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L'Algérie, le Covid-19 et le cygne blanc

Jamal Bouoiyour

Publié le 03 juin 2020 à 09:20 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 06:38

Jamal Bouoiyour, enseignant-chercheur à l'Université de Pau et des Pays de l'Adour.

Jamal Bouoiyour, enseignant-chercheur à l'Université de Pau et des Pays de l'Adour.

J.B.

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Comment créer de l'espoir, comment réconcilier l'Algérie avec son passé ? Comment se projeter de nouveau dans l'avenir ?

L'apparition du coronavirus a généré une crise sans précédent à l'échelle mondiale. C'est un évènement tellement inattendu, que d'aucuns l'assimilent à ce que Nassim Nicholas Taleb appelle le « cygne noir ». Il s'agit de phénomènes dont l'occurrence est faible, mais dont les conséquences sont dévastatrices. Pendant longtemps, les ornithologistes ont cru que tous les cygnes étaient blancs jusqu'au jour où ils en ont rencontré un noir ; ce qui les a poussés à reconsidérer leur vision. On peut assimiler le cygne noir au Coronavirus.

Ceci étant dit, si on se penche sur le cas particulier de l'Algérie, on se rend compte que le cygne est bel et bien blanc. En effet, depuis bien longtemps, l'économie algérienne est considérée comme une économie rentière, qui dépend d'une seule ressource, les hydrocarbures. Tout le monde savait qu'un jour ou l'autre les prix de pétrole allaient diminuer ; c'était un secret de polichinelle ; les arbres ne montent jamais jusqu'au ciel. Cependant, personne ne connaissait ni l'ampleur, ni la date exacte. Le coronavirus n'a fait que précipiter les évènements. Il est le révélateur des faiblesses intrinsèques d'une économie mono-industrie où les hydrocarbures représentent 95% des recettes d'exportation et de celles 65% du budget de l'Etat. Le pays a choisi dès le départ, l'industrialisation de son économie, en se basant sur des théories économiques qui n'ont fait leur preuve nulle part. La théorie de « l'industrie industrialisante » de G. De Bernis, basée sur le paradigme des « pôles de croissance » de F. Perroux, lui-même inspiré des travaux de K. Marx, stipule qu'un investissement massif dans l'industrie lourde peut impacter positivement, significativement et durablement la croissance économique, et transformer, in fine, l'économie dans sa globalité.

Mais cette recherche éperdue d'une industrialisation, à marche forcée,n'a pas produit les effets escomptés. Qui plus est, elle s'est faite au détriment de l'agriculture. La collectivisation, à la soviétique, des terres a abouti à une chute ininterrompue de la production agricole et une hausse des importations. Aujourd'hui, l'Algérie importe la moitié de ses besoins alimentaires.

Si on rajoute à cela un régime cacochyme, arc-bouté sur le pouvoir et incapable d'anticiper quoi que soit, on comprend dès lors pourquoi la jeunesse s'est révoltée depuis plus d'un an, malgré la répression et les risques d'emprisonnement. Certes, sous le règne du président Bouteflika, l'Algérie a connu une période faste,surtout entre 1999 et 2014, en termes de croissance économique, mais aussi de paix sociale. Cette période d'opulence n'a malheureusement pas été exploitée pour transformer l'économie, en la diversifiant et en la rendant moins vulnérable aux fluctuations des prix du pétrole. Durant les années du règne du président Bouteflika (1999-2019), les dépenses publiques ont atteint le chiffre astronomique de mille milliards de dollars. Cette somme donne le tournis pour un pays de la taille de l'Algérie.

Certes, comparaison n'est pas raison, mais pour fixer les idées, on peut comparer ce chiffre à celui du plan de relance « historique », que l'Union européenne s'apprête à mettre en place pour faire face à la récession due au Covid-19. Après moult hésitations et beaucoup de pression pour convaincre les réfractaires et à leur tête les Pays-Bas, les Européens se sont mis d'accord sur le chiffre de 750 milliards d'Euro. En plus, la dépendance de l'économie algérienne du pétrole n'a pas bougé d'un iota. En revanche le désordre économique (corruption, bureaucratie, secteur public hypertrophié, absence d'innovation technologique...) s'est accentué. Le régime a tout fait pour gagner du temps, en donnant l'illusion à la population que la rente pétrolière et gazière durera ad vitam æternam. Il faut dire que le pays a été tellement tétanisé par la guerre civile qui a suivi la victoire du parti islamiste, le Front islamique du salut (FIS), aux législatives de 1991, qui a causé la mort de milliers d'Algériens, qu'il ferma les yeux sur les dérives d'un pouvoir corrompu et manquant de clairvoyance.

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Qu'en est-il aujourd'hui avec le Covid-19 ?

L'une des conséquences tragiques du Covid-19 pour l'Algérie est l'interruption soudaine de la demande mondiale de pétrole, qui a fait chuter les prix du pétrole (et du gaz puisque les prix des deux actifs sont étroitement corrélés) dans des proportions que nul ne pouvait imaginer. La loi de finance de 2020 avait fixé le prix de référence du baril de pétrole à 50 dollars, avant l'arrivée de la pandémie. En réalité, le pays a besoin du double pour équilibrer son budget. Je vous laisse imaginer la situation aujourd'hui alors que les prix oscillent autour de 30 dollars le baril.Dans une récente déclaration devant représentants du peuple à l'occasion des discussions autour la loi de finance rectificative, le ministre de l'économie n'y est pas allé de main morte. Il n'a pas pris de gant pour énumérer la mauvaise passe que traverse le pays: baisse des exportations, aggravations des déficits commercial et budgétaire (ce dernier frôlerait les 20% de la richesse nationale fin 2020), augmentation des taxes, réduction des investissements publics... Bref, le ministre a sonné le tocsin.

Ce langage de vérité aurait pu avoir du sens quand le pétrole « coulait à flot » et le prix du baril frôlait les 150 dollars. C'est là où les réformes structurelles auraient dû être mises en place de manière indolore. En Algérie, comme dans plusieurs pays d'ailleurs, le coronavirus a bon dos. Il faut avouer que la pandémie a ce pouvoir exceptionnel de mettre à nu, sans vergogne, les représentants politiques.Les conséquences de cette vacuité prédictive ne s'arrêtent pas là ; dès l'année prochaine, les réserves de change n'assureraient plus que 5 mois d'importations (comme dans le cas d'un vulgaire pays en développement dépourvu de ressources naturelles), contre 12 mois il y a à peine deux ans (et 22 mois il y a 4 ans !). Plus inquiétant, la diminution de la demande mondiale de pétrole suit un mouvement de fond. Il s'agit d'une tendance structurelle et non conjoncturelle.

En effet, l'une des conséquences du Covid est le changement de comportement des citoyens qui opteront sûrement pour des produits moins énergivores. Les 100 millions de barils de brut par jour consommés dans le monde en 2019 constitueraient, selon certains experts, un pic qu'on ne retrouvera sûrement jamais. Pour se dédouaner de toute responsabilité dans le fatras ambiant, le pouvoir actuel charge « l'ancien régime » (comprendre le régime Bouteflika), en omettant de préciser que les dirigeants actuels ont occupé les plus hautes responsabilités sous ce même régime.

La jeunesse algérienne, à travers sa résistance, la constance de ses revendications, son esprit bon enfant, durant les manifestations pacifiques, et sa maturité, a ébahi monde entier. Aujourd'hui, elle a besoin d'espoir, de fiction et de croyance. Qu'elle soit sublimée sous la forme d'une cosmogonie, ou qu'elle soit usée par les habitudes du quotidien, la croyance est vitaliste. Avec un chômage endémique et un avenir incertain, la jeunesse algérienne est fatiguée d'entendre les vieux refrains. Les narrations balbutiées, autour de la guerre d'indépendance, des héros d'antan ou de la glorification de l'armée, ne font plus recette. Elle ne croit ni à l'exemplarité du passé, ni à la vraisemblance du futur. Seul compte le présent. En effet, le déséquilibre entre l'expérience - le passé- et l'attente -le futur- est tellement abyssal que seul le présent subsiste. Ce dernier n'est que désespérance, émiettent et dissémination de la société. Avouons que c'est peu engageant et que ça inhibe toute envie de projection.

La disparition de l'utopie du progrès, héritée des promesses de l'indépendance en 1962, fait entrer le pays, de plein fouet, dans une sorte de dystopie. La projection récente d'un film-documentaire d'un journaliste du Monde sur une chaîne française a créé une mini-crise diplomatique entre la France et l'Algérie. C'est dire que les plaies ne se sont toujours pas cicatrisées et que les vieilles rengaines ne sont pas prêtes de disparaître.

Ce constat peut paraître pessimiste, voire déprimant, mais comme le dit si bien le poète allemand Friedrich Hölderlin « là où croit le péril, croit aussi ce qui sauve ». Comment créer de l'espoir, comment réconcilier le pays avec son passé ? Comment se projeter de nouveau dans l'avenir ?

Modus operandi

L'un des points positifs à mettre au profit de « l'ancien régime », il faut bien en trouver un, est le taux d'endettement qui reste faible en Algérie. Le président Bouteflika a toujours considéré que la dette est synonyme d'aliénation et de perte de souveraineté. Le président actuel ne dit pas autre chose. Il y a beaucoup à dire concernant cette vision. Mais passons... Il n'empêche, il s'agit bel et bien d'un levier intéressant, qu'il convient, néanmoins, de manier avec parcimonie et doigté. La dette future doit être consacrée à des investissements productifs, et non à acheter la paix sociale, en distribuant des subventions à tout va.

L'une des forces du pays est justement sa jeunesse ; plus de la moitié de la population a moins de 30 ans. C'est une chance inouïe, que le régime aime à présenter comme un handicap pour cacher ses propres manquements, et son incapacité à créer les conditions nécessaires pour insérer ces jeunes dans une dynamique économique et démocratique. D'ailleurs, à la faveur du Covid-19, des initiatives intéressantes ont vu le jour comme la fabrication, localement, d'appareils respiratoires et de produits de lutte contre la propagation de la pandémie. Il suffit de donner aux jeunes la possibilité de s'exprimer librement et de renvoyer « la clique » (dixit feu le général Gaid Ait Salah), mais cette fois toute « la clique », au repos, pour que les initiatives fassent florès.

Mutatis mutandis, la diaspora scientifique peut constituer un levier important, en ces temps de vacarmes tumultueux, pour pallier les insuffisances d'une économie en fin de cycle, à travers les transferts de fonds, mais aussi et surtout, de technologie et de savoir-faire. Dans le domaine de la migration des cadres hautement qualifiés, l'option diaspora consiste à ce que le pays d'origine des migrants profite de leurs compétences pour renforcer ses capacités scientifiques et technologiques. Dans ce cas, les pertes provoquées par le départ définitif des personnes hautement qualifiées (« fuite de cerveaux »), seraient compensées par leur retour, même virtuel (« gain de cerveaux »). Il est vrai que les autorités algériennes n'ont jamais pu ou su ou voulu mobiliser leur diaspora pour qu'elle participe activement au développement de son pays d'origine, contrairement à d'autres pays qui ont décelé,très tôt,les potentiels que recèle cette option. La rente pétrolière se suffit à elle-même, le régime n'a pas besoin d'éléments extérieurs qui peuvent perturber son entreprise de captation des richesses et d'assèchement du débat démocratique. La diaspora n'est pas neutre ; elle peut véhiculer des idées subversives et se montrer suspicieuse des politiques menées dans son pays d'origine. Ceci est d'autant plus regrettable que la diaspora algérienne regorge de compétences hautement qualifiées, dans des domaines scientifiques de pointe et qui a fait ses preuves dans les pays du Nord.

Au-delà, la jeunesse algérienne a besoin d'espérance, d'un récit, d'une histoire. N'oublions pas que l'histoire a été bâtie pour fabriquer des citoyens, des sujets libres ou des êtres adultes et responsables qui définissent consciencieusement leur trajectoire. N'oublions pas, non plus, que les nations se sont construites sur la base de l'édification d'un Etat-Nation, de la montée en puissance d'un royaume ou la prise de conscience d'un peuple. Il est plus que nécessaire, non pas de bricoler les vieux récits, mais d'en inventer d'autres. D'autres intrigues qu'on inscrirait dans de nouvelles perspectives d'intelligibilité. Des récits intégrateurs conçus, non comme des bribes d'histoires confuses, mais comme un tissu dont les fils entrelacés dessineraient toutes les appartenances (arabes, berbères, croyants, non-croyants...). Ce qui suppose, non pas de faire tabula rasa de l'histoire récente du pays qui glorifie les héros de l'indépendance, les fameux moudjahidines, et magnifie la lutte armée contre un ennemi « éternel ».

Mais d'inventer un récit subversif qui s'affranchirait des glaciations dogmatiques, des enfermements idéologiques et des histoires cacochymes dont se contrefichent les jeunes algériens aujourd'hui, assoiffés qu'ils sont de liberté et de démocratie. En somme,il s'agit de réinventer la politique.

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Ceci étant dit, le régime algérien sait comment naviguer dans les eaux troubles. Il fait partie de ces régimes politiques hybrides et résilients qui savent allier l'ouverture contrôlée et la compétition limitée, afin de perdurer. Sans être dévot ni crédule, j'ai la faiblesse de croire qu'il ne lâchera pas du lest pour satisfaire les revendications de sa jeunesse et proposer des solutions viables. La vigilance doit être de mise ; « chat échaudé craint l'eau chaude ».Le combat s'annonce donc rude; cependant, les rapports de force ne sont pas en sa faveur, contrairement à ce que laisse supposer la situation actuelle. La jeunesse algérienne a tout à gagner en poursuivant ses luttes ; elle n'a pas envie de s'arrêter en si bon chemin. Je fais mienne cette citation de Baltasar Gracian : « Ne combat jamais un homme qui n'a rien à perdre »

Jamal Bouoiyour

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