Villes et climat : des destins inextricablement liés

 |   |  2161  mots
Le changement climatique est l'un des six principaux défis identifiés par la mairie de Paris dans sa stratégie adoptée en 2015.
Le changement climatique est l'un des six principaux défis identifiés par la mairie de Paris dans sa stratégie adoptée en 2015. (Crédits : SIPA-Vincent Callebaut-Architectures)
Parce qu'elles concentrent 50% de la population mondiale et 70% des Européens, parce qu'elles émettent 70% des gaz à effet de serre mondiaux, les villes sont tout à la fois les premières responsables et les premières victimes du changement climatique. Ce sont aussi les creusets où s'inventent les solutions qui permettront de l'enrayer et de s'adapter à ses effets inéluctables.

Pas moins de 77 morts et plus de 1.200 disparus. C'est le bilan - provisoire au 19 novembre -, de Camp Fire, le gigantesque incendie qui ravage le nord de la Californie depuis le 8 novembre, réduisant en cendres 60.000 hectares, 10.000 habitations et rayant quasiment de la carte la ville de Paradise. Si les causes précises de ce drame restent à élucider - certains pointent le mauvais état des réseaux électriques -, il est avéré que le nombre et l'intensité de ce type de catastrophes croissent avec le changement climatique et la sécheresse chronique.

Pourtant, sous l'impulsion à la fois de ses élus, de ses citoyens et de l'écosystème entrepreneurial - des startups de la Silicon Valley aux Gafa qui s'y sont installées -, la Californie est l'une des régions du globe les plus en pointe sur le sujet. Et ses villes sont à l'avant-garde du mouvement.

L'exemple californien illustre bien la situation des villes vis-à-vis du changement climatique. L'urbanisation, qui se poursuit dans les pays du Nord et connaît un développement fulgurant au Sud, s'accompagne d'une concentration croissante de population, de bâtiments, de déplacements et autres activités humaines. D'où le poids toujours plus important des villes dans les émissions globales de gaz à effet de serre, responsables du changement climatique.

Dans le même temps, la densité de population en ville accroît les pertes humaines causées par des événements extrêmes tels que les typhons, ouragans et pluies diluviennes, transformés en inondations meurtrières par le phénomène de ruissellement dû à l'artificialisation des sols. Dans de nombreux pays, aussi bien au Nord qu'au Sud, les grandes villes sont situées sur les côtes, ce qui les expose à l'élévation du niveau de la mer. Celui-ci aurait déjà augmenté de 19,5 centimètres depuis cent ans et de 7 centimètres ces vingt-cinq dernières années, et pourrait encore s'élever de 40 centimètres à 1 mètre d'ici à 2100.

--

Incendie Californie, feu

[Le gigantesque incendie qui ravage le nord de la Californie depuis le 8 novembre a déjà fait 77 morts (au 19 novembre). Crédits : Reuters]

--

Quand les villes étouffent

De San Francisco à Venise en passant par Bangkok, Tombouctou, Amsterdam, Miami, Alexandrie, Rio, Shanghai ou encore New York, partout dans le monde de grandes villes sont menacées de disparition à plus ou moins longue échéance.

Les habitants des villes côtières constitueront probablement une grande partie des 250 millions de personnes qui pourraient, selon l'ONU, être forcées de s'exiler à cause du climat d'ici à 2050.

Comme de nombreux citadins ont pu le constater lors des épisodes caniculaires de l'été 2018, les villes souffrent par ailleurs de phénomènes spécifiques qui accentuent encore l'intensité et les impacts de la chaleur. Les îlots de chaleur urbains, favorisés par la prépondérance de matériaux radiatifs comme le béton et l'asphalte, les rues étroites et l'absence de circulation d'air peuvent générer en période caniculaire des températures de 10 °C plus élevées que dans les zones rurales. Cette différence est encore accrue par certaines activités particulièrement concentrées en ville telles que les transports - circulation automobile en tête ou les rejets d'air chaud de la climatisation.

Outre le recours à des matériaux plus clairs ou aux propriétés moins radiatives, la solution passe par la multiplication des surfaces végétalisées et des points d'eau. Paris, par exemple, vise la végétalisation de 100 hectares de toits, murs et façades à l'horizon 2020. Ces mesures figurent en bonne place dans sa stratégie de résilience adoptée en 2015. Le changement climatique est l'un des six principaux défis identifiés par la capitale française, avec les inégalités sociales, économiques et territoriales, le terrorisme, la pollution de l'air, la gouvernance territoriale et les risques associés à la Seine.

Les villes du monde entier unies pour le climat

Paris partage ses réflexions et ses bonnes pratiques avec les villes du réseau 100 Resilient cities, financé et coordonné par la Fondation Rockefeller. Plusieurs autres réseaux rassemblent des villes engagées dans le développement durable, de plus en plus en pointe dans la lutte contre le changement climatique, dont le plus connu est le C40, présidé par Anne Hidalgo, qui regroupe une centaine de métropoles du monde entier.

Qu'elles reprennent les objectifs nationaux, à l'instar de Paris, qui vise la neutralité carbone en 2050, ou qu'elles affichent, comme nombre de villes américaines, des objectifs volontaristes face à un gouvernement fédéral aux tendances climatosceptiques assumées, les villes sont de plus en plus nombreuses à se fixer des ambitions en matière de climat.

Outre les objectifs "100% énergies renouvelables", "zéro voiture" ou "zéro déchet", le "zéro carbone" fait ces derniers mois de nombreux émules.

Certes, il s'agit de "zéro carbone" net, ou de neutralité carbone. En effet, la perspective d'une ville n'émettant plus aucun gaz à effet de serre semble aujourd'hui hors de portée. Dès lors, toute la question est de savoir jusqu'où il leur est possible d'abaisser leurs émissions et comment compenser le solde... Et ce n'est pas une mince question, car les possibilités de puits de carbone en ville ne sont pas légion.

En attendant, tout en se protégeant de ses effets déjà perceptibles, les villes multiplient les initiatives pour éviter d'aggraver encore le réchauffement. Certaines, telles que la végétalisation, contribuent à la fois à réduire ses conséquences immédiates (en limitant l'effet îlot de chaleur urbain et le risque de ruissellement lié à l'artificialisation des sols) et à l'atténuer dans la durée, tout en favorisant la biodiversité urbaine. À Paris, d'ici à l'été 2019, l'herbe aura remplacé le bitume dans les cours de 40 écoles. À terme, ces espaces devraient être ouverts au public en dehors des heures de cours.

--

10°C

C'est l'écart de température qui peut se creuser entre les villes et les zones rurales en période de canicule.

--

Big bang dans les mobilités

Les premières sources d'émissions en ville sont le bâtiment et les transports. Pour ces derniers, même si les motorisations diesel et essence présentent des performances inverses en termes d'émissions de CO2 et de particules fines (un fléau de santé publique responsable de nombreuses maladies respiratoires chroniques et de décès prématurés), la lutte contre la voiture individuelle dans laquelle se sont lancées de nombreuses villes contribue à améliorer dans le même temps qualité de l'air et bilan carbone.

Mais cette croisade n'est pas un long fleuve tranquille. En témoignent les réactions aux décisions annoncées ces dernières années par la Ville de Paris - comme la fermeture de l'autoroute urbaine des voies sur berge -, dont certaines ont récemment été étendues à la Métropole du Grand Paris : les véhicules les plus polluants seront ainsi interdits de circulation à l'intérieur de l'A86 en juillet 2019. Il faut dire que les solutions de rechange font défaut.

Côté transports publics, aux difficultés de financement s'ajoute une saturation des infrastructures que les investissements ne sauraient résoudre entièrement. Quant aux mobilités dites « douces », elles nécessitent de nouvelles réglementations élaborées dans l'urgence. Ainsi, la Ville de Paris a dû prendre des mesures pour encadrer le stationnement des vélos sans bornes d'attache (free floating) ou encore la circulation des trottinettes. Au-delà de la question des mobilités, c'est celle d'un nouveau partage de l'espace public qui se pose, et se heurte parfois à une opposition virulente, comme dans le cas parisien de la fermeture aux voitures des voies sur berge rive droite.

Et il n'y a pas que le transport de personnes. Celui des marchandises, dans des villes très dépendantes des territoires environnants, est également un casse-tête. Les enseignes sont toujours plus nombreuses à recourir au fluvial et au rail pour se rapprocher des villes, puis à des engins de livraison électriques pour circuler dans les centres-villes.

Du côté des municipalités, des réflexions émergent autour du made in city. De l'agriculture urbaine en plein boom à l'essor des fab labs et jusqu'à des projets de ré-industrialisation, elles visent à limiter la quantité de biens que les villes doivent importer pour nourrir leurs habitants et les approvisionner en biens de consommation.

La densité, problème et solution

Si, en France, les émissions du bâtiment sont relativement modérées en raison d'un mix énergétique très décarboné, le secteur demeure celui qui recèle les plus importants gisements d'économies d'énergie. Sous l'effet de la réglementation, le neuf est de plus en plus performant. Mais, étant donné le rythme de renouvellement du parc (1% par an), la rénovation thermique a un rôle essentiel à jouer. Celle-ci se heurte néanmoins aux difficultés de financement que rencontrent les propriétaires, ainsi qu'aux limites techniques imposées par les architectes des bâtiments de France, à Paris notamment.

Pourtant, si la densité urbaine complexifie certains travaux et limite les possibilités de développement des énergies renouvelables, elle présente également des avantages. Notamment pour des solutions collectives telles que les réseaux de chaleur ou de froid, ou encore les expériences d'autoconsommation à l'échelle d'un immeuble. En matière d'efficacité énergétique aussi, on voit émerger des innovations consistant à récupérer la chaleur fatale des data centers, du métro ou des eaux usées.

La gestion des déchets est un autre enjeu de taille pour les villes, qu'il s'agisse du plastique, pour lequel les taux de tri sont nettement inférieurs à la moyenne nationale, des déchets du BTP, notamment dans le cadre des travaux du Grand Paris, ou encore des biodéchets. Mais, là encore, la densité permet d'imaginer plus facilement des solutions de boucles locales.

De l'intelligence artificielle à l'intelligence collective

Sans surprise, la plupart des solutions qui voient le jour sont rendues possibles par le numérique et le big data, le traitement de ces gigantesques quantités de données produites par les usagers ou les clients de services publics ou privés, et collectées par une multitude de capteurs. Les villes s'efforcent de garantir la protection des données privées tout en favorisant l'ouverture aux acteurs susceptibles d'en faire le meilleur usage pour faciliter la vie des citadins, notamment au travers d'applications spécifiques.

Si l'intelligence artificielle progresse, c'est le cas aussi de l'intelligence collective. En approfondissant leur expertise et une approche plus transversale sur l'énergie, le bâtiment ou les transports, les villes développent des relations d'un nouveau genre avec leurs fournisseurs et délégataires de services publics.

Cette évolution répond aux attentes de ces derniers, mais s'accompagne également de la reprise en main par les municipalités de certains domaines naguère réservés à leurs prestataires, notamment l'énergie, où l'on observe une vague de remunicipalisation.

Les relations avec les territoires environnants, en particulier les zones rurales, se font de plus en plus étroites, comme l'illustre le pacte de coopération territoriale pour la résilience des territoires signé par la Ville de Paris, la Métropole du Grand Paris et l'Association des maires ruraux de France. Seule une mutualisation entre les ressources financières et humaines, d'un côté, agricoles et énergétiques de l'autre, peut permettre de faire face aux défis d'aujourd'hui. Enfin, c'est avec leurs administrés que les villes développent de nouvelles relations, les associant toujours plus aux décisions visant à construire la ville de demain. Outre les civic techs, ces outils de participation citoyenne, les budgets participatifs sont utilisés à cet effet.

Forts de ces nouveaux outils et de ces multiples collaborations, les élus doivent veiller à doser avec doigté les mesures favorisant leur popularité à court terme et celles dont les bénéfices ne seront sans doute pas reconnus avant la fin de leur mandat. Les équipes municipales doivent tout à la fois agir pour résoudre les sujets urgents, et contribuer à inventer ce que sera leur ville demain en s'investissant dans des projets d'urbanisme. La mixité des usages et la modularité des bâtiments, par exemple, sont les meilleures armes pour lutter contre l'étalement urbain.

Or, bien plus que les villes denses, l'héritage des années 1970, avec la faible efficacité énergétique de son parc de maisons individuelles, leur mode de chauffage encore trop souvent polluant et, surtout, les déplacements pendulaires qu'il génère, est l'un des premiers responsables des émissions de gaz à effet de serre... qui alimente par ailleurs nombre des griefs exprimés par des mouvements tels que celui des gilets jaunes.

___

Forum Smart City du Grand Paris 2018. Rendez-vous les 27 et 28 novembre à la Mairie de Paris pour deux jours de débats sur la ville Zéro carbone.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 28/11/2018 à 19:35 :
@Harpagon. Vous êtes bien gentil en citant des militants qui se passe de voitures et j'en connais aussi qui ont le privilège de vivre dans Paris et qui préferrent parce qu'ils sont intelligents se passer de voiture; mais désolé, je connais beaucoup de parisiens dont les moyens ne leur permettent pas de vivre à l'intérieur du périf et qui n'ont d'autre choix que d'utiliser leur voiture.Craignez qu'ils se sentent insultés par certaines déclarations ,entre autres gouvernementales. On ne peut sans prendre un grand risque reprocher à la majorité des français de dépenser trop d'énergie , plus de 90% savent que l'énergie coute cher et ils ont déjà fait tout ce qu'ils pouvaient pour réduire une facture qui leur "bouffe" leur niveau de vie.
a écrit le 27/11/2018 à 16:30 :
On peut toujours envisager un changement des modes de vie , en particulier en ville, et cette réflexion est positive,mais ce n'est pas cela qui fera faire les progrès nécessaires pour endiguer le réchauffement climatique. Quan on regarde bien les données la consommation d'énergie par habitant d'un pays développé est une constante mais elle ne peut être réduite qu'à la marge. On est obligé de se chauffer, de s'éclairer, de cuire ses aliments, de disposer d'un réfrigérateur. Il faut donc aller vers une politique de rupture en utilisant l'énergie autrement. Je ne le dirai pas si cela n'était pas possible.
Les bénéfices à en attendre sont considérables et on peut parler de la construction d'un monde nouveau.Ceci suppose en premier que l'on ne s'accroche pas à des solutions qui n'en sont pas et que l'on accepte les idées des autres.
Réponse de le 27/11/2018 à 21:09 :
Les solutions, il en existe qui ont été mises en place un peu partout dans le Monde par des "militants" et cela marche donc il suffit de les "copier".
Accepter les idées des autres... Ce n'est pas la tradition française. Déjà accepter de dialoguer (écouter vraiment les arguments des uns et des autres), ce serait miraculeux, mais imaginer être capables de changer d'avis pour adopter le point de vue de l'autre, une véritable utopie en France !
Les Français ne savent réagir qu'acculer devant un précipice, face à l'urgence absolue, ils s'unissent pour le meilleur ou pour le pire.
C'est ainsi qu'en 1938, Daladier croyait se faire huer de retour de signature des accords de Munich, mais les Français ne voulaient pas d'une nouvelle guerre, ils ont préféré jouer les autruches pour repousser l'échéance le plus possible sans pour autant se préparer à l'inéluctable, le résultat en 1940 a été édifiant... se fut le pire.
Il y a dix ans, lorsqu'on faisait des conférences à destination des jeunes et qu'on leur parlait d'écologie et de transport sans voiture, c'était le tollé : pour eux, la voiture était le symbole de l'autonomie et de l'arrivée à l'âge adulte. Aujourd'hui, la plupart doivent rouler en diesel.
Parmi leurs successeurs, certains jeunes se passent de voitures et adoptent le co-voiturage régulièrement, mais le mouvement des gilets jaunes et le nombre de 4 x 4 dans les rues de nos villes par rapport aux véhicules hybrides montrent bien que ce changement est extrêmement lent et marginal. Aussi le changement d'attitude pour adopter un nouveau mode de vie n'est pas pour demain, alors même que notre mode de vie actuel malgré un niveau de vie de la population jamais atteint n'apporte guère de satisfaction...

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :