se pencher sur son evolution depuis 1950 me semble necessaire
a écrit le 18/02/2020 à 15:19 :
La sémantique de nos LREM est désastreuse et inaudible à savoir que notre président commence à nous hurler qu'il faut sauver la planète à cause du réchauffement climatique en achetant des voitures électriques et alors qu'on nous promet des 50° l'été dans quelques années, tranquillement, non seulement il nous impose de travailler plus et plus longtemps mais en plus dans le déni total de la pénibilité ne pouvant qu'être accentuée par 40°.

Alors ça va quand l'oligarchie n'avait que la télé, les journaux et radios, à savoir des instruments de manipulations massives, pour nous informer, et encore même pas sûr que ça aurait passé tellement le package LREM était (déjà) mal ficelé mais avec internet qui nous informe sérieusement et abondamment cela ne peut qu'être l'impasse.

Plutôt que de nous lamenter de ne pas avancer, avançons en reconnaissant l'instinct de survie salvateur de la classe productrice qui est en train de faire caler la pire des réformes jamais connue. Même Bruno Jeudi le dit alors que jamais je pensais être un jour d'accord avec lui, c'est bien que l'urgence est là et bien là.

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