Captage du CO2 : Le Havre met les gaz !

Mirage pour les uns, passage obligé pour les autres, le captage de CO2 refait surface dans la vallée de Seine où l’utilisation de milliers de tonnes d’hydrogène « gris » plombe le bilan carbone des raffineurs et producteurs d’engrais. En attendant la transition vers l’H2 « vert » qui promet d’être lente, un collectif d’une dizaine d’entreprises, dont quelques-uns des plus gros émetteurs français, table sur le recours à l’H2 « bleu » résultant de la capture du dioxyde de carbone. Il vient de déposer un projet à Bruxelles en vue de la création d’une infrastructure mutualisée.
Les industriels de la vallée de Seine émettent 11 millions de tonnes de CO2 chaque année
Les industriels de la vallée de Seine émettent 11 millions de tonnes de CO2 chaque année (Crédits : Mike Blake)

C'est la molécule miracle dont ne sait pas se passer l'industrie chimique et pétrochimique omniprésente dans l'estuaire de la Seine. A elles seules, les deux plateformes industrielles contigües du Havre et de Port-Jérôme consomment environ 250 000 tonnes d'hydrogène par an : plus du quart de la consommation totale de la France ! Le plus léger des gaz pèse lourd dans leur activité. Il sert de matière de base à la production d'engrais et de réactif dans les procédés de raffinage. Pour fabriquer un litre d'essence, les raffineurs en utilisent jusqu'à 7 litres.

Problème, l'hydrogène aujourd'hui fabriqué à 95% à partir d'énergies fossiles est un cauchemar pour l'effet de serre. Autant dire, un empêcheur de décarboner en rond.

« Produire un kilo de cet hydrogène dit gris revient à émettre 10 kilos de CO2 » rappelle Bruno Petat, directeur du développement économique des deux plateformes.

Dans la partie basse de la Seine, l'H2 peut être ainsi rendu responsable de la plus grande part des 11 millions de tonnes de CO2 que l'industrie relâche chaque année dans l'atmosphère.

H2 bleu : le recours ?

Pour abaisser ce niveau d'émission, l'une des alternatives pourrait être de produire de l'hydrogène bas carbone à partir de l'électrolyse de l'eau. C'est précisément le projet que porte la société H2V Normandie associé à Air Liquide à Port-Jérome. Sur le point d'aboutir, il devrait contribuer au verdissement de la zone industrialo-portuaire du Havre ... mais pour une infime partie seulement.

« La capacité envisagée de cette unité de production est de 28 000 tonnes dans la première phase. C'est positif mais très en deçà des besoins qui sont presque dix fois supérieurs » pointe Bruno Petat.

Thierry Herman, en charge de l'énergie au sein du futur établissement public portuaire Haropa, enfonce le clou « Il faudrait une demie centrale nucléaire pour produire suffisamment d'hydrogène par électrolyse pour satisfaire les besoins de la vallée de Seine » calcule t-il.

A écouter les industriels, le salut pourrait résider, au moins transitoirement, dans le recours à l'hydrogène bleu résultant du captage et du stockage offshore du CO2. En butte aux critiques des ONG, le procédé n'est pas nouveau. Il est l'objet d'une véritable course à l'échalote à travers le monde. En témoingne la récompense de 100 millions de dollars promise récemment par Elon Musk à qui trouvera la meilleure technologie de capture.

Les big four à la manoeuvre

Dans l'agglomération havraise, où Air Liquide exploite pourtant depuis 2015 une unité de captage sous le nom de Cryocap, le sujet n'avait, jusqu'ici, fait l'objet que d'initiatives isolées.

« Les raffineurs se regardaient poliment sans parvenir à s'entendre » témoigne un bon connaisseur du dossier.

Est-ce la perspective d'un renchérissement du prix du carbone ou la crainte de se faire doubler par les ports d'Europe du Nord, plus avancés ? Toujours est-il que le sujet revient dans l'actualité à la faveur d'une alliance entre onze entreprises de la basse vallée de Seine en tête desquelles les plus gros émetteurs de dioxyde de carbone que sont les raffineries de Total et d'Exxon et les producteurs d'engrais Yara et Borealis (Rouen), surnommées localement les big four.

Soutenu par Haropa, ce collectif vient de déposer un projet à Bruxelles dans l'espoir de glaner des fonds européens pour la mise en place d'une infrastructure mutualisée de captage, de liquéfaction et de transport de CO2 vers d'anciens puits pétroliers et gaziers au large de la Norvège*. Objectif affiché : capter progressivement d'ici à 2040 quelque 7 millions de tonnes de CO2 issus d'une quarantaine d'établissements industriels répartis entre Rouen et le Havre.

 «  Il n'y a pas en France de sites mieux adaptés en raison de la concentration géographique des entreprises, du savoir-faire technique et de la proximité des ports » vante Régis Saadi, directeur des affaires publiques d'Air Liquide Industrie, partenaire du projet.

Sur la foi d'une étude commandée au cabinet norvégien Carbon Limit associé à Technip, le groupement devrait présenter sa feuille de route, en septembre prochain. « Elle prévoira la création d'unités de liquéfaction, d'aires de stockage et d'au moins un site de transbordement du CO2 vers les navires qui l'achemineront en mer » précise Thierry Herman. Coût estimé de l'investissement : plusieurs milliards d'euros. « C'est le prix à payer que nos plateformes industrielles continuent de se développer » estime Olivier Clavaud, directeur de l'usine havraise  de Chevron Oronite, et partisan résolu du captage. Si tout se passe comme prévu, le premier navire chargé de dioxyde de carbone pourrait prendre le large en 2027.

*Fruit d'une association entre Total, Exxon, Equinor et Air Liquide, le projet Northern Lights (aurores boréales en français) prévoit la création d'un site de stockage du CO2 dans d'anciens aquifères salins sur le plateau continental norvégien.

Banque des Territoires | Partenaires

Les territoires qui se renouvellent face à la crise

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaires 3
à écrit le 01/05/2021 à 15:07
Signaler
Ai-je mal entendu, ou ont-ils fabriqué de l'oxygène avec du CO² sur Mars ? Si c'est exact, qu'attendent-ils pour créer l'industrie qui pourra le faire sur la planète Terre. Pour mémo, c'est ici que nous habitons.

le 01/05/2021 à 15:30
Signaler
Je n'ai pas les détails. J'imagine que le coût énergétique est prohibitif, et il l'est probablement parce que l'énergie de liaison C-O est très élevée. Ce qui explique aussi le temps de rémanence du CO2 dans l'atmosphère. Tant qu'on a pas à dis...

à écrit le 30/04/2021 à 11:22
Signaler
Et edouard phillipe sera au conseil d'administration? Comme lobbyiste du nucléaire il pourrait exercer son art?

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.