Séjours Erasmus : les étudiants vont-ils payer le prix du Brexit ?

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Les pays de départ et d'accueil des étudiants Erasmus (2017 - 2018). Dans les pays tiers partenaires, 2.765 étudiants européens sont partis et 11.840 étudiants non-européens ont été accueillis en Europe (Source : CE)
Les pays de départ et d'accueil des étudiants Erasmus (2017 - 2018). Dans les pays tiers partenaires, 2.765 étudiants européens sont partis et 11.840 étudiants non-européens ont été accueillis en Europe (Source : CE) (Crédits : DR)
OPINION. Partir hors Erasmus a un coût que ne pourront pas se permettre tous les étudiants européens. Mais le retrait britannique ne pourrait-il pas nuire aussi à l’influence des universités britanniques ? Par Alessia Lefébure, École des hautes études en santé publique (EHESP) (*)

L'annonce par le Royaume-Uni du retrait du programme de mobilité Erasmus+ a été accueillie avec consternation et émotion dans tous les pays de l'Union européenne.

Parmi les diverses conséquences du Brexit, cette décision a sans doute une portée symbolique plus forte que d'autres tant, dans l'imaginaire collectif, le Royaume-Uni est indissociable des séjours linguistiques et d'études à l'étranger.

Beaucoup de commentateurs ont exprimé de l'inquiétude quant à l'avenir de la mobilité étudiante, dont on dit qu'elle sera plus chère et plus compliquée vers les universités britanniques.

Le Premier ministre Boris Johnson justifie sa décision par le besoin de réaliser une économie budgétaire en supprimant le coût d'adhésion à un dispositif dont les étudiants britanniques bénéficient peu.

Pourtant, les représentants du monde académique anglais tirent depuis des mois la sonnette d'alarme quant à l'impact économique de la baisse anticipée du nombre d'étudiants européens inscrits, qui serait de 57 % dès la première année selon le think tank HEPI. Le manque à gagner net pour le pays s'estimerait, d'après le groupement d'intérêt University UK, à 243 millions de livres sterling par an.

Vers une destination de niche

Ces estimations se fondent sur l'hypothèse que l'arrêt des bourses Erasmus + donnera un coup d'arrêt de la mobilité vers les universités du Royaume-Uni. En effet, Erasmus - devenu Erasmus+ en 2014 - est un dispositif créé en 1987 précisément pour encourager la circulation des étudiants dans l'espace européen.

En trente-trois ans d'existence, ce programme s'est élargi géographiquement, passant des 11 pays fondateurs (dont le Royaume-Uni) à 34 membres en 2020, incluant des pays qui, comme la Turquie ou l'Islande, ne font pas partie de l'Union.

Erasmus a également étendu son objet au-delà des séjours d'études (d'une durée comprise entre 6 mois et un an) pour inclure les stages, les apprentissages, les échanges de personnel universitaire. Doté d'un budget annuel de 3 milliards d'euros (chiffre 2019), soit près de 1,5 % du budget de l'Union européenne, le dispositif repose sur l'attribution de bourses aux individus et aux universités, ainsi que sur un mécanisme de validation des crédits, reconnus dans le cadre du diplôme dans le pays d'origine.

Plus récemment Erasmus+ a servi à promouvoir l'enseignement et la recherche sur des sujets liés à l'UE, mais aussi à soutenir les doubles diplômes et les formations européennes intégrées dans le cadre de partenariats stratégiques, visant à faire de l'espace économique européen une zone d'attraction des talents du monde entier.

On pourrait se demander si, au lieu de s'arrêter, cette mobilité ne changera pas simplement de bénéficiaires. Aux étudiants boursiers Erasmus se substitueront autant d'étudiants autofinancés, qu'ils soient en provenance de la zone Erasmus + ou plus largement du reste du monde.

De fait, quand on regarde de près la mobilité actuelle, il est légitime de se demander si la fin de la mobilité Erasmus sera réellement la catastrophe annoncée pour l'industrie de l'enseignement supérieur britannique. En nombres absolus, selon les données de l'Unesco, les quatre premiers pays d'origine de ses étudiants internationaux sont la Chine, l'Inde, les États-Unis et Hongkong, loin devant les pays de l'Union européenne. Sa mobilité entrante dépend donc relativement peu de sa participation à Erasmus.

Quant à la mobilité sortante, les étudiants britanniques ont la particularité - commune à beaucoup de pays anglophones - d'être peu nombreux à partir à l'étranger pour leurs études. Les étudiants en mobilité représentent 0,7 % du total de la population étudiante. Le taux net de flux des étudiants en mobilité, c'est-à-dire le rapport entre le nombre des étudiants entrants et sortants, est de 16,74%, l'un des plus élevés de la zone Europe, indiquant par là le fort déséquilibre entre les deux flux (par comparaison ce taux est de 4,9 pour la France).

De plus, lorsqu'ils partent, les étudiants britanniques choisissent massivement une destination hors périmètre Erasmus, à savoir les États-Unis qui accueillent à eux seuls plus de 10.000 étudiants britanniques par an, soit un gros tiers de la mobilité sortante. En cumulé, les pays membres de l'UE en accueillent 17.000 par an.

Un « soft power » menacé ?

Alors, que change vraiment cette décision de « sortie » d'Erasmus ? Outre les aspects symboliques déjà évoqués, elle est porteuse d'un fort message politique adressé aux autres pays européens. Renoncer à Erasmus c'est renoncer au projet de ses fondateurs, à savoir la création d'une identité commune et partagée, au service de la construction européenne et de la vision de paix des origines.

Paradoxalement, le grand perdant de ce choix de retrait d'Erasmus pourrait être le Royaume-Uni lui-même, plus que les étudiants européens qui se tourneront vers d'autres destinations anglophones - notamment l'Irlande et l'Irlande du Nord - ou continueront d'aller au Royaume-Uni s'ils en ont les moyens.


À lire aussi : Etudiants : le programme Erasmus a-t-il démocratisé les séjours à l'étranger ?


Sans bénéficier du programme Erasmus, une année d'études au Royaume-Uni coûte en moyenne entre 10.000 € et 20.000 €, pour certaines filières encore plus, auxquels s'ajoutent les frais de visa, de logement, de couverture médicale. D'autres bourses existent mais elles sont sélectives et réservées aux meilleurs candidats et qui ont déjà un excellent niveau d'anglais certifié par un test tel que l'IELTS. Le pays, qui en 2019 a accueilli près de 143.000 étudiants en provenance de l'Union européenne, pourrait vouloir devenir une destination de niche, réservée aux plus fortunés.

En se privant du flux entrant des boursiers Erasmus+, le Royaume-Uni risque à long terme de perdre l'un de moteurs les plus puissants de son soft power. Boris Johnson l'a souvent rappelé : son pays est un contributeur net d'Erasmus (tout comme l'Irlande, l'Espagne, le Portugal, les pays scandinaves, les Pays-Bas, la Belgique ou l'Autriche). A la différence de l'Italie ou de la France, il accueille donc plus d'étudiants qu'il n'en envoie, signe du succès et de la capacité d'attraction de ses universités.

Ouverte à tous les étudiants du supérieur, à partir de la 2e année jusqu'au doctorat inclus, la mobilité Erasmus intervient généralement au cours du premier cycle d'études. Constituant souvent le première étape d'un parcours international, elle influence les choix ultérieurs. Ainsi, depuis plus de trente ans, de nombreux étudiants ayant goûté au système éducatif d'outre-Manche grâce à Erasmus y reviennent ensuite à leur frais ou avec d'autres bourses pour poursuivre les études en master ou doctorat.

L'influence des établissements britanniques risque de pâtir aussi de l'arrêt de la mobilité des personnels enseignants et administratifs, et surtout de leur éloignement progressif des divers consortiums, coalitions et groupements d'universités européennes qui se constituent de plus en plus nombreux pour bénéficier des financements de recherche européens.

Le Royaume-Uni parie sur sa capacité à maintenir son excellence et son influence mondiale par ses propres moyens, suivant sans doute le modèle des États-Unis. Avec un financement public qui se réduit constamment depuis le début des années 2000 (Marginson, 2018), le pays ne dispose toutefois pas du même potentiel offert par la philanthropie privée qui permet aujourd'hui aux grandes universités américaines d'entretenir leur prééminence par des bourses, des chaires, des postdocs et des programmes de recherche.

The Conversation _______

(*) Par Alessia LefébureDirectrice des études, sociologue des organisations, École des hautes études en santé publique (EHESP).
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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a écrit le 02/01/2021 à 8:42 :
Merci de votre analyse.
Il semble qu’il y ait une erreur dans le texte : le Royaume-Uni à bien accueilli 143 000 étudiants en 2019 mais seulement environ 31 877 européens selon l’infographie présentée dans votre article original « source toute europe.eu » ….

Néanmoins la volonté du gouvernement britannique de sortir Erasmus en 2022 est plus prosaïquement de libérer de la place dans ses universités.

Dans l’enseignement supérieur anglo-saxon au niveau mondial les places sont chères en raison du coût des études, et limitées en capacité d’accueil. Les universités britanniques proposent des droits d’inscriptions annuelles élevées de 10 000 € à 20 000 €, mais largement en dessous tu tarif des universités américaines qui se situent entre 25 000 € à 40 000 € en moyenne.

La demande d’étudiants en provenance essentiellement de Chine, Inde, des États-Unis et Hongkong sera très sensible à cet aspect particulièrement attractif financièrement….au détriment des étudiants européens qui bénéficiaient d’Erasmus quasi gratuitement.
a écrit le 31/12/2020 à 9:12 :
"Ouin ouin je suis européen !"

Aliénant, à part se plaindre on ne sait rien faire d'autre.

Vite un frexit quitte à devenir pauvres autant redevenir libres.
a écrit le 30/12/2020 à 21:25 :
Peut-être aurait-il été honnête de rappeler que Boris Johnson avait promis que le programme Erasmus+ ne serait pas impacté par le Brexit.
a écrit le 30/12/2020 à 16:43 :
Tout ça parce que l'on compte sur les autres pour former nos ressortissants au lieu d'investir sur place pour garder l'excellence!
a écrit le 30/12/2020 à 16:38 :
il y a un problème de rapport qualité/prix des Universités/Ecoles au UK :
- le pays est de plus en plus tourné vers les emplois peu qualifiés ("UK economy shows shift to low-skilled jobs", Financial Times, 19/01/2015)
- pourcentage de travailleurs bas salaires bien plus élevé qu'en France (OCDE ; Eurostat)
- en 2015, 58% des diplômés de l'Enseignement Supérieur britannique étaient sous-employés, contre 22% en France (Chartered Institute of Personnel & Development, 2015)
- le taux d'investissement des entreprises d'outre-Manche - notamment industrielles - est bien plus faible qu'en France (Eurostat)
- l'effort de R&D (corrigé de la structure industrielle des pays) des entreprises anglaises est bien plus faible qu'en France (Science, Technology and Industry Scoreboard 2017, OCDE)
- dépôts/obtentions de brevets bien moins nombreux qu'en France (World Intellectual Property Indicators, OMPI)
- aucune entreprise britannique dans le Clarivate/Derwent Top 100 Global Innovators ; 1 seul Institut dans le Top 25 Reuters des Instituts de Recherche les plus innovants au monde
- faible performance du système de santé, sur les morts évitables notamment (Eurostat)
- très mauvaise balance commerciale (produits et services)
etc...
Réponse de le 31/12/2020 à 11:26 :
la comptabilisation fiscale des dépenses de R&D en France n'est pas un indicateur significatif de la réalité des budgets réellement engagés ; la meilleure preuve en est donnée par la faiblesse des résultats obtenus ....

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