Quel avenir pour l'homme au nouvel âge des machines ?

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Des tendances se dessinent néanmoins : les emplois industriels vont progressivement s'effacer au profit de fonctions nouvelles, liées au contrôle des processus de production automatisés, d'après François Roche.
"Des tendances se dessinent néanmoins : les emplois industriels vont progressivement s'effacer au profit de fonctions nouvelles, liées au contrôle des processus de production automatisés", d'après François Roche. (Crédits : DR)
Dans "Confucius et les automates", livre qui paraît cette semaine, Charles-Edouard Bouée, le patron du cabinet de conseil Roland Berger, et François Roche, journaliste, dressent la carte du monde nouveau qui se dessine avec la grande transition technologique. Un monde de robots, d'usines automatisées, d'ingénieurs et de savants fous à la recherche du Graal de l'intelligence artificielle. Mais, quelle sera la place de l'homme et du travail ? Un débat qui n'est pas près de se tarir...

Voilà quelques jours se tenait à San Francisco un séminaire très fermé, réservé à quelques dirigeants et entrepreneurs, organisé par la Singularity University. Cette université pas comme les autres a été créée par deux hommes qui font en ce moment la pluie et le beau temps en matière de futurologie aux États-Unis, Ray Kurzweil et Peter Diamandis. Le premier, qui s'est vu attribuer les qualificatifs de « génie » et de « machine à penser » par la presse américaine, est depuis 2012 celui qui doit conduire Google vers le futur, avec le titre de directeur de l'ingénierie. Le second est ingénieur, physicien et entrepreneur, passionné par l'espace (il a cofondé Space Adventures, une agence de tourisme spatial).

Le but de la Singularity University est de former les futurs dirigeants d'entreprise aux conséquences des chocs technologiques à venir, et notamment à se préparer au moment où l'intelligence artificielle supplantera l'intelligence humaine et où les machines seront capables de fabriquer d'autres machines intelligentes sans l'intervention de l'homme, ce que Kurzweil nomme le « Singularity Moment »... Pendant une semaine donc, cette poignée d'heureux élus (parmi lesquels figurait un Français, Charles-Edouard Bouée, nouveau patron du groupe de conseil international Roland Berger, qui a tenu Le journal de bord de cette session sur son blog www.charlesedouardbouee.com, a été abondamment briefée sur le monde de demain et sur la façon dont les entreprises, les organisations, mais aussi l'homme devaient se préparer aux transformations radicales que va provoquer le développement exponentiel des nouvelles technologies.

Au fil des présentations, on a vu s'esquisser ce qui pourrait bien être, en effet, le grand combat de demain : la compétition entre le cerveau humain et celui des machines. On sait aujourd'hui que la machine apprend mieux et plus vite que l'homme. Elle sait lire, comprendre des informations complexes, produire des raisonnements, écrire, transmettre ses connaissances à une autre machine, reconnaître des objets. En gros, les tâches accomplies chaque jour par 80 % des salariés des entreprises des pays développés. Voilà ce que nous disent les spécialistes du langage appliqué aux machines, une science qui se développe à la vitesse de l'éclair.

L'homme est-il battu d'avance ? Non, répondent les chercheurs en neurosciences, une spécialité qui elle aussi a le vent en poupe. Certes, depuis cinq mille ans, le cerveau humain n'a pas fait de progrès significatifs en termes de « compétences ». Mais grâce aux nouvelles technologies des neurosciences, qui permettent de pénétrer à l'intérieur du cerveau, de le « lire », d'en comprendre mieux le fonctionnement et le langage, ses capacités devraient être largement augmentées. Après tout, l'intelligence des machines prend modèle sur l'intelligence de l'homme en tentant de l'augmenter, de la rendre plus performante et plus rapide. Réaliser un travail du même ordre sur l'intelligence humaine, c'est permettre à l'homme de demain de travailler avec, et non contre les machines.

Vues de loin, ces considérations peuvent paraître bien théoriques, voire fumeuses. Elles ne le sont pas. Des centaines de millions de dollars sont investies dans le monde entier sur ces thèmes de recherche, dont les implications sont fondamentales pour les entreprises, mais aussi pour la place de l'homme dans cette nouvelle société des machines.

L'exponentielle "banquise" des robots

Tout comme la machine à vapeur a changé le monde du XVIIIe siècle ou l'électricité celui du XIXe, les « progrès exponentiels » (mots que l'on entend le plus aujourd'hui dans la Silicon Valley...) des technologies vont apporter des modifications majeures dans le monde du XXIe siècle. L'élément nouveau, c'est qu'il ne s'agit plus d'une seule technologie de rupture, mais d'un faisceau d'innovations, venant de plusieurs mondes : l'informatique, la connectique, les micro et nanotechnologies, les neurosciences, la production d'énergie, la numérisation et le stockage des données, la vision 3D et 4D, l'intelligence artificielle... chaque spécialité empruntant aux autres. C'est cette interpénétration des technologies entre elles qui créé le mouvement exponentiel. Si l'on voulait dresser une carte du nouveau monde en gestation, qui ne serait pas une carte de géographie mais une carte de l'organisation des forces qui sont à l'oeuvre (voir cicontre), qu'observerait-on ?

D'abord, la formation d'un monde nouveau, celui des robots, sous toutes les formes. Les temps futurs seront aux machines. Celles que l'on voit, qui feront partie de notre univers quotidien dans dix ou quinze ans. Le mouvement est en marche. La diffusion des robots de services s'accélère, elle aussi. Plus de 45 000 robots de services professionnels se sont vendus entre 2009 et 2012, dont près de 40 % pour des applications militaires (dont les drones aériens, maritimes et terrestres). Il faut noter que l'agriculture est un consommateur de robots de plus en plus significatif, ce qui indique que cette activité est aussi gagnée par l'automatisation. Entre 2012 et 2015, les ventes de robots agricoles devraient avoisiner les 95000 unités... Quant au marché des robots de services à usage personnel, il est en pleine ascension, avec près de 2 millions d'unités vendues dans le monde en 2011, dont près de 50 % sont des robots de loisir, des robots jouets dont les Japonais et les Sud-Coréens sont particulièrement friands. Les projections entre 2012 et 2015 sont spectaculaires puisqu'elles établissent que durant cette période il se vendra dans le monde près de 10 millions de robots aspirateurs, 900 000 robots d'assistance personnelle, 2,7 millions de robots jouets, 2 millions de robots destinés à l'enseignement et à la recherche. Au total, à la fin de l'année prochaine, ce sont plus de 15 millions de robots qui seront partie prenante des foyers du monde entier.

Dans l'industrie, cette « banquise » des automates gagne sans cesse du terrain. Les ventes de robots industriels augmentent dequasiment 40 % par an depuis 2010. En 2011, elles ont même atteint un record historique, 166000 robots commercialisés dans l'industrie mondiale. Qui en acheté le plus ? Le Japon (28 000, 16 % du total), suivi de près par la Corée du Sud (25 500, 15,3 %), la Chine (22 000, 13,2 %), les États-Unis (20 500, 12,3 %), l'Allemagne (19500, 11,7 %). Entre ce groupe de pays et les autres, il existe un écart considérable. L'Italie en a acheté 5000 (3 %), la France et l'Espagne quelque 3 000 (1,8 % chacune), le Royaume-Uni, 1500 (0,9 %). Ces chiffres ne sont pas illogiques puisqu'ils sont représentatifs de la puissance de l'appareil industriel des différents pays et notamment de l'importance de leur industrie automobile, étant donné que 36 % des robots industriels sont installés sur les chaînes de production de voitures.

Une autre révolution industrielle annoncée

Mais l'industrie est à la veille d'une autre révolution, liée aux progrès de l'intelligence artificielle et qui se traduit par la fusion entre le monde réel et le monde virtuel au sein de ce que les experts nomment aujourd'hui des Cyber Physical Systems, ou CPS, un acronyme appelé à un grand avenir. Il s'agit d'assembler des micro-ordinateurs embarqués, puissants et autonomes, mis en réseaux les uns avec les autres et connectés à l'Internet, dont la puissance autorise aujourd'hui la connexion des ressources, de l'information, des objets et des hommes.

L'Internet des objets et des services rend possible la transformation de l'ensemble du processus de production et la conversion des usines en « espaces intelligents » au sein d'un Cyber Physical Production System (CPPS), une sorte de chaîne numérique qui intègre la production, le stockage, le marketing, la distribution et le service. Cela nécessite l'emploi d'une multitude d'ordinateurs miniaturisés, de capteurs, de robots, de microcalculateurs formant, comme le dit l'un des meilleurs spécialistes de cette nouvelle science, le professeur Wahslter, de l'université de la Sarre, « une immense colonie de fourmis virtuelles, invisibles, participant à la fabrication des produits. »

Derrière cette dématérialisation du monde physique pointe un autre concept, celui de l'industrie « dans les nuages » ou cloud manufacturing. Tout comme pour le nuage informatique dans lequel les entreprises localisent le stockage et le traitement des données au sein de fermes de serveurs et de centres de calcul dont elles ne sont pas propriétaires, l'entreprise de demain pourrait fort bien « louer » des tranches de process industriels qu'elle piloterait à distance à d'immenses plates-formes de production autonomes, totalement automatisées et connectées, situées à des milliers de kilomètres de ses bases.

Le septième continent des méga-entreprises

Cette nouvelle carte du monde fait émerger un espace nouveau, celui créé puis privatisé par les géants du Net, une sorte de septième continent exploité par les nouvelles puissances que sont les GAFA, Google, Facebook, Amazon, Apple mais aussi les chinois Tencent, Alibaba ou Baïdu. Ce sont maintenant les entreprises les plus puissantes du monde, et la récente introduction en Bourse record de l'eBay chinois, Alibaba, en est une nouvelle confirmation. C'est un continent parce que les activités de ces entreprises ne cessent de s'élargir. De concepteur de moteur de recherche, de créateur de réseaux sociaux, de fournisseurs de services de télécommunications, ces groupes deviennent progressivement fabricants de robots et de drones, pionniers de la recherche médicale, centres commerciaux planétaires, dispensateurs de services culturels. Ils deviennent presque de véritables États, en lutte permanente contre les États « classiques » en matière de confidentialité des données personnelles ou de réglementation fiscale. Au cours de ces dix dernières années, le monde de l'Internet a bel et bien été privatisé, les termes de l'échange pouvant être formulés de cette manière : des services gratuits ou peu chers pour les internautes contre l'exploitation massive et la commercialisation de données concernant tous les aspects ou presque de leur vie. La question de savoir si cet échange est équilibré est devenue tout à fait théorique. Le septième continent existe, il se renforce de jour en jour, il règne sur des milliards d'individus.

Toute rupture technologique modifie en profondeur la nature du travail et celle à laquelle nous sommes confrontés ne fera pas exception à la règle. L'automatisation et la robotisation d'un nombre de plus en plus important de tâches, y compris celles que l'on croyait impossible à automatiser, va provoquer un bouleversement majeur dont on peine encore à mesurer l'ampleur.

Des tendances se dessinent néanmoins : les emplois industriels vont progressivement s'effacer au profit de fonctions nouvelles, liées au contrôle des processus de production automatisés. Mais d'autres activités vont apparaître et se développer, en relation avec la diffusion des nouvelles technologies et des innombrables applications dont elles peuvent faire l'objet.

Il est probable que se forme un nouveau secteur, que l'on pourrait baptiser « quaternaire », mêlant nouvelles technologies et nouveaux services, qu'il s'agisse de la santé, de l'agriculture, de l'assistance aux personnes, des loisirs, de la culture. L'allongement de la durée de la vie va conduire vers une réorganisation des périodes de formation, d'activité et de non-activité, qui devront échapper à la linéarité d'aujourd'hui pour se reconstruire selon des rythmes différents. On voit fleurir ici et là de nouvelles théories, comme la déconnexion entre les revenus et le travail, l'impôt négatif ou une taxation beaucoup plus importante du capital. Optimiste, Peter Diamandis entrevoit une future ère d'abondance qui permettra à tous les habitants de la planète de trouver ou de créer les ressources dont ils auront besoin. À l'évidence, les anciennes théories de la destruction créatrice et du chômage technologique devront être revisitées, car le monde n'est plus linéaire, il est exponentiel...

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Commentaires
a écrit le 23/11/2014 à 22:44 :
Il faut clairement décorréler les revenus du travail productif.
Seule la vraie gauche française (je ne parle pas du PS) semble en avoir pris conscience.
La lutte actuelle contre le chômage n'a pas de sens. Il faut changer de paradigme.
a écrit le 30/10/2014 à 19:11 :
L'homme n'aura sous peu plus de place ( en masse) dans l'appareil productif. Ne pas le comprendre est tout simplement criminel car les conséquences sont explosives. Il faut donc immédiatement aller vers un autre mode de fonctionnement de la société ou le travail productif et le revenu ne soit plus l'alpha et l'oméga de nos vies. Ce n'est pas un choix c'est une obligation. Le problème est de continuer à chercher des solutions pour s'enfoncer dans une impasse.
Réponse de le 03/11/2014 à 7:05 :
La solution consiste à répartir les charges sociales sur le travail et sur l'énergie; (financer les retraites par une taxe sur l'énergie). Merci.
a écrit le 30/10/2014 à 14:01 :
L'article élude de la question de la répartition de la production (ou des profits) dans un monde ou le travail humain a été remplacé par le capital (à travers les robots).

Le risque d'une nouvelle oligarchie/féodalité qui voudra se passer des humains pour exploiter les ressources de la terre à sa guise et ne plus avoir de compte à rendre est très grand. C'est tout le modèle de société actuel qui va sauter.
Réponse de le 31/10/2014 à 15:28 :
L'énergie remplace le travail humain. Vous devez parler de capital, de travail et d'énergie; et tout s'arrange. C'est l'énergie qui doit payer. Merci.
Réponse de le 03/11/2014 à 7:02 :
C'est en fait l'énergie qui remplace le travail en utilisant le capital (l'outillage).Merci.
a écrit le 30/10/2014 à 13:32 :
Sauf qu'en restant sur notre système où les revenus dépendent du travail, il faudra m'expliquer comment la masse de plus en lus imposante des chômeurs pourront se payer les services rendus par les machines...
a écrit le 30/10/2014 à 7:55 :
Peut-être un génie envisagera de tenir compte du role de l'énergie dans tout ça: c'est l'énergie qui remplace le travail en utilisant le capital (l'outillage).

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