Colette Neuville : "il faut réconcilier intérêt général et intérêts particuliers"

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(Crédits : <small>DR</small>)
Tout à la fois juriste et économiste, Colette Neuville a fondé il y a dix-huit ans, après avoir gagné une première bataille contre les agents de change, Tuffier Ravier PY, une Association de défense des actionnaires minoritaires, plus connue sous le nom d'Adam. Représentant de petits et gros actionnaires floués lors d'opérations de prises de contrôle, elle a engagé de nombreuses batailles judiciaires.

Colette Neuville, vous êtes présidente de l'Association de défense des actionnaires minoritaires. « Le monde ne sera jamais plus comme avant » a-t-on beaucoup entendu. Partagez vous ce diagnostic ?

Il est vrai qu'avec la crise, l'Occident a pris conscience de son déclin relatif par rapport aux continents émergents, que sont l'Asie et l'Amérique latine. Nous avons utilisé à outrance le crédit pour doper notre croissance ralentie sous l'effet de la loi des rendements décroissants, ce qui nous a conduits au bord de la faillite. Nous savons maintenant que ce genre de stratégie est voué à l'échec. Déjà, mais cela ira en s'accentuant, les capitaux et les hommes les plus dynamiques sont attirés vers les régions en fort développement, qui s'intéressent aussi à nos plus beaux actifs. Or l'histoire a montré que les économies dominantes ont toujours fini par imposer leur hégémonie et leur mode de pensée. Aussi la question est aujourd'hui de savoir comment conserver notre système de valeurs et notre système social face à ces nouveaux empires.

« Le monde d'après » est-il donc déjà écrit ?

Pas forcément ! Cela dépend de notre capacité à réagir. Car la crise, en rendant les défauts de notre système si évidents que plus personne ne peut feindre de les ignorer, nous donne aujourd'hui la première vraie occasion de les corriger. L'Occident a un mauvais moment à passer avant que les grandes puissances émergentes n'atteignent à leur tour leur rythme de croisière. Mais il a deux façons de le faire : soit en se résignant à leur laisser le leadership, soit en réinventant sa manière de travailler et de vivre. Or, avec l'épuisement des ressources, nous savons aujourd'hui que nous devons réinventer nos transports, nos logements, notre agriculture, tout notre mode de vie et de pensée. C'est un chantier gigantesque qui ouvre de nouvelles opportunités de croissance, même dans les économies qui pensent avoir satisfait tous les besoins existants. Créer un monde nouveau : voilà qui devrait nous stimuler, et nous permettre de conserver les esprits les plus créatifs, ceux qui aujourd'hui, faute d'un horizon enthousiasmant, fuient vers les nouvelles terres promises, mais à condition de changer les règles du jeu.

Seulement, depuis trente ans, l'allocation des ressources se fait en vertu des rendements financiers. Comment allouer de manière optimale les ressources, de telle sorte que l'on cesse d'épuiser la planète, mais sans compromettre le développement économique ?

La place prééminente donnée depuis trente ans à la finance au détriment du capital humain et du patrimoine naturel nous a menés dans le mur : s'il a fortement contribué au développement de nos économies, ce modèle a aussi coûté très cher à la collectivité, qui supporte tous les coûts externes de la prétendue optimisation. C'est que, depuis la chute du mur de Berlin ? qui a consacré la victoire du libéralisme sur toute forme de dirigisme ?, la régulation, jusque là du ressort de la puissance publique, a laissé de plus en plus place à l'autorégulation, qui n'est rien d'autre que la forme contemporaine du corporatisme. Résultat : l'intérêt général est passé à la trappe au profit des intérêts privés défendus par de puissants groupes de pression. Parallèlement, la conviction que le marché pouvait tout régler a conduit les états à se désintéresser des schémas macro économiques et des prospectives à moyen-long terme. Cela a largement contribué à l'aveuglement général sur les risques systémiques et sur les méfaits d'un système permettant aux agents économiques de s'exonérer des coûts externes, qu'ils font supporter à la collectivité sous forme de destruction de ressources humaines et/ou environnementales. Pour que cessent ces désordres, et pour obtenir une meilleure allocation des ressources financières, humaines et environnementales, il faut que la puissance publique, à la fois nationale et internationale, reprenne les prérogatives qu'elle a cédées aux groupes de pression. Voilà pourquoi il est si important de mettre en place un cadre institutionnel organisant la convergence des intérêts particuliers avec l'intérêt général. C'est l'essence même de sa mission.

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Commentaires
a écrit le 17/12/2009 à 17:18 :
beaucoup de clairvoyance et de bon sens chez Colette Neuville; pour qu'elle se fasse mieux entendre une entrée en politique
serait probablement nécessaire; encore faut il vouloir intégrer ce monde qui a perdu beaucoup de sa crédibilité auprès des Français!

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