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Politique - La Tribune Bordeaux

Gilets jaunes : ce que racontent les premières enquêtes de terrain

Photo de Pierre Cheminade

Pierre Cheminade

Publié le 30 janvier 2019 à 16:52 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:01

Giles Jaunes

Giles Jaunes

Thibaud Moritz / Agence APPA

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Le Centre Emile Durkheim, de l'Université de Bordeaux, mène depuis le mois de novembre une enquête sociologique dans les manifestations et sur les ronds-points des Gilets jaunes dans un quart des départements français. Près de 700 questionnaires ont été traités à ce jour, permettant d'esquisser une première photographie provisoire des personnes mobilisées et des ressorts de leur action.

Lancée le 19 novembre par quatre chercheurs du Centre Emile Durkheim de l'Université de Bordeaux et du CNRS (*), cette vaste enquête de terrain associe désormais une quarantaine de leurs collègues de plusieurs universités françaises qui, chaque week-end, vont interroger des Gilets jaunes dans les manifestations ou sur les ronds-points occupés. 686 questionnaires provenant de 26 communes de 15 départements différents ont désormais été analysés (**) permettant d'en présenter une première synthèse ce mercredi 30 janvier 2019 à Sciences Po Bordeaux, dans un amphithéâtre bondé.

"Ce sont des résultats extrêmement provisoires qui ne prennent pas en compte pleinement l'évolution dans le temps de la mobilisation, tant au niveau des revendications que des profils des participants", prévient cependant Magali Della Sudda, chargée de recherche au CNRS et l'une des co-pilotes de la démarche. Cette enquête scientifique ne tire donc aucun enseignement définitif à ce stade et ne se veut pas exhaustive mais elle permet de jeter un premier éclairage à la fois sur le profil et sur les motivations des Gilets jaunes ayant accepté de répondre à ces questionnaires.

75 % des foyers ont un revenu inférieur à 2.800 €/mois

Ces derniers ont en moyenne 47 ans et sont à 57 % des hommes. On y trouve environ 1/3 d'inactifs, principalement des retraités. Parmi les actifs, deux tiers ont un emploi en CDI tandis que le dernier tiers se partage entre CDD, indépendants et chômeurs. Les travailleurs indépendants (commerçants et artisans) y sont sur-représentés tandis que parmi les professions les plus citées figurent des ouvriers qualifiés et des métiers tels que les chauffeurs, infirmiers, aides-soignants, travailleurs sociaux ou encore vendeurs. Parmi les femmes, le secteur du soin et du service à la personne, le "care", est très présent.

"On constate que ce ne sont pas des gens en situation de grande pauvreté mais des gens qui ont un emploi avec des revenus peu élevés et qui vivent chichement de leur travail. Des personnes qui ont aujourd'hui du mal à joindre les deux bouts chaque mois", explique Camille Bedock, du Centre Emile-Durkheim. Et les chiffres recueillis sont en effet assez éclairants puisqu'un quart des répondants déclarent que leur foyer dispose d'un revenu mensuel inférieur à 1.200 €, la moitié inférieur à 1.800 € et les trois-quarts inférieur à 2.800 €. A titre de comparaison, le salaire net médian en France se situe, selon l'Insee, autour de 1.800 € par personne (et non par foyer).

Le pouvoir d'achat : revendication n°1

Une forte proportion des répondants déclare se mobiliser pour la première fois et le rejet des syndicats (60 %) et des partis politiques (75 %) est très fort. "On constate sur le terrain qu'il y a un fort rejet de la notion de représentation que ce soit par le biais des syndicats, des partis politiques ou des médias mais aussi par des porte-paroles du mouvement. C'est un trait davantage marqué sur les ronds-points qu'en manifestation", explique Antoine Bernard de Raymond, chercheur à l'Inra. Par ailleurs, un quart des répondants déclare n'avoir jamais voté et ne pas envisager de le faire.

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A la question ouverte : "Pourquoi êtes-vous là ?", les Gilets jaunes interrogés répondent à une écrasante majorité : le pouvoir d'achat. "Cela correspond à une volonté de pouvoir vivre de son travail sans dépendre des aides de l'Etat. Cependant, les questions des modes de production, des conditions de travail, du rapport à l'employeur, du rôle du marché sont très peu abordées", précise Tinette Schnatterer.

L'entreprise et le patron aux abonnés absents

Le chef d'entreprise, le patronat, le niveau des salaires des cadres dans le privé ou encore le rôle des multinationales figurent ainsi parmi les grands absents de cette mobilisation tandis qu'en miroir les organisations patronales se gardent bien de s'exprimer sur le sujet. Quelles en sont les raisons ? Rejet des syndicats et de leur dialectique traditionnelle avec le patronat ? Surreprésentation des travailleurs indépendants et des retraités ? Difficile d'y voir clair à ce stade, d'autant que le poids des fonctionnaires dans la mobilisation n'a pas encore été mesuré. "Ce qui apparaît c'est que les répondants ciblent une fraction bien particulière des élites, principalement les élites politiques avec une forte personnalisation autour d'Emmanuel Macron", ajoute Antoine Bernard de Raymond. A titre d'exemple, l'affaire Carlos Ghosn est peu évoquée spontanément par les répondants.


Plus largement, les chercheurs ont voulu isoler le plus petit dénominateur commun de la mobilisation, au-delà des divergences politiques sur telle ou telle question. "Ce qui ressort c'est une posture contre 'ceux d'en haut', les 'élites', les 'riches' et très peu de revendications à l'encontre de 'ceux d'en bas' comme les chômeurs et les "assistés' ", complète Tinette Schnatterer.

Quid de l'écologie ?

Parmi les autres ressorts de la mobilisation, viennent ensuite dans l'ordre les questions de fiscalité et de redistribution, notamment concrétisées par le débat sur l'ISF, les questions institutionnelles, dont le référendum d'initiative populaire, et les critiques du gouvernement, puis le niveau du salaire minimum et des retraites. A noter également une part de personnes déclarant être là par solidarité et/ou pour leurs enfants.

Le prix du diesel, l'écotaxe et les services publics sont peu cités spontanément tandis que l'écologie figure aussi loin derrière, juste devant les deux sujets les moins souvent abordés par les répondants : l'Union européenne et l'immigration, cités seulement par une vingtaine de répondants sur près de 700 questionnaires. "L'écologie n'est pas citée spontanément mais, quand on creuse un peu, ce qui ressort c'est l'idée que l'écologie est importante mais qu'elle n'est pas de leur responsabilité. Ils pointent d'abord la responsabilité des élites politiques, des classes supérieures qui prennent l'avion, des entreprises, etc.", contextualise Tinette Schnatterer.

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(*) Le projet a été initié par Camille Bedock, Centre Emile Durkheim, Sciences Po Bordeaux, CNRS, Magali Della Sudda, Centre Emile Durkheim, Sciences Po Bordeaux, CNRS, Tinette Schnatterer, centre Emile Durkheim, Sciences Po Bordeaux, CNRS, Antoine Bernard de Raymond, Irisso, Université Paris-Dauphine, INRA, et Emmanuelle Reungoat, CEPEL, Université Montpellier.

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(**) Près de 900 questionnaires ont été remplis depuis le début de la mobilisation des Gilets jaunes en novembre 2018. A ce jour, 686 questionnaires ont été analysés dont 382 provenant de ronds-points et autres lieux d'occupation et 304 provenant des manifestations. Ces questionnaires qualitatifs regroupent une soixantaine de questions ouvertes et fermées et le temps de réponse peut dépasser les 40 minutes. Les questionnaires déjà traités proviennent de 26 communes situées dans 15 départements français dont la Gironde, les Bouches-du-Rhône, la Haute-Garonne, l'Isère, le Calvados, l'Hérault, l'Ille-et-Vilaine et la Corse.

Pierre Cheminade

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