Huawei, un dragon en péril

En cas d’application stricte, les dernières sanctions américaines à l’égard de Huawei pourraient bien mettre à bas ce fleuron technologique chinois.
Pierre Manière

7 mn

Ren Zhengfei, le fondateur et chef de file de Huawei.
Ren Zhengfei, le fondateur et chef de file de Huawei. (Crédits : Aly Song / Reuters)

Il l'a dit et répété : Huawei joue désormais sa « survie ». Lors d'une conférence de presse en ligne, le 18 mai dernier, Guo Ping, l'actuel président en exercice du géant chinois des télécoms et des smartphones, n'a pas mâché ses mots. Il faut dire que trois jours plus tôt, Huawei, déjà sous le coup d'une interdiction de s'approvisionner en technologies américaines, a fait l'objet de nouvelles sanctions du pays de l'Oncle Sam. Pour beaucoup, Washington a porté un coup qui pourrait être fatal au leader mondial de la 5G, et deuxième vendeur de smartphones de la planète. Depuis deux ans, les Etats-Unis intensifient leurs attaques à l'égard du groupe de Shenzhen. Washington le soupçonne d'espionnage pour le compte de Pékin. Ce que Huawei et la Chine ont toujours nié.

Dans une longue note publiée ce mardi (« Huawei : brouillard de guerre ? »), les analystes du cabinet britannique New Street Research résument ainsi la situation : « En l'état, Huawei a douze mois à vivre. » Depuis un an, pourtant, le dragon chinois a réussi à limiter les effets de l'embargo technologique de Donald Trump. Comment ? Notamment en se fournissant davantage en semi-conducteurs, vitaux pour ses produits, auprès de fondeurs étrangers, comme le taïwanais TSMC. Cela n'a pas empêché le groupe de souffrir. Au premier trimestre, ses ventes ont progressé de 1,4% à 23,7 milliards d'euros. Un affront pour Huawei, longtemps habitué à des taux croissance à deux chiffres. Mais dans ce contexte aussi difficile, le groupe arrivait, semble-t-il, à maintenir son activité.

Washington déterminé à enfoncer Huawei

Cela n'a pas échappé à Washington. Visiblement déterminé à avoir la peau de Huawei, le Département américain du commerce a décidé d'aller plus loin. Ses nouvelles restrictions empêchent Huawei de s'approvisionner en semi-conducteurs conçus grâce à des outils ou technologies « made in USA ». Or, tous les fabricants de puces électroniques en utilisent, y compris TSMC. « Sans puces de pointe, Huawei ne peut pas vendre d'équipements de réseau compétitifs, et il n'y a pas d'alternative pour fabriquer de telles puces », insiste New Street Research. Pour l'heure, Huawei ne semble pas menacé. Il pourra puiser dans les importants stocks de semi-conducteurs qu'il s'est mis à constituer fin 2018, après avoir essuyé un violent coup de griffe américain. A l'époque, Meng Wanzhou, fille du fondateur de Huawei et directrice financière du groupe, a été arrêtée au Canada sur demande des Etats-Unis. La justice du pays de l'Oncle Sam l'accuse d'avoir contourné des sanctions américaines en Iran, et réclame son extradition.

L'affaire, qui a provoqué un séisme en Chine, a convaincu Huawei de constituer d'énormes stocks de semi-conducteurs pour préserver, au cas où, son activité. D'après l'hebdomadaire japonais Nikkei Asian Review, qui cite des sources proches de Huawei, celui-ci dispose de réserves suffisantes pour rester compétitif pendant « un an et demi ou deux ans ». Mais à terme, il se trouvera dans une impasse, paralysé par l'administration Trump qui l'a pris en grippe.

Pékin monte au créneau

Pékin ne compte pas rester les bras croisés. « La Chine prendra les mesures qui s'imposent pour défendre fermement les droits et intérêts légitimes des entreprises chinoises », a récemment affirmé le ministère du Commerce dans un communiqué. Champions des équipements 5G, la prochaine génération de communication mobile, et des smartphones, Huawei constitue une pièce cruciale pour asseoir au plus vite l'indépendance technologique du pays. Et, dans un second temps, rivaliser avec les Américains dans ce domaine. En clair, Huawei n'est pas une énième société de high tech. Elle est une pièce maîtresse du développement technologique de l'empire du Milieu.

Pour la Chine, c'est la vraie raison pour laquelle les Etats-Unis veulent abattre Huawei. New Street Research abonde en ce sens. D'après ses analystes, il serait plus que vraisemblable qu'en pilonnant Huawei, Donald Trump cherche, in fine, à briser l'élan technologique et économique chinois. « Personne à Washington ne le dira clairement en parlant de la situation de Huawei, écrivent-ils dans leur note. Mais c'est ce qu'on lit entre les lignes de la plupart des conversations et déclarations publiques sur la Chine. »

« Nouvelle guerre froide technologique »

De fait, l'essor économique de la Chine n'a jamais autant inquiété la Maison Blanche, soucieuse de préserver le leadership américain. « Ces dernières décennies, l'économie chinoise a grandi rapidement en combinant main d'œuvre à bas coût et technologie, a déclaré Christopher Wray, le directeur du FBI, le 6 février dernier. Mais les dirigeants chinois savent que ce modèle n'est pas éternel. Pour surpasser l'Amérique, ils doivent faire des progrès dans les technologies de pointe. »

Sous ce prisme, les dernières sanctions américaines visant Huawei, de part leur dureté, apparaissent comme un tournant. « Nous ne savons pas ce que Washington veut vraiment, ou comment Pékin réagira, mais tout cela ressemble au début d'une nouvelle guerre froide technologique », écrit New Street Research. Si le bras de fer se poursuit, à moyen terme -c'est à dire d'ici cinq à dix ans-, ses analystes jugent que les Etats-Unis en sortiront forcément vainqueur. « La Chine ne sera pas en mesure d'avoir des puces électroniques compétitives à cet horizon, affirment-ils. Elle disposera d'écosystèmes technologiques naissants et bien moins étoffés que ceux des Etats-Unis. [...] La Chine ne peut pas gagner ! » A plus long terme, en revanche, la situation pourrait s'inverser. « A long terme, la seule chose qui compte vraiment est le capital humain », poursuit New Street Research. Et sur ce front, la Chine compte cinq fois plus d'habitants que les Etats-Unis. »

« L'Europe va devoir choisir son camp »

Et l'Europe ? « Elle va devoir choisir son camp... et ce sera les Etats-Unis », enchaînent les analystes. « Certes, l'Europe aura probablement une certaine marge de manœuvre pour garder une position neutre entre les Etats-Unis et la Chine, arguent-ils. Mais d'un point de vue technologique, il n'y a pas de place pour la neutralité. L'Europe n'utilisera pas des puces X-86 [de l'américain Intel, Ndlr] et une alternative chinoise, elle n'exploitera pas de réseaux mobiles reposant sur une technologie chinoise. »

Aujourd'hui, de nombreux gouvernements tergiversent sur la participation de Huawei au déploiement des réseaux 5G. C'est le cas en France, où l'on ignore encore si SFR et Bouygues Telecom pourront, comme ils le souhaitent, recourir à l'équipementier chinois. Après avoir accordé une place importante à Huawei dans les réseaux 5G, au grand dam de Washington, le Royaume-Uni compte faire machine arrière. La semaine dernière, le Guardian et le Daily Telegraph ont révélé que Boris Johnson souhaitait, à terme, se passer totalement de l'industriel chinois. D'après ces quotidiens, le Premier ministre veut « réduire à zéro » la participation de Huawei « d'ici à 2023 ». Ce vendredi, selon le journal The Times, le Royaume-Uni a approché les États-Unis pour former un club de dix pays - comprenant les membres du G7, l'Australie, la Corée du Sud et l'Inde - qui pourraient ensemble développer leur propre technologie 5G et réduire la dépendance à l'égard de l'équipementier chinois. Avec l'essor de Huawei, le Vieux Continent s'est bel et bien mué en théâtre d'affrontement entre Pékin et Washington. Cette nouvelle guerre froide est partie pour durer.

Pierre Manière

7 mn

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Commentaires 12
à écrit le 01/06/2020 à 18:49
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En espérant que du coup en France on ne se retrouve pas avec Orange en leader 5G leurs ingénieurs aux budgets vidés par Richard ne maîtrisent pas la techno, partout où ils la teste faune et flore locales périclitent

le 02/06/2020 à 0:17
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En plus les femmes deviennent stériles et les chiens se mettent à miauler. Ceci-dit ce ne sont pas les ingénieurs d’Orange qui conçoivent les équipements réseau.

à écrit le 01/06/2020 à 0:22
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Huawei est immortelle, elle a un marché captif de plus d'un milliard et demi de chinois qui lui permettra de survivre quoi qu'il arrive sur les marchés extérieurs. Et il faut y ajouter tous les clients dans les pays émergents en forte croissance q...

à écrit le 31/05/2020 à 8:48
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La Tribune devrait lire la presse coreenne ou l'on explique les dernieres prises de contacts avec LG et Samsung pour palier ce pb de semi conducteurs. Huawei est loin de se retrouver au tapis.

à écrit le 30/05/2020 à 15:35
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On ne va pas pleurer! Ces pieuvres nous étouffent! nous c'est la démocratie à l'occidentale , la liberté, les économies nationales notamment.

à écrit le 29/05/2020 à 21:36
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Le problème c'est que les gens n'ont rien compris dans cette guerre americano huawei.Si Huawei devient le leader de la 5G les Etats-unis n'auront plus le controle de l'information mondiale car ils ont essayé de pirater mainte fois les equipements Hua...

le 30/05/2020 à 14:10
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👍

à écrit le 29/05/2020 à 20:00
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"Washington le soupçonne d'espionnage pour le compte de Pékin. Ce que Huawei et la Chine ont toujours nié." Si c'est une dictature communiste et une entreprise fondée par un membre du parti ayant des liens avec son armée qui le nient, il est compr...

à écrit le 29/05/2020 à 18:30
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Si Huawei ne joue pas la comédie (le chinois est rusé), alors... bien joué Donald !

le 30/05/2020 à 14:20
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J'ai bien peur que Donald se soit trompé car le chinois est rusé comme tu dits. Plus Trump le bataille et plus ce dernier devient autonome et plus les Américains perdent de l'argent. Huawei est loin de mourir je dirais même qu'il n'a jamais été aussi...

le 30/05/2020 à 17:05
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fedex fermera donc et ses 400 000 emplyés pointeront au chômage.

à écrit le 29/05/2020 à 17:58
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Le problème est en effet: quelle sera la position de l'Europe ? Ericsson et Nokia sont-ils assez "costauds" et peuvent-ils se substituer à Huawei ? Dans ce cadre, l'initiative de Britanniques est intéressante. Cordialement

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