LA TRIBUNE DIMANCHE - Quelles sont les principales tendances que vous avez identifiées pour 2024 à la clôture de cette 54ème édition du Forum économique mondial à Davos ?
BERNARD CHARLÈS - J'en vois trois. Les incertitudes sont avant tout politiques et géopolitiques, avec deux guerres régionales, des élections dans la moitié de l'humanité et des défis climatiques considérables. Les progrès technologiques ensuite, notamment l'intelligence artificielle, sont un nouvel espoir pour l'humanité, même s'il ne faut pas en négliger les risques. Et les enjeux de souveraineté économique prennent de plus en plus d'importance dans un monde qui se fragmente. C'est vrai pour l'industrie, qui est à l'aube d'une nouvelle révolution technologique, mais aussi pour l'énergie, l'alimentation, la santé, le numérique. L'Europe a une carte à jouer dans le nouveau jeu mondial, mais face à la compétition entre les Etats-Unis et la Chine, il faut qu'elle accélère ses investissements pour ne pas décrocher. C'est d'autant plus stratégique que l'industrie est à l'aube d'une nouvelle Renaissance.
C'est la thèse que vous développez dans un livre que vous avez écrit avec le philosophe Pierre Musso (1).
Ce livre est un essai et un dialogue avec Pierre Musso, qui regarde l'industrie sous un angle sociologique et politique. Nous nous sommes penchés ensemble sur les évolutions qui caractérisent le monde de l'industrie et du travail depuis quarante ans, évolutions qui n'ont peut-être pas été suffisamment perçues par nos contemporains. Pour évoquer la Renaissance de l'industrie, avec un petit comme avec un grand « r », nous nous basons sur les fondamentaux qui ont provoqué les Renaissances à travers l'histoire des civilisations. On les retrouve dans l'Italie des 15ème et 16ème siècle comme dans la France des Lumières ou au Japon de l'ère Meiji ou encore la révolution industrielle anglaise. Ces périodes présentent quatre caractéristiques qui m'ont frappé. La première s'incarne dans une nouvelle capacité de l'humanité à se projeter et à représenter le futur comme l'ont fait Léonard de Vinci et Jules Verne. Jusqu'au cinéma. Nous avons la conviction que Hollywood a joué un rôle majeur dans la création de l'imaginaire de la Silicon Valley. C'est dans ce sens que cela s'est produit. Et les deux restent fortement imbriqués aujourd'hui. Une Renaissance, c'est d'abord la création d'un imaginaire.
La deuxième caractéristique commune de ces Renaissances, c'est la capacité à échanger ces informations avec une nouvelle vitesse, jusqu'à atteindre aujourd'hui l'instantanéité dans la diffusion des savoirs. Troisième caractéristique : la capacité à stocker et partager un nombre toujours plus grand de données. La quatrième est plus complexe à exprimer. C'est l'esprit critique, la capacité qu'a toujours eu l'humanité à relire les textes anciens et à les réinterpréter. De l'imprimerie à internet, de la découverte des Amériques aux Lumières, la diffusion des savoirs, des hommes et des idées nouvelles conduit aux révolutions industrielles.
En quoi vit-on une nouvelle Renaissance aujourd'hui ?
Au cours des 40 dernières années, l'industrie a trouvé, grâce aux nouvelles technologies une manière nouvelle de représenter ses projets. On ne fait plus de plan en 2D, on fait de la représentation en 3D, des maquettes numériques. C'est ce qu'a fait Dassault Systèmes avec son logiciel CATIA connu dans le monde entier. On arrive ainsi à réduire la distance entre ce que l'être humain non renseigné va comprendre d'une scène et la réalité possible de cette scène. La représentation spatiale est proche de la compréhension humaine. Ma maman ne comprenait rien au plan en 2D de sa cuisine, mais lorsque je lui ai montré en 3D, elle a compris.
Grâce à la puissance informatique, le monde virtuel et le monde physique se rejoignent et ne font plus qu'un. La preuve : si vous démontez tout un avion moderne (un avion d'affaires Falcon, ou des avions commerciaux Airbus ou Boeing), vous n'arriverez jamais à le copier. Sans quoi cela aurait été fait depuis longtemps par des pays concurrents. Mais si vous disposez des données de représentation dans les ordinateurs qui ont servi à construire cet avion, vous pourrez alors le reproduire. C'est la première fois dans l'histoire de l'humanité que la représentation virtuelle d'un objet industriel est plus « réelle » que l'objet lui-même. La puissance de l'industrie se confond désormais avec celle de l'informatique : c'est la capacité à stocker, à partager et à reproduire. Dans l'aviation, dans la construction, il existe des pièces hyper complexes qui sont désormais réalisées en impression 3D et qui seraient impossibles à fabriquer sans le numérique. Même remarque concernant la vitesse. Si vous êtes au Japon et que vous travaillez avec les Etats-Unis, il y a une instantanéité de l'échange d'informations. Ce que l'imprimerie a fait à la Renaissance italienne, la représentation nouvelle du monde virtuel le fait avec une puissance décuplée. Dans la représentation en 3D, on crée quelque chose d'unique qui n'existe pas avec le texte, l'image, le film ou la musique. On le voit au cinéma : si vous mettez deux scènes en 3D ensemble, cela fait une nouvelle scène 3D. C'est additif, ce qui n'est pas le cas avec l'image, une vidéo ou un texte. Il ne faut pas sous-estimer ce qui s'est passé avec les premiers métavers. C'est encore imparfait, mais cela donne une idée du monde qui nous attend.
Vous pensez aux « jumeaux numériques » de Dassault Systèmes ?
Le jumeau numérique est une version virtuelle du monde imaginaire qu'on veut rendre réel. Avec Pierre Musso, nous sommes convaincus que les nouvelles générations vivent déjà dans un monde agrandi par le virtuel. Quand on dialogue en FaceTime, mes petits enfants ont quasiment l'impression que je suis avec eux, que nous nous sommes rencontrés, qu'ils m'ont vu. Ils n'ont pas le sentiment de la distance physique.
Selon votre thèse, l'humanité entre dans un « nouveau Nouveau Monde » où le réel et le virtuel deviennent la nouvelle réalité.
C'est un changement civilisationnel. Si on admet que cette fusion est en train de se produire, la question qui se pose est comment vivre dans ce monde nouveau. Quelles sont les conventions, les lois sociales et commerciales, comment évolue la notion de propriété ou de droit. Quelle est mon identité dans ce nouveau monde ? Comment la contrôler, la vérifier ? Pour l'instant, dans le nouveau monde, notre identité, c'est notre adresse mail. Nous avons délégué notre identité aux géants du numérique, essentiellement américains ou chinois. Pourtant, dans le monde réel, j'ai une identité garantie par l'Etat avec ma pièce d'identité. Les Etats n'ont pas, pour l'instant, sauf en Inde où ils ont perçu grâce à la blockchain l'importance d'une identité numérique avec un tiers garant. Et nous ne pouvons pas admettre que le tiers garant de mon identité soit un opérateur étranger, puisque que je suis citoyen de mon pays. Quand vous pensez « nouveau Nouveau Monde » pour reprendre la formule de l'anthropologue Georges Balandier, vous vous demandez comment je l'habite, comment je m'appelle. Cela pose des questions juridiques que l'on n'avait pas anticipées.