« La troïka n'est pour rien dans la croissance irlandaise »

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Aidan Regan s'interroge sur le mythe du succès de l'austérité en Irlande.
Aidan Regan s'interroge sur le mythe du succès de l'austérité en Irlande. (Crédits : Reuters)
Aidan Regan, directeur de l'Institut européen de Dublin, explique pourquoi les politiques voulues par la troïka ne sont pas les vraies causes de la reprise irlandaise.

LA TRIBUNE - Vous avez publié au début de février un texte remarqué sur la vraie nature de la croissance irlandaise. Première caractéristique de cette croissance : l'inégalité qui l'accompagne.

AIDAN REGAN - Oui, la forte croissance de l'économie irlandaise est indéniable, mais tout le monde n'en profite pas, loin de là. Un chiffre suffit à s'en convaincre : 65 % des ménages irlandais gagnent moins de 50.000 euros par an. Ils demeurent très en colère aujourd'hui et, auprès d'eux, le discours du gouvernement sur la reprise de l'économie ne passe pas.

La croissance, selon vous, est concentrée sur les grandes multinationales de la technologie et de la pharmacie, et cela alimente encore les inégalités ?

Dans ces grandes multinationales, qui viennent s'installer en Irlande pour profiter du faible taux d'imposition des entreprises et de la flexibilité du marché du travail, les emplois créés sont des emplois très bien payés pour des personnes ayant un haut niveau de formation. Mais cela conduit à une divergence croissante dans la société irlandaise entre les personnes à haut niveau technologique et à hauts salaires et ceux à faible niveau technologique et à bas salaire.

Cette croissance ne profite, par ailleurs, que très partiellement aux Irlandais. Les emplois créés par les multinationales sont souvent, et c'est logique, des emplois pour des expatriés. Alors que ces entreprises créent des emplois à Dublin, les jeunes Irlandais, eux, continuent à émigrer.

Le miracle de l'emploi irlandais existe-t-il ?

Depuis 2012, le nombre de personnes employées a progressé de 135.000 personnes. Beaucoup ont trouvé un emploi dans l'industrie, les services à l'export ou la pharmacie. Mais il y a beaucoup d'emplois temporaires et précaires. Surtout, il existe encore 82.000 personnes employés dans le cadre d'emplois subventionnés par le gouvernement.

La croissance irlandaise n'est pas pour vous le fruit des « réformes structurelles » imposées par la troïka ?

La logique de la troïka était de dire qu'il fallait réaliser une politique d'offre, par des réformes structurelles, par des privatisations, par le désengagement de l'Etat. Ces mesures auraient dû ramener la croissance. Rien de tout cela n'a réellement été fait en Irlande. Si l'on observe réellement la politique qui a été menée, on constate que, si les dépenses et les investissements publics ont été réduits, le salaire minimum a été relevé et le marché du travail a été davantage régulé. On est allé en Irlande dans un sens contraire à ce qu'a proposé la troïka, et la forte croissance s'appuie sur la création d'emplois à salaires élevés. Bref, la reprise ne doit vraiment pas grand-chose à la troïka.

Vous insistez également sur l'importance de l'Etat dans l'attractivité irlandaise pour les multinationales...

C'est un élément clé de la réussite irlandaise. L'Etat joue un rôle déterminant dans la recherche des entreprises qui viennent s'installer en Irlande. Deux agences d'Etat, l'Enterprise Ireland et l'Industrial & Development Agency (IDA), ont joué un rôle décisif pour l'attractivité du pays, particulièrement en étant capable de repérer les tendances montantes et les entreprises clés de ces secteurs pour, ensuite, les aider à s'installer dans le pays. L'argent investi dans ces agences est de l'argent public fort bien dépensé. Ces deux agences, constituées de fonctionnaires, sont à l'origine des « clusters », ces ensembles d'entreprises regroupés par secteur, qui est une des clés du succès irlandais. Ils ont joué un rôle essentiel dans le modèle économique irlandais. Grâce à leur travail, l'Irlande a pu saisir les opportunités au fil de l'évolution des technologies, ce que d'autres pays, comme la Finlande, par exemple, n'ont pas su faire. Ce sont ces deux agences qui ont contribué à la reprise, parce que, grâce à elles, les secteurs dominés par les multinationales en Irlande ont traversé la crise sans vrai dommage.

Moins qu'une crise de compétitivité, la crise irlandaise était donc une crise bancaire, avant tout ?

C'était une crise bancaire, mais aussi la crise d'un modèle politique fondé sur les baisses d'impôts. Une fois la récession arrivée, le budget de l'Etat n'a pas été en mesure de faire face aux baisses des recettes fiscales et il a fallu relever fortement les taxes. Mais il ne faut pas s'y tromper : l'austérité budgétaire n'avait pour seul but que de maintenir l'Irlande dans la zone euro. Cela n'avait rien à voir avec le secteur privé et l'économie nationale.

L'Irlande est en pleine campagne électorale. Que vous inspire les programmes des différents partis ?

Ce qui est frappant, outre le discours du parti du Premier ministre sortant sur la reprise, c'est que les politiciens n'ont pas retenu la leçon des années d'avant la crise. Ils proposent toujours des baisses d'impôts, comme si l'Irlande pouvait vivre avec des impôts à l'américaine et des services publics à l'européenne. Je crois que les électeurs irlandais sont désormais prêts à comprendre qu'il faut payer davantage d'impôts pour financer des services publics dont le pays a réellement besoin. D'ailleurs, ces services publics font partie de la compétitivité du pays et sont essentiels pour que les multinationales et leurs employés demeurent à long terme dans le pays. Il est fâcheux que le Fine Gael [le parti conservateur du premier ministre, Ndlr] continue à privilégier ces baisses d'impôts pour plaire à son électorat aisé. Or, le manque d'investissement public est un danger pour l'économie irlandaise.

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Commentaires
a écrit le 24/02/2016 à 9:22 :
tiens tiens ...on aurait pu le croire ...en vacances , ou en formation ( ou viré ) ...mais non ;
l'ineffable mr Godin de retour dans ses oeuvres : après Tsipras et la Grece ...puis Podemos et l'Espagne ( ce n'est pas fini d'ailleurs )...le voici sur un nouveau terrain de chasse : l'Irlande ...! laquelle Irlande ..." ne doit rien à la troika ...mais peut etre plus que mr Godin ne le croit , à sa politique des taxes ...! ce n'est pas seulement en terme d'emplois , qu'il faut raisonner , mr Godin mais aussi de transferts de benefices .
a écrit le 23/02/2016 à 17:10 :
Romaric c'est difficile d'admettre que l'on a tort. Comme l'Irlande s'en sort beaucoup mieux que la Grèce maintenant vous tentez de nous expliquer que cela n'a rien à voir avec la politique suivie. Au bout d'un moment il faut savoir reconnaître quand on s'est trompé,
Réponse de le 24/02/2016 à 3:15 :
-30% de baisse de dépenses publiques en Grèce -> -25% du PIB.
L'Irlande est un paradis fiscal qui pompe l'argent de tous les autres pays européens. Si tous les pays européens appliquent sa stratégie, aucun impot n'est payé, on y perd tous.
a écrit le 23/02/2016 à 16:02 :
On sera partiellement d'accord avec cet article. Le succès actuel de l'Irlande tient au très bon travail de ses agences et à la qualité de ses populations comme de sa gestion, nombres d'entreprises s'installent entièrement et des plus grosses comme Pfizer ou Jonhson Control. L'Irlande a choisi de jouer à la table des grands, le pays qui est petit connaît donc ses limites pour ce faire - mieux vaut pour ne pas être broyé- il a donc l'habitude plus que d'autres des chocs financiers dont il sait agencer le retournement, il sait aussi plier devant plus fort. C'est ce qui a été fait avec les européïstes : le pays a été pris comme premier cobaye d'une mesure "troîka" dont il n'avait pas besoin pour qu'elle soit adoubée et ensuite inoculée à d'autres comme la Grèce par exemple. Il a su négocier cette contrainte imposée et a fait de cette concession un sursaut national vers la victoire. Que les citoyens désirent aller plus vite pour plus de monde est une chose légitime et saine mais que l'on en fasse un faux argument politique "de gauche" ne trompe personne, tout le monde sait d'où vient le pays et des tristesse face aux anglais qui ont été les siennes. Car il faudrait aux contestataires ambivalents que l'on excite ici, dire ce qu'il faudrait faire de mieux et, là, on retrouve les vieilles pompes éculées de la relance stupide, c'est à dire le processus de ruine du pays. Pourtant on le sait il faut investir lorsqu'il y a des perspectives rentables et non dans le vide, et, pour ce faire il faut les construire, les dénicher avec une certaine patience raisonnée. L'Irlande est dans ce cas, espérons qu'elle ne dévie pas de cette trajectoire.
Réponse de le 23/02/2016 à 16:33 :
Comme la Hollande et le Luxembourg, ce pays ne doit son succès qu'a sa politique fiscale qui consiste a pomper les bénéfices et la TVA des autres pays de l'UE. Vous enlevez cela et l'Irlande s’écroule dans le mois qui suit, tout simplement.
Il est peu probable que les grands pays se laissent faire encore longtemps.
Réponse de le 23/02/2016 à 16:41 :
A part les insultes et les sarcasmes, on ne comprend pas grand chose à cette réponse consistant à proférer des diatribes idéologiques, coupées de la réalité.
a écrit le 23/02/2016 à 10:42 :
Aux Irlandais de se réveiller. Hélas ils sont tellement habitués à émigrer aux USA pour travailler que je n'y crois pas trop.
Une remarque sur les fonctionnaires : comme en Allemagne, dans les pays anglo-saxons il n'y a pas de garantie d'emploi pour les fonctionnaires. Les administratifs sont d'ailleurs souvent licenciés à la place du personnel productif de l'industrie et des services.
Plus important, il n'y a pas cette coupure invraisemblable comme en France entre Fonction Publique et société civile. Les fonctionnaires sont issus de la société civile, il en ont les capacités (formation initiale). Les dirigeants de la FP sont des ingénieurs qui passent de la direction d'entreprises à la FP et inversement, en conséquence cela marche forcément mieux qu'en France où des énarques, d'un autre âge, bénéficient de privilèges inadmissibles et dirigent ... alors qu'ils n'ont pas les compétences pour cela mais ils sont issus de familles très riches !
C'est le retour très organisé de la noblesse d'ancien régime, que le philosophe Bourdieu avait nommé la noblesse d'Etat, dans un livre déja ancien .. mais rien n'a changé en France !
a écrit le 23/02/2016 à 9:48 :
Il y a tout et son contraire dans cet article.
-si de nombreuses multinationales technologiques et pharmaceutiques s'implantent en Irlande, c'est bien parce que les pouvoirs y ont maintenu contre vents et marée (et d'ailleurs parfois contre l'avis de la troïka) une politique de l'offre fondée sur la compétitivité fiscale pour les entreprises (au prix d'une forte austérité pour les ménages).
-si les emplois qu'elles y créent sont occupés par des expatriés laissant les emplois de service (et l'émigration) aux irlandais peut être y a-t-il un problème de formation ?
En tout cas avec un PIB/habitant supérieur de 25% au PIB français, difficile d'accuser l'€ ou encore la troïka d'y avoir pénalisé l'économie. ..
a écrit le 23/02/2016 à 8:39 :
ca laisse baba d'entendre que la presence d'agences pour capter les multinationales ou autres est a l'origine de la reussite d'un pays
la france devrait avoir un pib/capita 3 fois superieur a celui des suisses, vu le nombre d'agences!
bon, sinon les multinationales americaines s'installent en irelande car c'est pas trop eloigne culturellement et linguistiquement, et que les yanks se mefient moins des paddies que des cockneys
et comme la fiscalite est legere on ne va pas cracher dans la soupe!
( et au passage les postes a bas salaires en irelande sont tenus par les gens des pays de l'est)

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