Black Mirror, Westworld, Silicon Valley… comment les séries parlent des nouvelles technologies

 |   |  1686  mots
Jusqu'où les évolutions scientifiques et techniques sont-elles synonymes de progrès ? La technologie peut-elle nous aliéner plutôt que nous libérer ? Des questions abordées par Black Mirror, dont la saison 3 arrive sur Netflix.
Jusqu'où les évolutions scientifiques et techniques sont-elles synonymes de progrès ? La technologie peut-elle nous aliéner plutôt que nous libérer ? Des questions abordées par Black Mirror, dont la saison 3 arrive sur Netflix. (Crédits : Netflix)
Reflet des fantasmes, des peurs et des espoirs liés aux nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle, la robotique ou le big data, les séries télévisées dont le thème principal est le rapport qu’entretiennent les hommes au progrès, se multiplient. De Westworld, la nouvelle superproduction d’HBO, au retour de Black Mirror sur Netflix, en passant par Mr. Robot ou Silicon Valley, comment les séries abordent-elles l'innovation ? Décryptage.

Comme le cinéma et la littérature, les séries télévisées, qui connaissent un nouvel âge d'or depuis le début des années 2000, sont le reflet de leur époque. Elles témoignent des évolutions culturelles, sociétales, économiques mais aussi technologiques, soit en tendant un miroir à leur public (Les Soprano, incarnation de l'Amérique désenchantée du tournant du siècle), soit en anticipant le monde à venir.

     | A lire. Comment l'ère du « peak TV » bouleverse les séries TV

La technologie est-elle progrès ou aliénation de l'individu ?

Logiquement, les évolutions scientifiques et techniques, porteuses d'une potentielle mutation de l'espère humaine, font les beaux jours de la fiction depuis La Quatrième Dimension (1957-1964), qui fut la première série télévisée à aborder de front la question de l'impact de la technologie sur l'Homme. Si ce thème a toujours inspiré (Le Prisonnier, Battlestar Galactica, Person of interest...) il prend une vigueur particulière ces dernières années. Car désormais, les frontières entre la science-fiction et la réalité se brouillent à mesure que les robots, la réalité augmentée et virtuelle, l'intelligence artificielle et les interactions homme/machine entrent dans notre quotidien, ou sont amenés à le faire dans un futur très proche.

Pour les scénaristes, la tentation est donc grande d'aborder les évolutions technologiques par le prisme des fantasmes et des peurs qu'elles inspirent. Une manière de réfléchir et d'interpeller : jusqu'où ces innovations sont-elles synonymes de progrès ? La technologie peut-elle nous aliéner plutôt que nous libérer ? Que se passerait-il si on perdait la maîtrise de nos créations artificielles ? Les écrans nous déshumanisent-ils ?

Black Mirror, chronique brillante du cauchemar technologique

Autant de questions philosophiques, éthiques et morales abordées avec une certaine radicalité dans la brillante série britannique Black Mirror. En sept épisodes, diffusés entre 2011 et 2013 sur la chaîne Channel 4, cette série anxiogène a bluffé les critiques et le public, si bien que Netflix lui a offert une troisième saison, dont la première partie (6 épisodes) a débarqué vendredi 21 octobre sur sa plateforme.

A chaque épisode, la série tend le miroir déformant et glaçant d'un futur pas si lointain, où le "progrès" se transforme en cauchemar. Par exemple, une jeune veuve se retrouve incapable de faire son deuil car elle peut interagir avec une intelligence artificielle qui a emmagasiné toutes les données disséminées par son défunt conjoint sur Internet, jusqu'à sa voix (saison 2, épisode 1). Un homme rongé par la jalousie plonge son couple dans l'abîme en cherchant sans cesse les comportements suspects de sa femme dans ses archives vidéo, obtenues grâce à une puce implantée derrière l'oreille qui enregistre chaque moment de la vie (saison 1, épisode 3).

Dans une interview au site de Télérama, Charlie Brooker, le créateur et scénariste principal, s'explique :

"Chaque épisode part d'une histoire très concrète, réaliste, autour d'une technologie qui, si elle n'existe pas déjà, pourrait bientôt apparaître. Le cœur du récit n'est pas le progrès scientifique lui-même, mais un dilemme auquel nos personnages doivent faire face, et qui va être accentué par la technologie. Je veux que vous sortiez des épisodes de Black Mirror en tremblant".

Westworld, Humans : quand l'homme perd le contrôle sur ses créations artificielles

Un autre thème fascine depuis longtemps les auteurs de fiction : la robotique et l'intelligence artificielle. Et si l'homme était dépassé par ses créations? Et si, à force d'apprendre en permanence, les robots dotés d'intelligence artificielle pouvaient aussi apprendre à ressentir? Peut-on aimer une créature artificielle et quels sont ses droits ? Déjà largement abordée au cinéma (AI, Her, 2001 l'odyssée de l'espace...), la thématique de l'émancipation de la machine est désormais prise d'assaut par la télévision grâce à trois séries ambitieuses et très réussies : la suédoise Akta Människor, son adaptation anglaise Humans, et l'américaine Westworld.

Dans les deux premières, la société vit en harmonie avec les robots. Les "synths", des robots de compagnie qui effectuent avec le sourire toutes les tâches ingrates du quotidien (ménage, cuisine, s'occuper des enfants...) ainsi que les métiers répétitifs comme caissier et vendeur, sont partout. Problème: certains humanoïdes, dotés par leur créateur de la faculté de ressentir et de penser, se rebellent contre leur asservissement, tandis que le chômage pousse une frange de la population à développer un "racisme" anti-robots...

Infiniment plus complexe et ambitieuse, Westworld, qui a débarqué sur la chaîne américaine HBO début octobre (et sur OSC City dans la foulée), met en scène un parc d'attraction peuplé de robots humanoïdes, sorte de Disneyland pour adultes où les visiteurs viennent assouvir en toute impunité leurs fantasmes les plus inavouables. Adaptation du film du même nom de Michael Crichton, sorti en 1973, Westworld innove en adoptant tour à tour le point de vue des clients et des "hôtes" (robots) eux-mêmes, entretenant la confusion sur la véritable nature des uns et des autres. La série s'attarde aussi sur les concepteurs du parc d'attraction, qui, à force de chercher le réalisme chez leurs humanoïdes pour améliorer l'expérience client, les dotent d'une fonction baptisée "les rêveries", censée leur apporter davantage de profondeur et de personnalité. Mais à la suite d'un bug informatique, certains commencent à se remémorer des épisodes de leur passé, ce qui entretient leur mémoire et leur forge une conscience...

Mr Robot, Enlightened : la technologie, outil de rébellion citoyenne

Pas forcément plus joyeuses que les Westworld et autre Black Mirror, certaines séries choisissent plutôt de mettre en avant l'aspect révolutionnaire des nouvelles technologies, abordées comme des outils pour changer la société, voire le monde.

Mr Robot, dont la diffusion de la première saison s'est achevée sur France 2 le 17 octobre, s'intéresse à la figure emblématique du "hacker", ce génie du code capable de dépecer les systèmes informatiques les plus complexes. Plus précisément, la série diffusée aux Etats-Unis par Usa Network met en scène un "hacktiviste", Elliot (Rami Malek). Ce geek asocial s'engage dans une croisade technologique sans merci contre E Corp, une multinationale américaine qui ressemble furieusement à une combinaison de Google, d'Amazon et de Bank of America (cela donne une idée de sa puissance diabolique). Acclamée par la critique, louée pour sa crédibilité technique, la série s'inspire aussi des récents mouvements citoyens comme Occupy Wall Street ou le collectif Anonymous.

Beaucoup plus intimiste, Enlightened, véritable bijou d'humour noir diffusé sur HBO entre 2011 et 2013 (deux saisons, 18 épisodes), raconte l'histoire d'Amy (Laura Dern). Lorsque cette workaholic hyperactive et névrosée se retrouve subitement mise sur la touche à cause d'une liaison avec son N+1, elle décide de changer, de trouver un sens à sa vie en arrêtant de cautionner les agissements amoraux de sa multinationale pharmaceutique, qui détruit l'environnement et broie l'individu au nom du corporatisme. Dans la deuxième saison, Amy devient une whistle blower (lanceuse d'alerte), comme Edward Snowden ou Julian Assange (WikiLeaks). Aidée par un journaliste, elle récupère des informations confidentielles sur son entreprise en espérant réveiller l'opinion...

Halt and catch fire, Silicon Valley : la fascination pour les "makers"

Enfin, comme le cinéma (films sur Mark Zuckerberg, Steve Jobs...), les séries télévisées raffolent des destins extraordinaires, les belles histoires de visionnaires partis de rien qui, grâce à la force d'une innovation, ont bâti des empires et changé la société. Ce "mythe Google" (les étudiants fauchés qui travaillent dans le garage de leurs parents) se traduit aujourd'hui dans deux excellentes séries, Halt and catch fire et Silicon Valley.

La première, dont la troisième saison vient de s'achever outre-Atlantique sur la chaîne AMC, situe son action au début des années 1980. Elle dépeint les débuts -fictifs mais extrêmement bien documentés- de la révolution des ordinateurs personnels (PC), au travers la course technologique acharnée entre trois geeks ambitieux (dans leur petite entreprise texane, Cardiff Electric, qui fait un peu penser à Apple), et la multinationale IBM. La série offre une plongée parfois fascinante dans l'esprit pionnier unique qui règne dans la Silicon Valley, ainsi qu'une réflexion sur la nature et les motivations qui sous-tendent l'innovation.

Similaire dans son thème central, Silicon Valley adopte un ton résolument plus moderne et beaucoup plus léger. Diffusée sur HBO (la quatrième saison arrive en avril 2017), la série raconte les aventures de cinq amis dans la poursuite de leur rêve : créer puis imposer leur propre startup, Pied Piper, qui invente un logiciel de compression révolutionnaire. Quel meilleur réservoir d'humour absurde que ces geeks névrosés, dans un environnement compétitif à l'extrême, dominé par les coups bas et les égos ? Avec une hilarante férocité, la série se moque de la culture cool et souvent artificielle de la Silicon Valley, tout en compilant de manière très documentée les montagnes russes émotionnelles qui caractérisent le parcours d'une startup, côté coulisses. Indispensable.

- - -

Black mirror - Saison 3 sur Netflix depuis le 21 octobre.

Westworld - Saison 1 sur OCS City tous les lundis (HBO aux Etats-Unis)

Humans - Saison 2 prochainement sur Channel 4 (Royaume-Uni) et AMC (Etats-Unis). Saison 1 diffusée sur HD1 en France.

Mr Robot - Saison 1 terminée sur France 2 (disponible en replay). Saison 2 terminée aux Etats-Unis (Usa Network). Saison 3 en 2017.

Halt and Catch Fire - Sur Canal + Séries. Saison 4 en 2017 aux Etats-Unis (AMC)

Silicon Valley - Sur OCS City en France - Saison 4 en 2017 aux Etats-Unis (HBO)

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :