Pourquoi l'État doit reconnaître la Blockchain comme un secteur stratégique

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Aujourd'hui, la technologie Blockchain est encore immature mais son potentiel de transformation économique et sociétale est gigantesque, comparable à celui d'Internet.
Aujourd'hui, la technologie Blockchain est encore immature mais son potentiel de transformation économique et sociétale est gigantesque, comparable à celui d'Internet. (Crédits : DR)
Le rapport des députés Laure de La Raudière (UDI-Agir) et Jean-Michel Mis (LREM), présenté mercredi 12 décembre à l'Assemblée nationale, insiste sur le potentiel transformateur de la Blockchain, et propose 20 mesures pour créer un véritable écosystème en France et en Europe. L'enjeu : profiter de cette phase d'immaturité de la technologie pour prendre de l'avance sur les autres pays, afin que les futurs champions de la Blockchain puissent être européens.

Les "crypto-députés" réussiront-ils à hacker le gouvernement pour que celui-ci fasse du développement de la Blockchain un enjeu de souveraineté pour la France ? Tel est l'objectif des parlementaires Julien Aubert (LR), Laure de La Raudière (UDI-Agir) et Jean-Michel Mis (LREM), respectivement président et co-rapporteurs de la "Mission d'information commune sur les usages des chaînes de blocs ou blockchains". Après 11 mois de travail et une quarantaine d'auditions d'une grande partie de la communauté Blockchain française (entrepreneurs, chercheurs, entreprises, experts), le trio a présenté, mercredi 12 décembre, son rapport sur les usages de cette technologie encore immature, mais dont l'impact sociétal et économique pourrait être comparable à celui d'Internet dans les décennies à venir. Leur verdict est clair : même si elle reste aujourd'hui encore "peu connue et mal comprise", à la fois par le grand public et les élites politiques, "la Blockchain doit être considérée comme un secteur stratégique pour l'Etat", affirment les députés.

Des impacts profonds dans tous les domaines

La technologie des chaînes de blocs, ou Blockchain, peut être comparée à un immense livre de compte. Il s'agit d'un registre sur lequel on peut effectuer des transactions, notamment financières grâce aux cryptomonnaies - le bitcoin et l'ether sont les plus connues - mais aussi s'échanger tous types de contrats. Le tout sans avoir besoin de recourir à un tiers de confiance ni à une autorité de contrôle. Effectivement, une Blockchain est infalsifiable et inaltérable : les transactions qui passent par une chaîne de blocs sont comme gravées dans le marbre. On peut les consulter si on a accès au registre, mais pas les modifier ni les détruire. Car chaque transaction est inscrite dans un bloc fini, qui, une fois validé, ne peut plus être modifié, sauf par un consensus des détenteurs du registre. Or, les 51% nécessaires pour modifier un bloc sont quasi-impossibles à obtenir, car chaque bloc est validé par l'ensemble des très nombreux nœuds du réseau, qui en gardent chacun une copie.

Le procédé est rapide : de quelques secondes à quelques minutes alors qu'un virement entre banques peut prendre plusieurs jours. Il est aussi sécurisé par la cryptographie et par sa nature de réseau distribué, car chaque bloc est validé en temps réel par un ensemble d'utilisateurs qui ne se connaissent pas. Enfin, la Blockchain permet de considérables gains de productivité et d'efficacité en supprimant les intermédiaires, ce qui fait économiser de l'argent et du temps, quitte à chambouler certaines professions hautement qualifiées comme les notaires, les banquiers, les avocats ou les assureurs, qui se retrouveraient déchargés des tâches administratives de leur fonction. Il existe deux grands types de blockchains : les blockchains ouvertes - ce qui correspond à une décentralisation complète, car chacun peut à la fois effectuer des transactions et être un nœud du réseau - et les blockchains fermées, dites "de consortium" qui réunissent plusieurs acteurs, par exemple pour créer un registre partagé par l'ensemble des acteurs d'une filière économique ou d'une grande entreprise. Entre les deux, les blockchains semi-ouvertes sont visibles par tous, mais seuls les nœuds autorisés (donc connus) peuvent les modifier.

Blockchain

Aujourd'hui, la technologie est encore immature : aucun protocole ne s'est imposé comme un standard mondial et il n'est possible de réaliser que quelques dizaines de transactions par seconde, alors que Visa, par exemple, en réalise des millions. La plupart des experts s'accordent pour dire qu'il faudra encore au moins cinq ans avant de voir apparaître les premiers usages concrets pour le grand public, et plutôt dix voire vingt ans pour que la technologie arrive à maturité et bouleverse vraiment l'économie et la société. Mais son potentiel est colossal. Au-delà de la banque et de l'assurance, où l'on commence à voir quelques initiatives concrètes, les chaînes de blocs dans l'industrie agroalimentaire permettraient d'assurer la traçabilité des produits en consignant les interventions de chaque acteur de la chaîne de production et de distribution. Dans l'énergie, la Blockchain permettrait de se passer d'une gestion centrale, donc de démocratiser les réseaux locaux de production, d'échange et de revente d'énergie, pourquoi pas provenant de panneaux solaires partagés comme c'est le cas dans un quartier de New York. Dans l'administration, la technologie pourrait sonner le glas des copies conformes de documents et délivrer plus rapidement des titres comme la carte grise, la carte Vitale, le numéro Siren, etc. Une université pourrait enregistrer les diplômes de ses étudiants sur un registre ouvert, supprimant ainsi tout risque de falsification ou d'usurpation. Le vote électronique pourrait aussi être totalement sécurisé, ce qui réduirait l'abstention...

"Le potentiel de la Blockchain ouverte est bien plus important que celui de la Blockchain privative ou par consortium, affirme la députée Laure de La Raudière. Car la Blockchain c'est le réseau des valeurs, des titres certifiés et de la confiance, contrairement à Internet qui est le réseau des échanges".

Vers un statut de tiers de confiance numérique ?

"Nous ne sommes qu'au début du chemin, et c'est pour cela qu'il faut agir maintenant", poursuit le co-rapporteur Jean-Michel Mis. Pour guider le législateur, le rapport préconise donc 20 mesures. Certaines, liées aux premiers usages de la Blockchain, les crypto-actifs, sont déjà dans les tuyaux, à l'image de la création d'un cadre réglementaire pour les levées de fonds en cryptomonnaies (ICO), déjà abordé dans la révision de la loi Pacte et qui le sera encore dans le projet de loi de finances 2019 ou 2020. Les autres mesures sont davantage des vœux pieux qui ne sont, pour l'instant, inscrites à aucun ordre du jour, mais qui pourraient nourrir la réflexion du gouvernement s'il voulait organiser et développer l'écosystème français balbutiant de la Blockchain, identifier les réglementations "prioritaires", le tout sans entraver les usages déjà identifiés et à venir.

Lire aussi : Crypto-actifs, minage, taxe : la mission Blockchain veut aller plus loin que le gouvernement

Ainsi, parmi les autres pistes évoquées, les députés appellent à réfléchir à la création d'un statut de tiers de confiance numérique (proposition 5) chargé d'assurer la protection de l'identité, des documents, des transactions, et en mesure d'auditer et de certifier les protocoles. Effectivement, si les transactions qui passent par les chaînes de blocs sont inviolables, encore faut-il que les informations qu'on entre dans le système soient exactes... Ce qui ouvre une brèche pour la fraude si celles-ci ne sont pas vérifiées.

"Dans la mesure où l'exécution des smart contracts est automatique, il faut s'assurer de la véracité des informations extérieures introduites dans une Blockchain à la base", confirme Julien Aubert.

Nécessité d'une Blockchain publique et d'investissements dans les startups

Le rapport insiste également sur la nécessité de développer une blockchain publique issue d'initiatives françaises ou européennes (proposition 1). Autrement dit, faire en sorte que le ou les futurs protocoles dominants, ceux qui deviendront ensuite des standards mondiaux, viennent d'Europe, car "ce sont les pays qui maîtriseront la technologie qui maîtriseront ensuite les usages, exactement comme pour Internet", affirme Laure de La Raudière. Pour gagner cette guerre des protocoles et des usages, il faut donc des financements publics massifs pour soutenir la R&D, éventuellement via le fléchage de crédits du PIA ou de l'ANR (proposition 7), et le soutien de Bpifrance aux startups de la Blockchain.

Sur le plan des usages, le rapport veut mobiliser l'État, et particulièrement les administrations centrales, pour qu'elles créent un groupe de travail transversal chargé d'évaluer le potentiel de la Blockchain pour l'économie et la société, et pour déterminer son usage par les collectivités publiques (proposition 6), pourquoi pas pour supprimer le besoin de copie conforme ou pour délivrer des titres d'identité.

Le développement des smart contracts, "qui représentent l'avenir des blockchains" d'après le rapport pourrait passer par une accentuation des efforts de recherche interdisciplinaire mêlant informatique, économie et droit, via un partenariat entre l'Inria, la Sorbonne et la Paris School of Economics. Un travail au niveau européen serait souhaitable pour adapter le régime de la preuve électronique à la Blockchain via une révision du règlement européen eIDAS de 2014 (proposition 14), puis, plus largement, pour adapter les normes européennes et nationales (propositions 16 à 19) par rapport aux usages permis par les protocoles fondés sur la Blockchain.

Penser une vraie stratégie française autour de la Blockchain

Le rapport se conçoit comme le point de départ d'une véritable stratégie française autour de la Blockchain. Pour les co-rapporteurs, il s'agit ni plus ni moins qu'un "enjeu de souveraineté nationale" en raison du potentiel transformateur des chaînes de blocs pour l'ensemble de la société et de l'économie.

"La Blockchain est une innovation de rupture qui va bien au-delà des aléas du bitcoin et des cryptomonnaies, résume Julien Aubert. Il faut prendre de l'avance pour que ses futurs champions puissent être français ou européens".

Ce qui, aujourd'hui, ne relève pas de la science-fiction. Parmi les plus grands spécialistes mondiaux de la Blockchain figurent de nombreux Européens. La Suisse est très investie sur le sujet, tout comme l'Estonie qui a mis en place dès 2008 une infrastructure cryptographique de type Blockchain nommée KSY, qui permet de vérifier chaque intervention dans les bases de données numériques des services de l'État. De son côté, la France dispose déjà d'un petit écosystème de startups de la Blockchain qui grossit d'année en année et se fédère autour de l'association professionnelle Chaintech, sans compter ses atouts en terme de recherche et la qualité mondialement reconnue de ses ingénieurs. La carte des nœuds de la Blockchain bitcoin dans le monde, la plus connue, montre d'ailleurs que l'Europe en est bien le centre névralgique.

VISUALISATION ET EMPLACEMENT DES NŒUDS DE RESEAU
POUR LA BLOCKCHAIN BITCOIN AU 13 DECEMBRE 2018
(Source : bitnodes.earn.com)

bitnodes earn

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a écrit le 13/12/2018 à 23:29 :
la blockchain, c'est surfait, et ce n'est surtout pas infalsifiable, tout bon scientifique le sait car il suffit de disposer d'un nombre de nœud ou d'une puissance de calcul suffisamment élevée pour pouvoir gérer les files d'attente et faire passer ses ordres en premier... bref du survol quoi.
Réponse de le 14/12/2018 à 6:49 :
Vous mélangez coût de la transaction -qui peut effectivement avoir une influence sur le temps nécessaire à valider une transaction - et attaque d'une blockchain qui utilise le "Proof of work" via une prise de contrôle de 51% de la part de minage.

"Tout bon scientifique"... vous ne parliez sans doute pas de vous.
a écrit le 13/12/2018 à 19:04 :
Encore une fois un article sur la blockchain de la tribune où on "sent" au bout de 20 lignes que le rédacteur n'a pas dans son cursus universitaire suivi une seule année de cours en informatique. Et je vais dire pourquoi: il nous raconte la même chose que ceux qui nous vendent la blockchain.
C'est un peu comme, si moi je faisais un article sur la Chine en ayant comme source l'ambassade de Chine.
a écrit le 13/12/2018 à 14:49 :
"Le potentiel de la Blockchain ouverte est bien plus important que celui de la Blockchain privative ou par consortium".

Quand nos députés comprennent enfin que les crypto-monnaies sous-jacentes aux blockchains ouvertes ont une valeur intrinsèque, en ce qu'elles constituent le socle des plateformes sur lesquels l'économie de demain tournera presque exclusivement.

Et pour les rentiers qui pensent avoir encore 10 ou 20 ans devant eux avant de voir la blockchain transformer leur business, les mois prochains promettent bien des émotions. Ceci dans toutes les industries. En 2019, la start up Grid+ va rendre les distributeurs d'électricité traditionnels obsolètes en permettant à ses abonnés de bénéficier des prix de gros. Traduction pour leurs abonnés: 40% de baisse sur leur facture d'électricité. D'abord au Texas, puis partout ailleurs.

Plus de supputation sur le prix du bitcoin ni de qu'en penses-tu. Du cash sonnant et trébuchant pour les utilisateurs. Rien de mieux pour mettre tout le monde d'accord sur l'intérêt de la technologie. Et les actionnaires de TXU Energy qui vont se réveiller en se disant que les 10 ans sont passés bien vite.

Pas convaincu cependant par un projet de "blockchain Européenne/US/Chinois". Le protocole de blockchain ouverte le plus utilisé sera le plus neutre et transparent. Certainement pas celui qui serait manipulable ou influençable par des gouvernements. La décentralisation et l'immutabilité sont précisément ce que cette technologie doit permettre de garantir.
Réponse de le 13/12/2018 à 19:44 :
"Traduction pour leurs abonnés: 40% de baisse sur leur facture d'électricité. "
Non, la start-up a vendu des jetons pour une consommation d’énergie de 500 kwh. Lors de la prévente, les contributeurs ont bénéficié dune réduction de 35% sous réserve de contribuer pour au minimum 50 000$.
Donc en fait ceux qui consomment beaucoup bénéficient de prix de gros, ce qui existe déjà depuis longtemps pour l'électricité.
Inutile donc de faire croire que la révolution blockchain va faire bénéficier aux petits consommateurs des prix de gros.
Réponse de le 14/12/2018 à 6:37 :
Johnmckagan

Tout d'abord je n'ai vu aucune preuve de ce que vous avancez. Les 35% de discount sur le prix des GRID token dont vous parlez semblent être des conditions préférentielles pour les gros acheteurs lors de l'ICO. Encore une fois, aucune information sur les conditions préférentielles dont vous parlez.

D'autre part les conditions de vente des GRID token lors de l'ICO pour n'ont absolument rien à voir le prix du service une fois lancé. Je maintiens que leur solution permet une réduction de 40% de la facture d'électricité pour tous les abonnés, sans égard à la quantité consommée. D'ailleurs leur service s'adresse aux particuliers, et non aux gros consommateurs professionnels que vous mentionnez et qui ont déjà accès aux prix de gros.

A tous ceux que ce projet intéresse, visitez leur page internet. Ne laissez pas les grincheux polluer le débat avec de fausses informations.

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