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Stratégie - La Tribune AURAIndustrie - La Tribune AURA

Quand l'industrie contre-attaque

Samuel Maïon-Fontana

Publié le 22 novembre 2018 à 09:15 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:16

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Samuel Maïon-Fontana

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En souffrant d'idées reçues tenaces, le secteur industriel a longtemps été sous-estimé, voire dénigré, jusqu'à une pénurie de main-d'œuvre. Des acteurs se mobilisent pour sensibiliser les jeunes générations à la multiplicité de carrières offerte par l'industrie à travers, notamment, Smile, un salon pas comme les autres. Reportage dans la vallée de l'Arve, en Haute-Savoie, bastion historique du décolletage et désigné ce jour comme l'un des 124 Territoires d'industrie français aux côtés d'Oyonnax, Bourg-...

Reportage initialement publié dans le magazine 140 d'Acteurs de l'économie-La Tribune.

« Votre mission, si vous l'acceptez. » La célèbre phrase retentissait pour accueillir chaque classe qui pénétrait dans le Salon des métiers industriels et de l'entreprise (Smile), installé à La Roche-sur-Foron en mars dernier, en concomitance avec le Salon international de la machine-outil de décolletage (Simodec). La mission de ces collégiens ? Se glisser dans la peau de clients d'une entreprise entièrement reconstituée dans le hall du parc des expositions. Des clients qui devaient faire produire 2 000 lampes de poche pour une expédition en montagne, avec des conditions précises (résistance, durée de vie, maniabilité, etc.) et un délai à respecter. En clair, être acteur pour donner du sens.

Car pour les organisateur du salon, un seul mot d'ordre : rendre concret. Quelque 2 500 élèves de 4e se sont ainsi succédé au Smile, venus de toute la vallée de l'Arve (de Chamonix à La Roche-sur-Foron) mais aussi de l'agglomération annécienne. Chaque groupe était invité à parcourir avec son enseignant 13 espaces consacrés à différents métiers. Sur chacun de ces stands, des professionnels et des jeunes en formation expliquaient, démontraient et valorisaient leur rôle. De la conception à la commercialisation, en passant par la production, les différents savoir-faire étaient représentés.

« L'idée est de reconstituer une entreprise industrielle pour une double raison,explique Jérôme Akmouche, directeur du Syndicat national du décolletage (SNDEC) et créateur du salon.Premièrement, pour combattre l'idée négative qui peut exister autour de l'usine, et ainsi faire évoluer l'opinion, mais aussi pour présenter des métiers dont les noms ne sont pas très évocateurs. »

Qui connaît en effet les compétences qui se cachent derrière l'intitulé d'un « technicien régleur » ou d'un « conducteur de ligne » ? Quant à la mauvaise image et aux clichés tenaces - saleté, filières « poubelles », image ringarde de l'industrie -, la visite suffisait à les chasser, avec le renfort de machines ultramodernes. Et, si les jeunes peuvent être intéressés par des métiers industriels, tous étaient particulièrement attentifs, participaient en se prenant au jeu, répondaient aux sollicitations.

À la fin du processus de fabrication de cette fameuse lampe de poche, fil rouge et prétexte de la visite, un showroom high-tech les attendait, pour présenter des produits concrets (skis, moto, etc.), pièces et innovations (roulements, pièces mécaniques) issus de l'industrie, tandis qu'un robot qui, dans une autre vie, collait des pare-brise, était reprogrammé pour leur servir à boire au « Bistromatik », venu tout spécialement de Rennes.

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Enfin, à l'issue du parcours, après un passage devant des conseillères d'orientation, un document leur était remis, listant les formations disponibles sur le territoire. « Cela fait beaucoup d'informations », soufflent certains des jeunes visiteurs. Dans le questionnaire qu'ils ont à remplir avant de quitter les lieux, des mots sont récurrents : « équipe », « innovation », « créativité », « machine ». Des mots révélateurs.

Le décolletage en figure de proue

À court terme, l'objectif central de ce salon est évidemment de « tordre le cou aux idées reçues et faire découvrir la diversité et les richesses des métiers industriels », insiste Jérôme Akmouche. Changer la perception, donc. Mais, à moyen terme, une autre ambition se dessine : augmenter le remplissage des formations. « Alors que des entreprises industrielles manquent de main-d'œuvre, les effectifs des formations chutaient. Une situation paradoxale dans le climat de chômage actuel », relève Anna Broquet, chargée de projet événementiel au SNDEC.

En effet, il suffit de rouler sur les routes de la vallée de l'Arve pour s'en rendre compte. De grands panneaux annoncent aux automobilistes des offres d'emploi. Dans ce territoire où l'industrie horlogère est très présente dès le XVIIIe siècle, la révolution industrielle et l'usage de petites pièces métalliques vont rendre le décolletage incontournable. Aujourd'hui, ce sont les deux tiers des entreprises de la filière et des effectifs nationaux qui sont concentrés dans le département de la Haute-Savoie avec, dans la « Technic-Vallée » qui s'étend du Mont-Blanc à Genève, plus de 800 entreprises de sous-traitance mécanique et près de 400 PME spécialisées dans le décolletage.

Pourtant, le recrutement fait parfois défaut. Une tendance qu'il fallait inverser en formant de nouvelles générations, même si des groupements d'employeurs mutualisent des fonctions supports (RH, informatique, etc.) pour plusieurs sociétés. Ce sont des initiatives comme le Smile, lancé il y a dix ans, qui ont porté leurs fruits : « Aujourd'hui, les taux de remplissage des filières de formation atteignent 95 % dans les différents cursus, du bac pro au bac+5, alternance ou temps plein. » Pari réussi puisque des classes doivent même être créées pour certaines formations industrielles alors que les chiffres semblent stagner ailleurs. Le cercle vertueux se constate également dans le chiffre d'affaires des entreprises industrielles savoyardes qui, d'après les données du Medef, a bondi de 35 % entre 2009 et 2010.

Du déclin à l'expansion

Ces chiffres cléments coïncident avec la fin d'une période débutée en 2000, où les fonds de pension et une stratégie exclusivement financière dominaient le secteur du décolletage avec un investissement qui n'a pas été au rendez-vous, jetant bien des entreprises dans la difficulté et une perte de compétitivité, allant jusqu'à la fermeture de certaines.

La part de l'industrie dans le PIB français chute, tout comme les taux de marge, et c'est finalement la crise conjoncturelle de 2008, liée à la crise économique, qui changera la donne, marquant le début d'une nouvelle stratégie, avec un projet ambitieux : Expansion 2020. Son objectif : renforcer la compétitivité en entrant dans une ère de développement de grande ampleur, en œuvrant en faveur de l'internationalisation, de l'innovation, de l'intelligence et engagement des hommes, et des investissements pour atteindre trois milliards de chiffre d'affaires, 50 % d'exportations, 17 000 emplois et 2 % de la VA en R&D.

« L'activité industrielle est très intense et en plein renouvellement », justifie Jérôme Akmouche. Tout au long de l'année, le syndicat travaille avec l'ensemble des acteurs de la formation, les partenaires de l'écosystème local (comme le pôle Arve Industries par exemple), mais aussi les services de l'État pour anticiper les impacts sur le secteur.

« Nous sommes interdépendants, un territoire ne peut pas être dynamique sans des entreprises performantes, tout comme un territoire ne peut pas être performant sans des entreprises dynamiques », insiste le directeur du SNDEC.

Pour exemple, le dialogue est lancé entre l'État et le syndicat pour accompagner la diversification de la filière automobile qui sera touchée par la problématique du diesel. Il s'agit en effet de suivre les évolutions de la société et des consommateurs pour s'y adapter, afin de conserver cette compétitivité renaissante et éviter toute crise structurelle.

« Industrie nation »

Car avec ses effectifs, la région Auvergne-Rhône-Alpes se positionne comme un véritable leader industriel, premier employeur à l'échelle nationale de l'industrie manufacturière. Sur le territoire, cette dernière concentre plus de 15 % des emplois. Laurent Wauquiez, le président de Région, s'en félicite : « Certains parlent d'une "startup-nation", moi je crois à une "industrie-nation" », martelait-il lors de sa venue au Smile. Selon lui, face aux grands groupes et au digital, le tissu des petites entreprises industrielles locales est à valoriser encore plus. Certaines de ces TPE/PME parfois confidentielles peuvent en effet se targuer d'un savoir-faire inégalé. C'est le cas avec Alexandre, la vingtaine, employé comme chaudronnier-soudeur dans une discrète entreprise installée en pleine campagne, sur les hauteurs d'Évian-les-Bains. Avec une soixantaine de collègues, au sein de la SAS Valente, il fabrique notamment des trains de montagnes russes pour le monde entier. Du Silver Star d'Europa-Park aux parcs d'attraction asiatiques, la société installée à Féternes est spécialisée depuis 40 ans dans la réalisation de machines spéciales et de solutions robotiques.

Preuve du bien-fondé du parti pris du Smile, le jeune homme s'est intéressé à l'industrie lorsqu'il était au collège : « J'ai découvert la métallerie quand j'avais 14 ans et j'ai rapidement compris que c'était ce que j'avais envie de faire. » Ce qui l'a attiré : créer avec un matériau, relever des défis. « On a l'opportunité de faire des recherches, trouver des solutions pour que ça marche, c'est gratifiant », poursuit-il. Et d'arguer qu'il ne comprend pas l'image négative qui peut exister :

« Quand on parle d'une usine, la plupart des gens pensent à un "presse-bouton" mais, en réalité, les métiers de l'industrie sont tellement vastes et variés dans l'ensemble des opérations de fabrication qu'il y a toujours moyen de progresser, avec une facilité de formation pour se spécialiser. »

Un avis que partage un autre Alexandre du même âge qui, lui, travaille en chauffagerie, de l'autre côté de la frontière : « C'est effectivement un secteur attractif, surtout chez nous avec la proximité de la Suisse, le choix de métiers est large, il y en a pour tous les goûts. » Un témoignage qui se répète et détricote une autre idée reçue : « Pas de monotonie, on bouge tout le temps. »

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Les jeunes visiteurs du premier Smile - il y a dix ans - qui s'installent aujourd'hui dans la vie active prennent ainsi leurs fonctions industrielles pour s'élancer dans l'avenir. Un avenir prometteur - à condition de réussir la mue - pour une main-d'œuvre nouvelle, pleine d'espoir et d'envie.

Samuel Maïon-Fontana

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