Les startups de la Blockchain aux élus : "surtout, ne réglementez pas ! "

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Apparue en 2009 avec la monnaie bitcoin, la blockchain (chaîne de blocs en français) est une technologie dont l'impact sur l'économie et la société pourrait être comparable, d'après la plupart des experts, à celui d'Internet.
Apparue en 2009 avec la monnaie bitcoin, la blockchain (chaîne de blocs en français) est une technologie dont l'impact sur l'économie et la société pourrait être comparable, d'après la plupart des experts, à celui d'Internet. (Crédits : DR)
Si les services actuels de la Blockchain concernent surtout le secteur bancaire et financier, cette technologie disruptive, capable d'établir des transactions totalement sécurisées -donc de créer la confiance- sans passer par les tiers de confiance traditionnels, pourrait trouver des applications dans de nombreux autres domaines, des objets connectés à la médecine, en passant par l'éducation et la citoyenneté. Pour les élus comme pour les entreprises, le défi est désormais d'accélérer pour développer l'écosystème, et de définir un cadre réglementaire sans brider l'innovation. Pas une mince affaire.

La France a raté la révolution Internet dans les années 1990, elle ne doit pas rater celle de la Blockchain. Tel était, en substance, le message martelé ce mardi 4 octobre lors du Forum parlementaire de la Blockchain, qui s'est tenu à la Maison de la Chimie, à Paris. Pour la deuxième fois, une poignée d'élus au fait des enjeux numériques rencontraient des startups, des juristes et des grands groupes, pour discuter de l'état de maturité de la Blockchain, de ses défis et de ses applications potentiellement révolutionnaires.

Et pour cause. Apparue en 2009 avec la monnaie bitcoin, la Blockchain (chaîne de blocs en français) est une technologie dont l'impact sur l'économie et la société pourrait être comparable, d'après la plupart des experts, à celui d'Internet. Encore peu connue du grand public en raison de sa jeunesse et de sa complexité, cette technologie permet à des personnes qui ne se connaissent pas d'effectuer des transactions totalement sécurisées sur la Toile, sans passer par des intermédiaires ou tiers de confiance.

Comment garantir cette sécurité, que seules des institutions (banques, notaires) ou des plateformes centralisées (Uber, Airbnb) pouvaient revendiquer jusqu'à présent ? Grâce à l'architecture technique des réseaux blockchain, réputée inviolable.

"La technologie repose sur un grand nombre de nœuds en lieu et place d'un seul serveur. Pirater une blockchain nécessiterait en théorie de prendre le contrôle d'au moins la moitié des nœuds, un exploit quasiment hors de portée", expliquent Gilles Babinet, "digital champion" de la France auprès de la Commission européenne et Clément Jeanneau, le cofondateur de Blockchain France, dans une tribune publiée sur notre site.

De quoi, par exemple, "ubériser" Uber lui-même. S'il est possible de créer un service de mise en relation entre chauffeurs et clients et de payer la course de manière sécurisée en évitant la commission de l'entreprise, alors Uber n'a plus grande utilité...

Des objets connectés reliés à la Blockchain à la réinvention du pacte démocratique

La technologie a déjà fait ses preuves avec le bitcoin et les autres crypto-monnaies. C'est donc sans surprise que les premières expérimentations portent surtout dans les secteurs où la Blockchain peut agir comme substitut aux tiers de confiance : les banques, les assurances, les notaires.

"Dans ces secteurs, le potentiel révolutionnaire de la Blockchain est déjà clairement identifié par tous les acteurs. Mais si on associe la Blockchain à des smart contracts -des contrats autonomes qui s'exécutent automatiquement- son champ d'application peut être démultiplié et changer notre vie quotidienne", estime Simon Polrot, avocat et fondateur d'Ethereum France, une plateforme servant, entre autres, à créer des applications fonctionnant avec la Blockchain.

Ainsi, parmi les secteurs encore clairement sous-estimés figurent l'éducation, la santé, les objets connectés ou encore les Civic Tech, les technologies visant à changer la pratique de la démocratie.

Dans l'éducation par exemple, la Blockchain pourrait servir à authentifier les diplômes, surtout à l'heure du développement des Moocs (les cours en ligne). En 2015, la startup française Nanolike a donc mis au point une carte sécurisée permettant aux recruteurs d'aller vérifier sur un registre que le candidat n'a pas enjolivé son CV. Dans la santé, la Blockchain pourrait empêcher la falsification de résultats lors des essais cliniques, en permettant de stocker une preuve de chaque étape, ou de lutter contre la contrefaçon des médicaments en traçant les lots et leurs origines. Et ainsi de suite...

"On commence à peine à entrevoir le champ des possibles"

À l'heure de l'Internet des objets -20 milliards d'objets seront communicants d'ici à 2020 dans le monde selon Gartner-, la Blockchain pourrait même permettre aux objets de contracter un service ou de valider eux-mêmes une transaction.

"Equiper une machine à laver d'intelligence pour effectuer des smart contracts via la Blockchain permettrait de commander de la lessive quand le réservoir est presque vide ou de déclencher immédiatement l'intervention d'un technicien en cas de panne", explique Philippe Dewost, chargé de l'économie numérique et du financement des entreprises à la Mission Programme d'Investissements d'Avenir au sein de la Caisse des Dépôts.

De quoi rendre les objets intelligents et autonomes. Une voiture pourrait ainsi signer le contrat de location directement avec le conducteur, à toute heure du jour ou de la nuit. C'est d'ailleurs précisément le business de la startup Slock.it, qui génère des contrats pour louer des actifs non-utilisés (voitures, places de parking, appartements, places de spectacle...).

"Nous commençons à peine à entrevoir le champ des possibles", résume Nicolas Rivard, le chef de l'innovation d'Euronext Paris. Certains élus, à l'image des députés Lionel Tardy (LR), Corinne Erhel (PS) et Laure de la Raudière (LR), pensent même que la Blockchain pourrait révolutionner la pratique de la démocratie. "Un système de procuration électorale en ligne, rendu totalement sécurisé par la Blockchain, pourrait faire baisser l'abstention", note Lionel Tardy. De même, le vote électronique pourrait enfin être mis en place, sans craindre les fraudes, puisque le registre conserverait la preuve de chaque "bulletin".

Un petit écosystème en France

Pour l'heure, l'écosystème français des startups dans la Blockchain est très petit.

"Il existe une douzaine de startups sérieuses, dont certaines ont levé des fonds et lancent un produit, ainsi qu'une multitude de projets, partout en France, qui travaillent sur une exploitation de la technologie" estime Antoine Yeretzian, le cofondateur de la startup Blockchain France et de la plateforme Chaintech.

Cette organisation, une sorte de French Tech pour la Blockchain, a été lancée en juin 2016. Elle compte une quarantaine de membres, vise à fédérer l'écosystème et à lui donner de la visibilité.

Parmi ces startups pionnières, Stratumn a récemment levé 600.000 euros pour permettre aux entreprises et aux développeurs de réaliser des applications blockchain pour améliorer leurs process internes. Paymium (vente de bitcoins), Ledger Wallet (portefeuille sécurisé sur smartcard ou clé USB), Keeex (gestion sécurisée de données décentralisées pour le travail collaboratif) ou encore Bitproof (certification de documents) se font également une place.

Freins techniques

"Si les États-Unis ou la Chine, qui investissent massivement dans la recherche, sont bien devant nous, la France est dans le Top 5 des pays les plus avancés, culturellement et en terme de projets, dans la technologie Blockchain", estime Antoine Yeretzian, rejoint par de nombreux acteurs du secteur.

Mais les défis sont nombreux.

"Il reste un gros effort de pédagogie, à la fois auprès du grand public, mais aussi des élus et des entreprises, sur le potentiel de la Blockchain", estime la députée (PS) Corinne Erhel.

Surtout, la technologie Blockchain n'est clairement pas encore arrivée à maturité. Actuellement, les besoins en calcul des chaînes de blocs sont énormes, ce qui a un fort impact sur son coût énergétique. De plus, son développement à grande échelle n'est pas encore possible en raison de plusieurs contraintes techniques. Aujourd'hui, la technologie ne peut pas traiter plus de quelques transactions par seconde, alors qu'un système comme Visa (pour les transactions bancaires) peut en traiter plusieurs dizaines de milliers...

Le défi de la réglementation

De plus, il reste encore des freins juridiques et réglementaires au développement de l'innovation dans la Blockchain. Les smart contracts posent le problème de l'articulation juridique entre les contrats "classiques" et ceux réalisés par la Blockchain. Le régime des preuves est aussi une grande source d'incertitude pour les entreprises. "La preuve d'inscription sur le registre ne bénéficie pas du même statut qu'un courriel, par exemple. Que vaut, juridiquement, la preuve blockchain ?" se demande l'avocat Hubert de Vauplane, du cabinet Kramer-Levin, spécialisé en droit financier et bancaire.

Mais le véritable enjeu est la création d'un statut réglementaire clair pour définir ce qu'est la Blockchain. "L'absence complète d'encadrement freine l'innovation", regrette Simon Polrot, avocat et fondateur d'Ethereum France. Qui poursuit :

"Il y a un moment où il faut transformer la R&D en un service et gagner de l'argent. Mais pour cela, il faut des fonds. Si on ne peut pas dire à un investisseur si un ether ou un bitcoin est juridiquement un actif immatériel ou une monnaie, et si on ne sait pas lui dire quelle est la valeur de la preuve de transaction, cela peut devenir très compliqué".

D'autres acteurs relativisent. "Le plus important pour un investisseur, c'est d'avoir une visibilité sur deux ans, savoir qu'il ne va pas y avoir un virage à 180° de la réglementation sous l'effet d'un lobby, nuance Antoine Yeretzian, de Blockchain France. Il suffira de tirer un peu le cadre légal existant pour l'adapter aux premières utilisations de la Blockchain dans les mois et les années à venir".

Attendre pour voir venir

Pour l'avocat Hubert de Vauplane, réglementer comporte de nombreux pièges. "L'erreur fatale serait de légiférer sur la technologie, alors qu'il faut plutôt encadrer les usages", explique-t-il. Une position que partage Axelle Lemaire, la secrétaire d'État au numérique et à l'Innovation. "Il ne faut surtout pas légiférer maintenant, car on ne sait pas encore de quoi on parle", souligne-t-elle. Les parlementaires "éclairés", de gauche comme de droite, sont sur la même longueur d'onde. "On doit faciliter ce qu'il peut l'être, stimuler l'innovation, mais il ne faut pas mettre de freins à l'innovation tant que la technologie et ses usages ne sont pas matures" ajoute le député Lionel Tardy (LR).

Le douloureux souvenir des années 1980 et 1990, quand la France a fait le choix du Minitel plutôt que de développer les réseaux Internet, est vivace... "Il ne faut pas rater cette révolution. D'abord on expérimente, on découvre les usages, et ensuite on regarde les obstacles et comment les surmonter par la réglementation", résume la députée Corinne Erhel (PS).

En attendant, l'action du gouvernement se veut incitative. Le dispositif France Expérimentations, lancé cet été, permet à des entreprises innovantes qui décèleraient des obstacles réglementaires pour leur R et D de les signaler pour ne pas appliquer cette réglementation contraignante. Enfin, un appel à projets, dans le cadre de la phase 2 du Programme d'Investissements d'Avenir (PIA), est ouvert jusqu'au 5 décembre prochain pour faire bénéficier de financements publics à des startups innovantes.

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Commentaires
a écrit le 05/10/2016 à 15:36 :
Et je dis mathématiques discrètes ! attaque combinatoire !

Sinon, pour ce genre de structure "sophistiqué", si j'étais un vilain, bah je taperai en groupe, un bon raid à l'ancienne.

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