"La fin d'un certain monde ultralibéral"

 |   |  984  mots
Grand témoin de l'actualité sur la vision du monde de l'après-crise, André Comte-Sponville, philosophe, vient de publier "Le capitalisme est-il moral?" chez Albin Michel.

"Rien ne sera plus comme avant", a répété Nicolas Sarkozy, qui affirmait ainsi que la crise et la réaction des États allaient transformer le mode de fonctionnement du monde. Partagez-vous ce pronostic ?

Ce n'est pas un pronostic, c'est une tautologie. Rien n'est jamais comme avant. Quand bien même il n'y aurait pas eu de crise économique en 2008-2009, il est évident que le monde, en 2010, eût été différent de ce qu'il était en 2007. C'est ce qu'on appelle le temps, l'histoire, l'irréversibilité du devenir... Cela donne raison à Héraclite, davantage qu'à Sarkozy ! Tout coule (panta rhei), tout change: crise ou pas, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Cela dit, il y a des événements plus importants que d'autres, et c'est le cas, bien évidemment, de la crise économique que nous traversons. Encore faut-il ne pas exagérer sa nouveauté. Ses principales leçons sont des confirmations, plutôt que des innovations.

Que confirme-t-elle ?

D'abord l'amoralité du capitalisme. Certains se sont enrichis scandaleusement, y compris en laissant leur entreprise au bord de la faillite, quand d'autres, qui ont fait leur travail correctement, se retrouve au chômage ou dans la misère. Vous trouvez ça moral ? La crise confirme aussi que le capitalisme est incapable de se réguler lui-même d'une façon socialement et moralement acceptable. Il y a certes une autorégulation du marché (c'est le cas, notamment, de cette crise), mais qui produit des effets moralement choquants et socialement destructeurs. Bref, les ultralibéraux avaient tort. Le marché ne suffit pas à tout.Troisième confirmation: cette crise nous montre une nouvelle fois que la morale est incapable de réguler l'économie. Ce n'est pas nouveau. Si on avait compté sur la conscience morale des chefs d'entreprise pour améliorer le sort de la classe ouvrière, nous serions toujours au XIXe siècle ou chez Zola. Mais la crise l'illustre une nouvelle fois. Si on avait compté sur la conscience morale des banquiers pour éviter les crises financières, nous serions... dans la crise que nous connaissons ! D'où une quatrième et dernière confirmation. Si le marché est incapable de se réguler suffisamment lui-même, et si la morale est tout aussi incapable de réguler l'économie, que reste-t-il? Il ne reste que le droit et la politique! C'est ce qu'on appelle aujourd'hui "le retour des États", et c'est une bonne nouvelle. Il s'agit de fixer des limites non marchandes au marché. Ce n'est pas la fin du libéralisme, bien au contraire, mais la fin, au moins provisoire, d'un certain nombre d'illusions ultralibérales.

Quelles sont les leçons qui n'auront pas été tirées ?

Elles portent moins sur la crise que sur la mondialisation. C'est surtout vrai à gauche, me semble-t-il. Certains, au PS, font mine de croire que la crise leur donne rétrospectivement raison. Je crains qu'ils n'aient tort. Dans une économie mondialisée, l'État ne saurait être un rempart. C'est où le " volontarisme", comme on dit aujourd'hui, atteint sa limite. Cela vaut aussi pour la droite. "J'irai chercher la croissance avec les dents", disait M. Sarkozy. Et nous voilà en pleine récession... Quand notre président comprendra-t-il que ce n'est pas avec les dents qu'on fait de la croissance ? On ne commande au marché qu'en lui obéissant. La volonté ? Elle est bien sûr nécessaire. Mais si on lui demande des choses qui ne relèvent pas de son pouvoir, ce n'est plus de la volonté mais du volontarisme, au sens péjoratif et vrai du terme.

De nouvelles valeurs vont-elles s'imposer dans la société française ?

Cette manie des journalistes, de toujours vouloir du nouveau ! Allez-vous, à chaque crise économique, tourner votre veste, trahir vos idéaux, changer de morale ? Drôle de conception ! Quelles sont vos valeurs ? Celles que vous avez reçues, et que vous devez transmettre à vos enfants : la liberté, la justice, la générosité, la sincérité, le courage, l'amour... Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce ne sont pas de nouvelles valeurs ! C'est bien ainsi. Faut-il, parce que le CAC 40 a perdu 50 %, considérer que les Évangiles sont dépassés, qu'Aristote est obsolète, que Spinoza ou Kant sont ringards, que Gandhi ou Martin Luther King n'ont rien compris ? Libre à vous. Mais je ne vois pas bien comment vous allez élever vos enfants... Quant à moi, je sais que l'Éthique à Nicomaque (Aristote), les Évangiles ou l'Éthique de Spinoza ont moins vieilli qu'un numéro de la Tribune datant d'une quinzaine de jours... Il ne s'agit pas d'inventer de nouvelles valeurs. Il s'agit d'inventer une nouvelle fidélité aux valeurs que nous avons reçues, et que nous avons donc à charge de transmettre. Car la seule façon d'être vraiment fidèle à ce qu'on a reçu, c'est évidemment de le transmettre.

Voyez-vous émerger de nouveaux risques ?

Deux risques principaux nous menacent. D'abord le risque écologique, qui met en cause l'équilibre de la planète, donc la survie même de l'humanité. Ensuite un risque idéologique ou culturel: l'affrontement entre le fanatisme des uns (notamment, mais pas seulement, musulmans) et le nihilisme des autres (surtout occidentaux), fût-il rebaptisé consumérisme, individualisme ou hédonisme. Contre ces deux risques, il n'y a qu'un seul remède : construire une politique à l'échelle du monde. Il ne s'agit pas, là encore, d'inventer de nouvelles valeurs, mais d'inventer, collectivement, de nouvelles façons de les mettre en ?uvre. La seule façon d'éviter le "choc des civilisations", c'est de bâtir une civilisation mondiale, autour des valeurs laïques, démocratiques, respectueuses des droits de l'homme qui sont celles aujourd'hui (voyez ce qui se passe en Iran) de la jeunesse du monde, du moins quand elle ne sombre ni dans le fanatisme ni dans le nihilisme.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Puisse-t-il être traduit dans toutes les langues .
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
le réaménagement actuel en effet n'est pas la fin du capitalisme mais la sanctions pour des dirigeants qui se sont comportés comme des braqueurs, dommage que peuple en régle général a cru que ces braqueurs étaient de Robin des bois en permettant des crédits(immobiliers et consommation) qui allaient nous conduire dans le mur.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Heureusement que nous avons en France des philosophes et des économistes particulièrement brillants, mais pas très bien vus dans les sphères Elyséennes et gouvernementales !!! trop brillants ...
J'apprends ce matin que 110000 emplois ont été sauvés par le médiateur bancaire !! cela veut dire les banques, sans l'intervention du médiateur, auraient laisser CREVER plusieurs centaines d'entreprises et leur 110000 employés. Que penser de ces employés de banque qui, pour conserver leurs scandaleux bonus et leur prochain voyage aux Maldives, vont mettre sans vergogne d'honnêtes gens sur la paille. Oui il n'y a plus de morale !
Philosophes, économistes et chefs d'entreprises humains aidez-nous à nous libérer des banques.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Oui, le marché est passé en quelques années de la région au monde, et ce qui pouvait être régulé par une politique national n?est plus vrai aujourd?hui.
Le calcul des couts salariaux qui ont entraînés leur lot de délocalisation seront-ils unifiés même avec une politique mondiale forte.
Il n?en reste néanmoins vrai que l?innovation et les efforts de productivités ne seront jamais harmonisés et resteront à la charge de l?entreprise. Dans la fabrication d?une chaussette n?avons-nous pas plus affaire avec une machine ultra performante plutôt que de la main d??uvre. Prenons-nous en compte dans nos couts l?intégralité du processus logistique. N?est-il pas meilleur marché de manger la pomme du verger d?à coté que la pomme qui vient de Nouvelle Zélande.
Une politique nationale forte et immédiate sur l?innovation devrait avoir les effets les plus bénéfiques.
De toute façon si nous ne le faisons pas, les autres en profiteront en faisant leur marché en France où la main d??uvre est bien formée et devient de plus en plus accessible (baisse des salaires du fait de la baisse des emplois).
A quand une vrai politique des couts pour que l?entreprise France soit de nouveau compétitive.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Merci Monsieur,

Quand la philosophie vient au secours des médiocres.
Votre vision est en tout point remarquable.
J'ai peur malgré tout que peu d?économiste, et que seulement quelque politiques soient capables de reconnaitre cette suite de constats et d?évidences pour une raison assez simple dans le fond.
Les Economistes ne peuvent reconnaitre que le marché a besoin de régulation et de retour de l'état. Tous, ou presque tous, n'ont aucun autre modèle de croissance économique à proposer dans ce cadre là.
Tous sont convaincus que la seule solution à la crise c'est Schumpeter, Adam Smith, etc...
Il n'y a pratiquement qu'un Joseph Eugène Stieglitz pour penser un modèle de croissance relatif et durable.
La grande majorité des économistes est imprégné du paradigme: marché libre et totalement dérégulé.
Et le constat est que ce monde est ultra libéral mais dans le fond hyper protectionniste: le nord contre le sud. C?est un monde libéral dans lequel la concurrence libre et non faussée est une vue de l'esprit.
Mais dans le jeu de répartition des richesses condensées dans ce monde, ce paradigme convient comme modèle dominant.

Quant aux politiques leur lisibilité du monde se limite à la frontière de leurs circonscriptions. Ils sont focalisés sur des échéances locales ou nationales, et n'envisagent absolument pas de s'effacer pour laisser place à une Europe Politique.
Aussi hormis quelques politiques, on peut considérer que tous sont incapables de penser la gouvernance mondiale. La plupart parlent de Containment en ce qui concerne Internet. Internet est un outil pour une nouvelle gouvernance mondiale. Mais si Sir Tim Berners Lee pense data Link et imagine l'étape ultime vers une sorte de grand cerveau planétaire, nos politiques n'en sont qu'à l'ère des panels.
Et « Il ne peut y avoir de vent favorable pour ceux qui ne savent ou aller » (senec).
Demain ne sera pas hier. C?est une évidence. Et pourtant tous espèrent hier plutôt que demain. Nous regardons le temps « du pacte des déséquilibres ».
Le monde suivant Stieglitz est majoritairement du domaine de l?utopie.
Et pourtant il est évident que notre humanité est à la croisée des chemins. Les choix de civilisation d?aujourd?hui auront une influence sur sa survie. Car nous sommes effectivement dans un contexte d?extinction de masse. Car le réchauffement climatique ne peut être arrêté mais juste limité. Parce que maintenir 1 milliards d?affamés sans agir est simplement intenable dans une ère relativiste des flux d?informations.
Alors place aux philosophes, aux scientifiques, aux artistes, à la société civile, pour ensemble penser le monde. Demain ne sera pas hier.
Mais demain peut assurer la continuité d?hier dans une montée inexorable aux extrêmes. Ce qui sera intolérable pourrait faire émerger un siècle de barbarie absolue.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Remarquable de clarté, et la mise en garde sur la recherche de la nouveauté pour résoudre chaque crise est particulièrement pertinente, surtout pour nos pays occidentaux. Si j'adhère à la proposition de politique mondiale , je crains fort que cette idée ne soit pas encore partageable dans l'immédiat, car les valeurs laÏques, démocratiques sont combattues dans une majorité d'états, et des remises en cause sont tentées dans notre propre pays.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Question à Mr Comte-Sponville :

«L?Etat a le monopole de la création monétaire, distribue les licences bancaires, fixe les taux d?intérêt, définit les fonds propres, juge les produits. Où est le marché dans ce système?»

C'est la planification qui a échoué pas le marché.

a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Bravo à A. Comte-Sponville pour ses réponses, dignes du philosophe qu'il est, à Valérie Second pour son interview, à la Tribune pour sa tribune. Le livre d'A.C-S. sera, je n'en doute pas, du même tonneau qualitatif. "Il ne reste que le droit et la politique !" : collectivement ! Sans doute. Mais rien n'empêche qu'au niveau personnel, dans quelque position sociale où l'on est, on ne soit pas simplement bête.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Pourquoi faut-il qu'on parle d'ultra libéralisme quand on veut parler de libéralisme ? Cela s'appelle du terrorisme intellectuel. L'ultra libéralisme est une déviance du libéralisme au même titre que l'islamisme est une déviance de l'Islam. Tous les libéraux ne sont pas des ultra-libéraux, bien loin s'en faut,de même que tous les musulmans ne sont pas tous islamistes. Prenons garde aux généralisations. Aujourd'hui, toutes les formes de progrès passent par le libéralisme et non par l'étatisme. Regardons tout simplement quels sont les pays les plus évolués de la planète, tant sur le plan économique que social ; je ne vois pas une réussite flagrante des pays socialistes où l'étatisme étaient de règle.
Ceci étant dit, il est évident que le libéralisme se doit d'avoir en permanence des garde-fous permettant d'éviter les excès que nou avos pu constater. Quant à parler d'un "monde ultra-libéral", ce n'est pas sérieux. Voyez ces millions d'entrepreneurs,dans tous les pays du monde, qui utilisent le libéralisme pour faire progresser leurs entreprises pour le bien de chacun tant sur le plan économique que social : ce n'est pas de "l'amoralisme"capitalistique" et démontrent que le capitalisme est tout à fait capable "de se réguler lui-même d'une façon socialement et moralment acceptable". Régulons plus intelligemment les marchés afin qu'une minorité agissante sans foi ni loi ne puisse pervertir le monde économique. Mais de grâce ne généralisons pas.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Detracteur de Samuel Huntinghton 12 ans apres, et anticapitaliste en 2009, ce n'est pas forcement brillant, mais simplement arriviste. Le retour de l'etat dans l'economie, c'est relatif. Quand a la morale du marche, c'est justement parce qu'elle n'existe pas que le marche arrive a se reguler (cf Adam Smith). Plus que leger, les propos du philosophe, voir plutot franchement simpliste... les mechants speculateurs versus le pauvre peuple debauche, ca c'est du Zola, mais on est quand meme en 2009, et les actionnaires des fonds de pensions sont la classe moyenne, pas franchement les avares patrons. Les bulles speculatives sont par definition le propre du marche. Quand a l'intervationnisme de l'administration Obama pour sauver un GM ou Lehman Brother, je ne sais pas s'il vaut mieux une intervation ou une regulation sauvage du marche, les consequences de ces actions sont a juger d'ici quelques temps.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
à Elbarto : Vous commettez une erreur monumentale dès vos premiers mots en disant que l'état a le monopole de la création monétaire. Car il ne l'a plus depuis VGE en 1973/1974. Renseignez vous avant de vous avancer. Vous découvrirez par ailleurs, que le système bancaire d'aujourd'hui est totalement pervers, et qu'il nous amènera droit dans le mur, tantôt.

Cordialement.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
ah et j'oubliais. C'est depuis cette époque (et non depuis Mitterrand seulement, comme on a souvent tendance à le dire) que notre dette publique a explosé. un peu plus de 200 milliards d'euros au moment de la perte du droit de la création monétaire par l'état, 1300 au moins aujourd'hui.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
"J'irai chercher la croissance avec les dents" c'est vouloir faire de la croissance pour de la croissance et c'est complètement idiot !

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :