Catherine Euvrard : "les jeunes générations sont déconnectées de la vie réelle"

 |   |  583  mots
Aujourd'hui présidente du cabinet de recrutement CE Consultants qu'elle a créé, un cabinet spécialisé dans les cadres supérieurs et les dirigeants, Catherine Euvrard a connu bien des métiers : de la vente chez Kodak-Pathé à la direction de « Magazine Hebdo », en passant par le marketing chez Procter et la direction du magazine « Actuel ». Elle vient de réaliser son millième recrutement.

Catherine Euvrard, vous êtes présidente du cabinet de recrutement CE Consultants. « Le monde ne sera jamais plus comme avant », a-t-on beaucoup entendu. Partagez-vous ce diagnostic ?

Si la crise a fait l'effet d'un électrochoc dans le monde des affaires, je ne parierais pas trop sur une mutation radicale de ses moeurs : le naturel reviendra au galop. D'ailleurs, il y a un signe qui ne trompe pas : les profils de diplômés recherchés par les entreprises qui se sont remises à embaucher n'ont pour ainsi dire pas changé. Elles recherchent toujours les grands diplômes, comme une sorte d'assurance tous risques. La diversité sociologique n'est pas encore entrée dans les modes opératoires du recrutement, même si, à l'expérience, elle me paraît nécessaire pour sortir plus fort des situations de crise.

Les jeunes générations que vous voyez arriver sur le marché du travail vous paraissent- elles porter des valeurs qui nous prémuniront d'une nouvelle crise ?

Il est clair qu'elles sont très différentes de la génération du babyboom. Il me semble que ces enfants de soixante-huitards, souvent issus de familles recomposées, ont perdu leurs repères. Ils ne manquent pas de curiosité : le nez collé au village global en temps réel à travers leur écran d'ordinateur, et ayant pour la plupart déjà voyagé dans le monde, ils ont un horizon bien plus large qu'était le nôtre à leur âge. Mais certains d'entre eux sont déconnectés de la vie réelle, peu soucieux de la performance, et ont une préférence pour le temps libre qui est sidérante quand on commence sa vie active. Serait-ce lié au fait que nos « fortement diplômés » sont souvent issus de parents très disponibles (professeurs, etc.) qui ne leur ont pas inculqués un esprit de conquête ?

On a beaucoup parlé de la limitation des bonus des traders, qui auraient contribué à une prise de risque excessive. à votre avis, quel effet cela pourrait-il avoir sur leurs méthodes de travail, et partant sur l'activité des banques ?

On comprend bien le rôle joué, dans la prise de risques des banques, par les bonus qui représentaient une part majoritaire de la rémunération de certains traders. Mais il faut savoir que le jour où vous les supprimez, leurs bénéficiaires perdront un vrai stimulant, celui qui, depuis des années, avait favorisé l'innovation financière et contribué à fournir des capitaux peu chers aux entreprises. Un monde du travail sans bonus est un monde mou, sans prise de risque et sans envie d'entreprendre. Les jeunes candidats que je reçois qui ne veulent pas avoir une rémunération liée à leur performance ne sont pas des battants. Est-ce ce monde-là que nous voulons ? Gare à la lutte des classes qui n'a jamais totalement disparu en France et qui a resurgi à la première occasion ! Il est de bon ton, aujourd'hui, de brandir le drapeau de la transparence comme parade à tous les abus, mais, là aussi, personne ne réfléchit aux effets pervers d'une visibilité absolue en la matière. Le problème avec cette crise bancaire, et les leçons que chacun cherche à en tirer, c'est qu'elle risque d'emporter avec elle une bonne partie de l'économie : doit-on condamner les circuits de décision courts, au motif que quelques petits génies de la finance ont pris, sans aucun contrôle interne, des risques démesurés ?

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 07/07/2012 à 9:27 :
Une société dans laquelle les salariés sont poussés au suicide et qui rejette la jeunesse hors de la vie active, enfin qui refuse les valeurs de respect du mérite est une société morte pour l'humanité. Nous avons ainsi le formidable exemple de la démolition de nations entières en Europe quand l'allemagne est capable d'aller vers le progrès. La question est de savoir qui est déconnecté de la réalité. Est-ce les jeunes victimes de la prédation des boomers?
Réponse de le 27/02/2013 à 23:04 :
Vous avez raison, Florent. Une société doit rassembler et unir pour le progrès. Et le progrès n'a de sens que s'il est actionné et partagé par tous. Néanmoins votre dernière question me fait tiquer. Le vieux serpent de mer du conflit de générations est un cadre d'analyse vraiment trop restreint. Ce n'est pas du tout à ce niveau que se pose le vrai problème de fond, ni la stratégie en vue d'une vraie solution à nos misères actuelles. Il vous faut voir et réfléchir "plus haut" pour trouver les racines fondamentales du mal qui ronge notre société. Si vous voulez parler des valeurs sociétales françaises, il vous faut prendre en compte les valeurs "systémiques" ( argent roi au lieu d'esclave, capitalisme, spéculatif, corruption, esclavagisme et mondialisation sauvages). Car notre société française n'est pas une exception. Ses "valeurs" et "pensées sont calquées très exactement sur celles du "système" dominant de pensée globale/mondiale. Et c'est très précisément au niveau de la gouvernance global que prévalent la déshumanisation, la sauvagerie féodale, l'anarchie, la loi primaire et dominatrice du plus gros capital. Ce système global/mondialisé n'est actuellement pas correctement administré, géré, et régulé par les Etats. On prône la mondialisation mais les institutions mondiales sont impuissantes. C'est donc la loi de la jungle qui domine au niveau mondial et régit la mondialisation. A ce petit jeu de la mondialisation, seuls les plus puissants financièrement tirent profit. Tous les coups qu'ils portent contre l'humanité sont permis car non encadrés par la loi et les abus restent donc impunis, non sanctionnés. Le droit, et donc la Justice, ont toujours un train de retard sur les réalités sociétales... Enfin! Ce n'est QUE mon avis...

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :