France-Grèce : 200 ans d'histoire agitée

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Le massacre de Scio, par Eugène Delacroix. DR Wikipedia
Le massacre de Scio, par Eugène Delacroix. DR Wikipedia
Le président se rend ce mardi à Athènes. L'occasion de revenir sur les relations franco-hellénique depuis l'indépendance de la Grèce.

La visite de François Hollande à Athènes se réalise dans le contexte très particulier de la crise de la dette. Mais elle s'inscrit aussi dans la longue histoire des relations franco-helléniques. L'histoire de relations souvent cordiales, mais aussi assez distendues. En voici les principaux moments.

1. La France, acteur de l'indépendance grecque.

Comme l'opinion britannique, l'opinion française a spontanément soutenu la rébellion grecque contre l'occupant ottoman au début des années 1820. Les poèmes philhellènes de Lord Byron, maître à penser de l'école romantique française, mort en 1824 à Missolonghi en Grèce ainsi que le chef d'?uvre de Delacroix, le Massacre de Scio (aujourd'hui Chios), émurent les masses françaises qui réclament une intervention. Le gouvernement est moins enthousiaste. La France a écrasé en 1823, au nom de la légitimité, la révolte libérale espagnole. Dans l'Europe du traité de Vienne, les rébellions, fussent-elles chrétiennes contre une puissance musulmane, ne sont pas bien vues. Mais la pression publique et la menace de voir la Russie prendre pied en Méditerranée orientale achève de convaincre Paris de mener une opération contre la Porte (nom alors donné à l'Empire ottoman) pour soutenir les rebelles grecs. Le 20 octobre 1827, dans la baie de Navarin (aujourd'hui Pylos), la flotte française attaque et détruit, avec les Britanniques et les Russes, la flotte turco-égyptienne. Dès lors, le ravitaillement des troupes ottomanes devient plus difficile. Un corps expéditionnaire français commandé par le maréchal Maison débarque en 1828 dans le Péloponnèse et en chasse les Turcs. La présence militaire française en Grèce perdurera jusqu'en 1833, un an après la reconnaissance internationale de l'indépendance grecque.

La France, quoique très active dans la guerre contre les Turcs, l'est assez peu dans ses suites politiques. Affaiblie par la révolution de juillet 1830 et occupée par la révolution belge, elle tente surtout de ne pas provoquer d'hostilité à son encontre, car la Monarchie de Juillet peine à s'imposer dans le concert des nations. Paris suit donc beaucoup les positions de Londres qui impose à la Grèce un roi de son choix (Otton de Bavière) et une lourde dette à laquelle participe la France.

2. La Grèce, jouet des grandes puissances

Dans les années qui suivent, la France est un des acteurs majeurs de la politique intérieure grecque. Autour du roi bavarois se développent trois partis, le « parti anglais », le « parti russe » et le « parti français » qui, chacun, réclame une influence majeure pour la grande puissance qui les patronne. L'influence française se réduit néanmoins progressivement au profit de celle de la Russie et du Royaume-Uni.

Le roi Othon, contesté par son peuple, tente de se forcer une légitimité en lançant la « Grande Idée », la réunification de tous les territoires peuplés de Grecs. Au début de la Guerre de Crimée (1854-1856), qui oppose les Anglo-franco-ottomans aux Russes, il soutient ainsi les rébellions hellènes dans les territoires ottomans. Paris et Londres assiègent et occupent alors le Pirée, le poumon économique de la Grèce. Athènes doit rester officiellement neutre. C'est un des rares combats où la France s'est opposée directement à la Grèce.

Durant la seconde moitié du 19ème siècle, la France continue à disposer d'une influence économique et culturelle importante en Grèce, quoique largement inférieure à celle du Royaume-Uni. Ce sont par exemple des ingénieurs français qui ont conçu et débuté la construction du canal de Corinthe à partir de 1882 et c'est un bateau français qui inaugura ce nouveau passage à travers l'isthme. L'influence culturelle française est alors à son apogée : Paris est l'eldorado des intellectuels grecs, comme ceux du reste de l'Europe. La création de l'institut français en Grèce en 1907 marque la concrétisation de cette influence.

3. La première guerre mondiale et ses suites

Au début de la première guerre mondiale, la Grèce reste officiellement neutre. Elle est pourtant fortement divisée entre le roi Constantin, très germanophile, et le premier ministre Eleftherios Venizélos, favorable à la France et au Royaume-Uni. En 1915, l'armée française prend le contrôle du port de Salonique (aujourd'hui Thessalonique) pour venir en aide à l'armée serbe, mise à mal par les Austro-hongrois. Mais Constantin chasse Venizélos et réaffirme la neutralité grecque. Le corps expéditionnaire français s'enferme dans Salonique jusqu'en 1917 où Paris et Londres organisent un coup d'Etat contre le roi.

Venizélos revient et déclare la guerre aux puissances centrales. Une armée majoritairement française, mais avec l'appui de l'armée hellénique, s'élance de la Macédoine grecque pour reconquérir les Balkans. En 1919, lors de la conférence de la paix, Clemenceau insiste beaucoup pour donner à la Grèce une forte récompense : outre la Thrace, Athènes gagne Smyrne (Izmir) en Asie mineure. L'armée grecque veut plus : elle envahit la Turquie et se heurte à Mustafa Kemal. Les Grecs sont rejetés d'Asie mineure, sans que ni Londres, ni Paris, dont les armées ne sont pas éloignées, ne bougent. S'en suit un échange dramatique de populations entre Turquie et Grèce, c'est la « grande catastrophe. » En Grèce, l'inaction française, tranchant avec le soutien de 1919, a laissé un goût d'amertume.

3. L'après-guerre

Occupée par l'Allemagne en 1941 (puis également par l'Italie et la Bulgarie), la Grèce partage le sort de la France durant la seconde guerre mondiale. Mais l'après-guerre est encore sanglant. Les anglo-américains veulent, conformément à leurs accords avec Staline, ancrer la Grèce dans le camp occidental. Il leur faut pour cela mater la résistance, majoritairement communiste. C'est la guerre civile (1946-1949) dans laquelle la France ne joue aucun rôle. L'influence française tend donc à disparaître en Grèce au profit des Etats-Unis. La France retrouve un regain d'influence en Grèce avec la dictature des colonels (1967-1974) pendant laquelle Paris devient le centre de la résistance et de l'exil. Des politiques, comme l'ancien premier ministre Constantin Caramanlis, et des artistes comme Vassilis Vassilikos, luttent depuis la capitale français contre le régime. C'est avec l'avion du président Valéry Giscard d'Estaing que, en juillet 1974, Constantin Caramanlis rentre en Grèce pour redevenir premier ministre.

C'est encore avec l'appui du président français que le dossier de candidature à la CEE d'Athènes est retenu, malgré les mises en garde de la commission et les doutes du chancelier Helmut Schmidt. « On ne claque pas la porte au nez de Platon », répondra le fringant Valéry Giscard d'Estaing, écartant d'un revers de main les arguments économiques. Comme son mentor français en mai 1981, Constantin Caramanlis doit céder la place au Pasok socialiste en octobre. Le nouveau premier ministre grec, Andreas Papandréou s'inspire ouvertement de la politique de relance de François Mitterrand. Comme lui, il dépense d'abord beaucoup, avant de tourner casaque en 1983 et de serrer un peu plus la vis budgétaire.

La France continue de bénéficier d'une image plutôt positive en Grèce en raison de sa non ingérence pendant la guerre civile et du soutien à l'opposition pendant la dictature des colonels. Mais la présence française et Grèce et les échanges commerciaux entre les deux pays restent modestes. En 2012, ils s'élevaient à 2,2 milliards d'euros seulement. Lorsqu'éclate la crise de la dette en 2010, Paris tente de freiner les volontés de remise à niveau budgétaire rapide de la Grèce prônée par Berlin. Là encore, la popularité française y gagnera. Mais Paris ne peut guère tenir longtemps cette ligne. Il lui faut adopter le discours européen dominant et réclamer que « la Grèce fasse des efforts » et « tienne ses engagements. » Pour autant, François Hollande n'a pas été reçu à Athènes comme Angela Merkel sous les sifflets et les quolibets. Preuve du reste d'image positive de l'Hexagone en Grèce. Ou de sa perte d'influence en Europe.

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Commentaires
a écrit le 24/08/2013 à 23:33 :
Les partisans d'une politique de gauche se pose encore des questions sûr les choix intérieurs des actuels élus. Retraite, impôts des sujets restent sensibles entre autres.
Toujours heureuse de prendre connaisance de ces 200 ans de liens et de relations de vieux couple. Je comprends mais Il que nous y trouvions notre compte à l'intérieur.
a écrit le 24/08/2013 à 23:03 :
Très belle tentative d'analyse historique. À vérifier les éléments cités.
La révolution de1830?
Interressante tout ce parcours entre la France et la Grèce pour comprendre la faiblesse affective du premier envers le second.
J'ai une préoccupation: quand chacun. s'occupera.t.Il de se connaître soi-même pour mieux balayer devant sa porte?
Pour ce qui est de la France, une vraiment politique de gauche se fait encore attendre.
a écrit le 20/02/2013 à 6:12 :
"On ne claque pas la porte au nez de Platon" , y a pas plus stupide comme phrase. Si on ne prend pas en compte l'économie, on le paye aujourd'hui, et on le regrette.
Réponse de le 21/02/2013 à 13:42 :
"Prendre en compte l'économie".Mettre au même niveau l'économie et Platon est une stupidité encore plus crasse. Platon, Socrate, Aristophane ne vous sont certainement pas familiers, vous qui ne savez plus que compter et n'avez comme référence littéraire que les auteurs à grand tirage (pour allumer le feu dans la cheminée), de Guy des Cars à BHL, "philosophe" dont la prose n'est que l'ersatz du goût de la célèbre sauce du même nom: la "Béchamelle"
a écrit le 20/02/2013 à 5:49 :
Article très agréable .
Réponse de le 26/05/2015 à 23:53 :
l'aveuglement idéologique de Romaric lui fait oublier que ni Syriza ni Podemos ne sont anti-euros et que ceux qu' il appelle les eurosceptiques du Nord ne sont précisément que des pères-la-rigueur qui en ont marre de payer pour le Sud toujours sensible aux sirènes keynésiennes
...comme Romaric
a écrit le 20/02/2013 à 1:41 :
Très bel article.
200 ans d'histoire parfaitement résumé.
a écrit le 19/02/2013 à 19:09 :
6 heures en grece pourquoi faire?il y a la video conference a l'elysee.et les medias ne disent rien bien sur,tout va bien!!!
Réponse de le 19/02/2013 à 21:19 :
Les garden-party en visioconférence c'est pas terrible. La diplomatie internationale même européenne nécessite de "bouffer" à la même table comme à l'époque des rois.
a écrit le 19/02/2013 à 18:29 :
C'est l'occasion pour le président français de transmettre quelques astuces pour endormir le peuple grec mais notre François Dernier ne se doute pas qu'une révolte nationale pourrait éclater sous sa propre mandature.
a écrit le 19/02/2013 à 18:12 :
Franchement quel est l'intéret pour la France d'un tel voyage? S'écarter un peu plus de l'Allemagne, vouloir jouer au grand frère, ...? Mystère alors que le gouvernement grec recule ses réformes structurelles.

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