Irlande : élections, mode d'emploi

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L'Irlande vote vendredi pour renouveler le Dáil Éireann, le parlement irlandais. (Photo: Le 20 février 2016 à Castelbar, le Premier ministre -"Taoiseach"- de l'Irlande, Enda Kenny, en meeting avec les fidèles de son parti, le Fine Gael.)
L'Irlande vote vendredi pour renouveler le Dáil Éireann, le parlement irlandais. (Photo: Le 20 février 2016 à Castelbar, le Premier ministre -"Taoiseach"- de l'Irlande, Enda Kenny, en meeting avec les fidèles de son parti, le Fine Gael.) (Crédits : Reuters)
Les élections irlandaises ont lieu vendredi 26 février. Quels sont les enjeux, les programmes et les futures coalitions possibles ? Tour d'horizon.

Les élections générales irlandaises ont lieu le 26 février 2016. Après la Grèce (deux fois en 2015), le Portugal et l'Espagne, c'est le quatrième pays à avoir connu la troïka (avant Chypre, le 22 mai prochain) qui renouvelle son parlement. Jusqu'à présent, les scrutins se sont tous soldés par des échecs pour les pays ayant suivi les politiques européennes d'ajustement. L'Irlande pourrait ne pas faire exception. Tour d'horizon du fonctionnement et des enjeux du scrutin.

1. Le mode de scrutin

> Le STV

C'est l'élément clé pour comprendre l'élection. Le mode de scrutin irlandais est le Single Transferable Vote (STV) ou vote unique transférable. L'Irlande est divisée en 40 circonscriptions permettant d'élire 158 membres au Dáil, la chambre basse du parlement. Dans chaque circonscription, l'électeur dispose d'autant de votes qu'il y a de députés à élire, chiffre qui varie de 3 à 5. Il doit placer un ordre de préférence pour ses votes. L'électeur vote donc plusieurs fois en un seul scrutin. Si le candidat de sa première préférence est élu ou éliminé selon des quotas définis, la deuxième préférence est prise en compte jusqu'à ce que tous les élus nécessaires soient désignés.

> Complexes projections

Un tel scrutin rend toute projection très complexe. Les sondages ne donnent une photographie que des premières préférences, mais cela ne permet guère de réaliser des projections en termes de sièges. Le « panachage » entre les partis, les candidatures multiples et les personnalités en jeu rendent toute anticipation très dangereuse. En réalité, ce mode de scrutin est surtout un mode de scrutin personnalisé qui explique l'importance au Dáil des élus « indépendants », inclassables souvent, mais dotés de personnalités fortes ou de bons ancrages locaux.

2. Que disent les sondages ?

> Les grands partis en difficulté

Tous les sondages donnent le Fine Gael, le parti du Taoiseach (le Premier ministre irlandais, Enda Kenny) en tête. Mais sa position se fragilise et il ne saurait retrouver les 36,1 % de 2011. Il subirait un recul allant de 6 à 10 points, ce qui n'est pas une bonne performance, même s'il devrait rester le premier parti du pays. Il est donné à 28% par le dernier sondage en date. La nouveauté, c'est que Fianna Fáil, l'autre grand parti traditionnel, qui a dominé la vie politique irlandaise entre 1932 et 2011, ne devrait profiter que modérément de cet affaiblissement du Fine Gael, ce qui pourrait ne pas lui permettre de passer devant lui. Si, depuis quelques jours, il semble avoir engagé une remontée, son score est donné entre 21% et 23% des voix. En 2011, il avait obtenu 17%.

> Le grand perdant : le Labour

Le grand perdant attendu de ces élections, c'est le Labour. Les Travaillistes avaient connu une forte poussée en 2011 à 19,7% des voix en raison de leurs promesses anti-austérité. Le Labour avait été, pour la première fois, le deuxième parti du pays. Mais la participation au gouvernement dirigé par Enda Kenny a donné à ce parti une image d'opportunisme et de trahison qu'il paie cher aujourd'hui. Il devrait subir une déroute. Les projections vont de 6% à 9%. Et, comme le souligne Conor O'Donnell, directeur de l'Irish Daily Mail, « l'élection se jouera sur les choix des déçus du Labour et sur leurs choix secondaires : retourneront-ils au Fianna Fáil ou iront-ils au Sinn Féin ?»

> Les gagnants : Sinn Féin et les indépendants

Le gagnant pourrait donc être le Sinn Féin, parti de la gauche nationaliste. Le parti est cependant très critiqué pour son programme et son passé proche de l'IRA. Il est en net recul depuis quelques jours, mais pourrait encore gagner 5 à 10 points par rapport à ses 10% de 2011. Le dernier sondage le donné à 15%. L'autre gagnant sera l'alliance indépendante qui regroupe des individualités qui n'ont souvent rien de commun entre elles, mais qui profitent du système électoral. Ensemble, ces indépendants pourraient obtenir 18% des premières préférences.

> Les petits partis

Il existe enfin plusieurs petits partis qui obtiendront sans doute quelques députés chacun : l'Alliance contre l'Austérité représente l'extrême gauche, Renua représente des positions très conservatrice, les Sociaux-démocrates reprennent les idées du Labour de 2011, un centre-gauche anti-austérité. Avec les Verts, ces trois partis pourraient représenter ensemble de 10% à 15% des votes.

Au total, les trois partis traditionnels (Fine Gael, Fianna Fáil et Labour) devrait rassembler entre 55% et 60 % des voix, contre 73% en 2011. L'élection marquera donc une défiance certaine à l'égard du système politique traditionnel.

3. Les programmes

> Fine Gael et Labour : continuer

Fine Gael a centré son programme sur la poursuite de la reprise économique. Son slogan a été « laisser la reprise se poursuivre. » Enda Kenny essaie d'incarner la stabilité politique dont le pays a besoin pour attirer les investissements étrangers. Il présente également l'ambition de créer 200.000 emplois de plus (sans préciser comment) et un vaste programme mêlant investissements dans les services publics et baisses d'impôts. Fine Gael affirme que la croissance - dont une condition serait la reconduite de la coalition sortante - assurera le financement de ces promesses en créant un « espace budgétaire » suffisant. Ce programme est aussi grosso modo celui du Labour.

> Fianna Fáil : capter un large électorat

Fianna Fáil a pris un biais plus « centre-gauche » dans cette campagne, afin de récupérer les voix perdues du Labour, sans vrai succès jusqu'ici. Le parti prétend cependant lui aussi financer des investissements publics et réduire certaines taxes, mais, à la différence de Fine Gael, il souhaite revenir sur certaines mesures d'austérité, comme la baisse du salaire des fonctionnaires. Il est le seul à défendre également l'Irlande rurale. Le programme de Fianna Fáil est cependant un fourre-tout qui entend retrouver la position transcendante au sein de toute la société qu'il avait jadis : il veut donc satisfaire tout le monde, de l'homme d'affaires à l'ouvrier.

> Sinn Féin : investir et partager mieux la croissance

Sinn Féin souhaite lancer un vaste programme d'investissements publics financés par le maintien de la charge sociale universelle (un impôt progressif créé durant la crise) et par de nouvelles taxes sur les plus riches. Il entend aussi revenir sur certaines mesures d'austérité comme le paiement de l'eau courante, imposée en 2014. Sa position est de mieux partager la croissance retrouvée. Il est enfin le seul parti à afficher sa volonté d'unifier l'Irlande.

4. La campagne

> L'essoufflement d'Enda Kenny

La campagne a été marquée par un très grand scepticisme des électeurs vis-à-vis d'Enda Kenny et de son message de reprise. Le caractère partiel et inégal de la reprise économique n'a pas été suffisamment pris en compte et a provoqué un véritable rejet du message de continuité du premier ministre. Il en a été réduit à porter l'argument de la peur du chaos.

Mais la personnalité d'Enda Kenny est très contestée désormais : sa rigidité, son autoritarisme, son manque de capacité à convaincre jouent contre lui. Il apparaît, selon Conor O'Donnell comme « peu digne de confiance », « peu enthousiasmant. » Les couteaux semblent déjà tirés au sein du Fine Gael pour préparer sa succession.

> Le rejet des promesses

L'autre élément marquant de la campagne a été le rejet des promesses. L'actuel gouvernement a largement abandonné ses promesses après son arrivée au pouvoir en 2011. Les électeurs n'y croient désormais clairement plus. Le Fianna Fáil et son programme généreux en fait les frais, mais aussi le Fine Gael en raison du manque de solidité de son « espace fiscal. »

> Le "diable" Sinn Féin

Le Sinn Féin a été le « démon » de cette campagne, combattu farouchement par les autres partis, non seulement sur son programme et sa volonté de baisser les taxes, mais aussi sur son passé proche de l'IRA. Il y a perdu beaucoup de sympathies, et son étoile est plutôt déclinante.

> Les petits partis ont-ils le vent en poupe ?

Enfin, le débat télévisé a montré des petits partis faisant preuve d'imagination et d'enthousiasme. « Cela tranchait avec les grands leaders qui semblaient fatigués et peu impliqués », souligne Conor O'Donnell. Tout le monde en Irlande est parvenu à la même conclusion. Les Sociaux-démocrates, notamment se sont montrés assez convaincants. Les électeurs pourraient donc envoyer au Dáil de nombreux élus de ces partis, ce qui accroîtrait l'éparpillement de l'électorat.

5. La future coalition

Tout le monde part du principe qu'aucun parti ne devrait pouvoir obtenir les 80 sièges nécessaires à la majorité absolue. Mais la coalition sortante elle-même devrait aussi manquer ce niveau. La question est de savoir de combien. Et c'est ici que le problème du mode de scrutin s'invite à nouveau, rendant très peu visible l'issue du scrutin.

> Fine Gael, Labour et Sociaux-démocrates ?

S'il manque quelques sièges à la majorité sortante pour obtenir la majorité absolue, Enda Kenny aura alors deux options. La première sera de tenter d'attirer les Sociaux-démocrates, mais tout dépendra alors de leur nombre d'élus. Une telle alliance à trois ne sera pas aisée à accepter pour les Sociaux-démocrates cependant : ils perdraient leur particularisme face au Labour et risquerait le même sort que ce dernier, en n'ayant pas leur tradition politique.

> Un gouvernement minoritaire ?

La coalition actuelle pourrait alors former un gouvernement minoritaire soutenu par des indépendants. Là encore, tout dépendra du nombre d'élus de ces derniers et de leurs natures. Chaque choix sera individuel. Le gouvernement aura une majorité instable, mais peu survivre. L'histoire irlandaise donne deux versions différentes de coalition de ce type. En 1982, l'affaire avait tourné court et il avait fallu dissoudre le parlement. Mais en 1997, le gouvernement minoritaire avait fini la législature. « Les problèmes viennent souvent lors des votes des budgets. Si la croissance se poursuit et que les budgets sont moins serrés, ce type de coalition peut survivre », analyse Fionnán Sheahan, directeur de l'Irish Independent.

> Une grande coalition ?

Mais si la coalition sortante ne peut constituer de majorité ou est trop éloignée de la majorité, il faudra trouver une autre solution. Toute alliance avec le Sinn Féin étant exclue par les deux grands partis, beaucoup réfléchissent à une « grande coalition » entre les deux partis traditionnels : Fine Gael et Fianna Fáil. Cette option est aujourd'hui rejetée par les deux partis, mais elle semble possible à Conor O'Donnell et Fionnán Sheahan.

Il est vrai que les distinctions idéologiques ou programmatiques entre les deux partis sont très faibles. « La différence est historique, elle remonte à la guerre civile de 1922-1923 sur le traité avec le Royaume-Uni concernant le statut de l'Irlande », rappelle Conor O'Donnell. Pas de quoi empêcher une alliance ? Pas si sûr, car il en va de l'identité des deux partis. Fianna Fáil, ancien parti dominant, traversant toute la société, veut conserver cette vocation de « pouvoir parler à tous. » Toute alliance avec Fine Gael le rejetterait à droite de l'échiquier politique, dans une position où son identité et son existence seraient remises en question. « Fianna Fáil peut éclater en cas de grande coalition », prévient Conor O'Donnell. Son leader, Micheal Martin devrait donc être fort hésitant, et c'est pour cela qu'il exclut toute alliance avec Fine Gael.

L'autre problème concerne le statut du Sinn Féin qui, en cas de « grande coalition » deviendra l'opposition officielle et pourra profiter de chaque faux pas de l'alliance. Beaucoup craignent que cette coalition ne profite qu'au Sinn Féin, le Labour étant discrédité à gauche. C'est un point que les proches du Fine Gael, comme la présidente de l'association irlandaise de l'Internet, Joan Mulvihill, soulignent beaucoup : la "grande coalition" serait une chance pour le Sinn Féin et doit donc être évité le plus possible.

Une autre option ?

L'après-élection pourrait alors durer et un scénario « à l'espagnole » avec de nouvelles élections pourrait ne pas être écarté. Une coalition « à la portugaise » regroupant des forces opposées à l'actuelle majorité semble peu probable aujourd'hui compte tenu de l'opposition très forte entre Fianna Fáil et Sinn Féin.

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Commentaires
a écrit le 25/02/2016 à 9:18 :
mr Godin : l'Espagne n'a pas " connu " la troika , comme vous de le dites ;
souvenez vous ( ou recherchez ) , sur les 100 milliards d'euros debloqués par l'UE pour renflouer les banques , l'Espagne n'à pris que 39 milliards ;
vous ecrivez que " les scrutins se sont tous soldés par des echecs pour les pays ayant suivi les politiques europeennes d'ajustement ..." ...SANS BLAGUE ? echec pour qui ?
vous pourriez aussi avoir l'honneteté de completer vos dires : ECHEC POUR LES ELECTEURS ; car la gauche , faisant campagne sur l'anti- rigueur , à repris la main pour aussitot ...cirer les pompes de la troika ... ! ( pour l'Espagne , ce n'est pas fini , et pas gagné ...pour la gauche ) . Vous nous prechez sans arret " l'anti-rigueur " et l'anti-troika " , et ce depuis plusieurs années ...croyez vous avoir gardé un semblant de credibilité ?
a écrit le 24/02/2016 à 13:51 :
Bon papier, très éclairant, de journaliste.

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