Résister au vent de folie politique
Philippe Laurent

Photo d'illustration
DR
Philippe Laurent

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L'inconséquence politique gagne du terrain. Chaque parti semble ériger le conflit en stratégie, jouant sur les stigmatisations, les communautarismes, les divisions et n'hésitant pas à utiliser comme outils du chaos des moyens constitutionnels pourtant conçus pour garantir la stabilité institutionnelle. Cette culture du clivage et de la peur est avant tout un refus de la complexité, de la pluralité, du compromis et in fine, une menace pour la démocratie. Jouer sur la corde de la peur et de la menace existentielle est d'ailleurs le propre des dictatures : cela permet de multiplier les solutions binaires, les interdits liberticides et s'avère être d'une efficacité redoutable pour étouffer les contre-pouvoirs.
Le Rassemblement national (RN) est un habitué de ces stratégies simplistes face à des difficultés réelles, désignant l'étranger comme bouc émissaire, n'hésitant pas à faire de la récupération politique de faits divers sordides. Finalement, il s'agit bien d'extraire la France de tous les mécanismes complexes de régulation politique - alliances internationales, Union européenne ou même État de droit - pour mettre en œuvre sans entrave un projet populiste. Le RN n'a pas bien sûr le monopole de l'inconséquence et de la radicalité, mais il s'avère aujourd'hui être le plus à même de l'ériger en réalité gouvernementale.
Cette culture de la peur n'est pas le seul fait des politiques. Elle est aujourd'hui largement entretenue pas une partie du monde médiatique. Nombre de médias n'hésitent pas à présenter les informations sous un angle systématiquement anxiogène, attisant le sentiment de menace permanente au sein de l'opinion. L'amplification médiatique permet de faire sensation et de capter l'attention.
La peur a un effet direct sur les individus. Le penseur Steven Pinker, professeur de psycholinguistique à Harvard, parle du « biais de disponibilité » auquel l'esprit humain est très vulnérable : l'homme a tendance à évaluer un risque en fonction des images et évènements les plus récents dans sa mémoire, auxquels il s'identifie plus facilement. L'optimisme progressiste, hérité des Lumières, a ainsi cédé la place à une fascination pour la catastrophe. Stephen Pinker dénonce la « progressophobie » : nier que la société progresse, alors que dans les faits, la violence et l'insécurité ne font que baisser à l'échelle de l'humanité. Sans aucune relativisation des horreurs commises par l'humanité au cours des siècles, force est de constater que si l'on compare le nombre de victimes à la population de leur temps, les grands conflits du XXe siècle sont en réalité bien moins meurtriers que des guerres plus anciennes comme la révolte d'An Lushan en Chine au VIIIe siècle (1/6e de la population mondiale décimée) ou l'extermination des Amérindiens (plus de 50 millions de morts soit 90% de la population de l'Amérique). En réalité, c'est notre seuil de tolérance à la brutalité qui ne cesse de s'abaisser, et cela est - en soi - un signe de l'amélioration globale de la condition humaine.
Mais le discours optimiste peut-il se frayer un chemin dans une société de plus en plus défiante envers le pouvoir? Face aux populismes, aux fake news et autres forces de la déraison, le discours mesuré est malheureusement devenu inaudible.
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Il est urgent de revenir à un rapport pacifié à la politique, fondé sur la confiance, l'acceptation de la pluralité et sur un optimiste raisonnable en l'avenir, plutôt que sur le rapport de force et la peur de la pluralité.
L'élu local est aujourd'hui le plus à même de réparer ce lien de confiance, de remettre de la modération dans le débat public. Le parcours d'un maire, c'est l'expérience de l'humanisme. Il s'inscrit dans le temps long, l'écoute et le recueil d'avis pluriels. Car rares sont les problèmes qui ne présentent qu'une solution unique du point de vue de leur résolution. Surmonter une difficulté nécessite des approches multiples impliquant différentes formes d'action : législative (normes, interdictions), sociale, économique, éducative.
La commune n'est pas un simple opérateur de l'État, c'est une « petite république », où s'exerce une démocratie plus directe, plus délibérative, proche du terrain. Depuis toujours, le maire doit gouverner en sachant écouter et intégrer les différentes composantes de l'assemblée municipale, en développant des partenariats avec les multiples acteurs économiques, sociaux, associatifs du territoire communal. Pourquoi ce qui est possible ici ne le serait pas au Parlement ? Pourquoi l'exécutif national devrait nécessairement disposer d'une majorité écrasante pour gouverner ? Pourquoi l'esprit de coalition et de compromis ne serait que l'apanage de nos voisins européens ? Ce mode de gouvernance, s'il s'éloigne d'une conception bonapartiste de la vie politique, est bénéfique à toute la société. Il est gage de considération et de dignité vis-à-vis des citoyens et restaure la cohésion sociale. Demain, plus que jamais, il faudra protéger cette éthique pour espérer en refaire une norme nationale.
Philippe Laurent