"Le PC chinois fait tout pour apparaître uni et masquer ses divisions"

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Ce lundi s'achèvent les travaux de l'Assemblée nationale populaire, dominée par un parti communiste (PC) chinois dont le fonctionnement reste opaque. Explications.

Que signifie être membre du parti communiste (PC) en 2011 ?

C'est être membre d'une "famille" de 78 millions de Chinois - soit près de 6% de la population - qui ont une relation particulière avec le pouvoir politique, c'est-à-dire l'Etat ou plutôt le Parti-Etat, sur leur lieu de travail ou de résidence. Cela veut dire avoir l'ambition de réussir dans le système tel qu'il est, pas nécessairement dans le système politique mais plutôt dans la société en général. L'adhésion permet d'intégrer un club très hiérarchisé et d'accéder à un réseau influent qui favorise tout projet professionnel.

On ne peut donc pas réussir professionnellement sans en être membre ?

Tout dépend de ce qu'on veut faire. C'est indispensable si l'on compte faire carrière dans l'administration. Sinon, l'on s'interdit d'y gravir les échelons et d'y occuper un poste de direction. Aujourd'hui, deux ministres ne sont pas membres du PC, mais ce sont les exceptions qui confirment la règle. Il est improbable qu'ils atteignent des échelons supérieurs.

Et dans le secteur privé ?

Le parti veut maintenir une emprise sur les élites entrepreneuriales ou locales. Les premières sont incitées à rejoindre le PC afin d'intégrer les réseaux de relations dont elles ont besoin pour faire prospérer leurs affaires. Les secondes afin de cultiver les liens et les protections indispensables au maintien de leur statut dans leur communauté. Ainsi, une fois élus, les chefs de villages ont intérêt à adhérer au parti s'ils veulent rester en bonne intelligence avec le gouvernement local du canton. Pour l'instant, les élites qui refusent de rejoindre le PC sont minoritaires. Le parti reste donc puissant, hégémonique et tentaculaire.

L'adhésion est-elle toujours aussi populaire ?

Le parti a toujours autant de succès. Beaucoup de gens veulent l'intégrer pour s'en servir comme d'un ascenseur professionnel et social. La politique de recrutement évolue. Elle vise désormais en priorité les élites : les étudiants et les diplômés. Le pouvoir sait que s'il s'aliène les élites, il aura du mal à maintenir son hégémonie. Le but du PC est de renforcer et non de distendre les liens de dépendance et d'allégeance entre le pouvoir politique et les sphères économique et sociale. Pour le parti, c'est une question de survie.

Y a-t-il un recul de la main-mise du  parti dans l'espace public ?

Le parti exerce encore une hégémonie évidente sur l'économie. Il contrôle l'ensemble des entreprises d'Etat (plus de 114.000), des établissements publics (hôpitaux, universités) et des "ONG gouvernementales". Il contrôle évidemment l'Armée, la police et les organes de propagande. Mais il est moins présent dans la vie quotidienne qu'auparavant. Il concentre juste son action dans les secteurs essentiels de la vie organisée.

Le PC peut-il davantage s'ouvrir ?

C'est la plus grande société secrète du monde, au regard de l'opacité qui entoure son fonctionnement. Le parti n'a de comptes à rendre à personne, pas même à l'Etat qui le finance, et encore moins aux contribuables. Ce sont des sujets tabous. Dans ces conditions, il est difficile de déceler la nature des débats qui le traversent. En 2007, le président Hu Jintao avait lancé l'idée de "renforcer" la démocratie interne au parti. Mais ce projet semble avoir fait long feu. Comme les discussions au sein du PC sont secrètes, ses membres sont soumis à une stricte discipline. Cela ne signifie pas qu'il y a consensus ou respect de la confidentialité sur tout, mais plutôt que le parti a de fortes chances de rester une organisation strictement verticale.

Pourtant on a l'impression qu'il y a un réel débat idéologique ?

Il faut être prudent sur les divergences qui peuvent traverser la direction du parti. Il est clair que parmi les membres se trouvent des partisans d'une démocratisation de la Chine. Mais ceux-ci sont minoritaires. Au sein de la direction actuelle, l'on n'a pas encore identifié de futurs Gorbatchev. Il y a sans doute des divergences entre le Président Hu Jintao et le Premier ministre Wen Jiabao sur le bien-fondé d'une relance de la réforme politique, et même peut-être sur son contenu. Mais l'on manque de preuves. En revanche, ce qui est certain c'est qu'aucun membre de la direction actuelle du PC souscrit aux objectifs pourtant modérés de la Charte 08 rédigée par le prix Nobel de la paix Liu Xiaobo (aujourd'hui en prison) et ses amis. Et depuis Tiananmen (1989), le parti fait tout pour apparaître uni et masquer ses divisions. Car il sait pertinemment que s'il se montre divisé, une partie du corps social en profitera pour pousser ses revendications politiques.

La montée en puissance des "princes rouges", les enfants de dignitaires, est-elle source de tensions ?

C'est une question sensible et complexe. Le népotisme se renforce au sein du parti et des hautes sphères de l'Etat (entreprises publiques comprises) même s'il demeure difficile d'en mesurer l'ampleur. Les tendances endogamiques au sein des élites s'accusent et l'ascenseur social tend à se gripper, tout au moins celui qui conduit au sommet du Parti-Etat et de la société. Comme si rester "entre soi" procurait un supplément de sécurité et de durabilité au régime actuel.
Cependant, les "princes rouges" ne forment pas une faction homogène dans le parti. Ils sont parfois divisés et souvent concurrents. Par ailleurs, la société étant en plein bouleversements, il y a d'autres manières de réussir en Chine, et la mobilité sociale y reste forte hors de la sphère politique. Cela étant, l'arrivée prochaine au pouvoir de Xi Jinping, qui doit remplacer en 2012 Hu Jintao, ou de Bo Xilai, promis au contrôle de la propagande, ne plaisent pas à tout le monde, y compris au sein du parti.

L'ampleur qu'avait prise l'affaire "Mon papa est Li Gang" montre-t-elle un accroissement des tensions entre le pouvoir et la société ?

L'affaire montre d'une part qu'il y a bien une classe privilégiée qui se croit au dessus des lois et, d'autre part, que la société accepte de moins en moins ce sentiment d'impunité qui habite encore de nombreux cadres du parti-Etat. Le système de cooptation des élites politiques, la faiblesse de l'Etat de droit et l'absence d'élections démocratiques (villages exceptés) dans une Chine en pleine urbanisation nourrit les tensions entre le pouvoir et la société. Reste à savoir si la "stabilité rigide" que le parti entend maintenir contribue à renforcer ou à fragiliser le régime politique actuel.

 

Jean-Pierre Cabestan est l'auteur de "La politique internationale de la Chine", Presses de Sciences Po, 2010

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