Pourquoi la BCE devait agir

 |   |  1713  mots
Mario Draghi estime qu'il est urgent d'attendre. Et si ce n'était pas le cas...
Mario Draghi estime qu'il est urgent d'attendre. Et si ce n'était pas le cas... (Crédits : DR)
L’analyse de la situation en zone euro laisse peu de doute sur la nécessité d’une action forte de la Banque centrale de Francfort. Mais si elle n’a pas agi, c’est qu’elle a les yeux braqués vers l’Allemagne.

L'inaction urgente décrété jeudi 6 novembre par Mario Draghi lors de sa conférence de presse mensuelle a été présentée comme la preuve de la meilleure santé de l'économie européenne et de la stabilisation de la situation. Mais les raisons d'agir ne manquaient pas. Les voici. 

  1. La croissance est très fragile

Le deuxième trimestre l'a démontré : la  "reprise " européenne est une reprise incertaine. La croissance du PIB est ainsi passée de 0,3 % à 0,1 % dans la zone euro entre le deuxième et le troisième trimestre 2013. Le dernier trimestre de l'an passé devrait être meilleur, mais le scénario "central" de la BCE d'une montée en puissance progressive des exportations et de la demande intérieure est de plus en plus hypothétique.

Sur le plan de la demande intérieure, les perspectives d'investissement sont très incertaines. Même en Allemagne, les entreprises envisagent de peu investir, comme l'a montré une étude récente de la Chambre de Commerce et d'Industrie allemande (DIHK). Dans les pays périphériques (hors Irlande), les conditions de crédit restent très défavorables aux investissements. Les PME ne peuvent compter que sur leur trésorerie pour investir. Or, après quatre ans de crise et dans un contexte de déflation évidente (Grèce, Chypre, Portugal) ou de stagnation des prix (Espagne), il est bien difficile de compter sur cette trésorerie pour investir.

Du reste, la doctrine énoncée en début d'année par Mario Draghi : « with low inflation, you can buy more stuff » (« avec une inflation faible, vous pouvez acheter plus ») semble avoir de plus en plus de mal à se vérifier. Les ventes au détail en décembre ont été très décevantes dans la zone euro et en Allemagne. L'Europe, toujours soumis à une politique d'austérité, ne peut toujours pas compter sur le pilier de la consommation.

Quant aux exportations, elles repartent certes timidement au sud et plus vigoureusement en Allemagne. Mais cette reprise durera-t-elle ? Rien n'est moins sûr. Les pays périphériques sont très dépendants de la demande de la zone euro, autrement dit de l'investissement et de la consommation dans les pays « du cœur » (France, Allemagne) où, on l'a vu, les perspectives sont incertaines. Le haut niveau de l'euro ne leur permette guère de conquérir des marchés hors de la zone euro. Et, compte tenu de la tourmente qui emporte une partie des émergents et du « changement de paradigme » de l'économie chinoise, les exportations allemandes dépendent aussi de la demande de la zone euro, notamment périphérique. Bref, on voit mal comment les exportations pourraient « décoller. » Du reste, les derniers chiffres sont assez peu encourageants : les exportations allemandes de décembre ont déçu, comme la production industrielle.

Comme l'a souligné une étude récente de Natixis, cette reprise est « bizarre. » Elle se fait sans reprise réelle du commerce mondial, sans crédit, sans reprise des prix. Autrement dit, elle n'a guère de chance de durer. L'argument avancé par tout ce que l'Europe compte d'éminents doctrinaires, comme le gouverneur de la Banque de France Christian Noyer que si la BCE n'a pas agi, c'est parce que la situation n'est pas « si grave » ne tient donc pas. Si l'on veut combattre la déflation, il faut agir sur la demande pour faire remonter les prix. C'est clairement cette demande qui manque à la zone euro. C'est pourquoi la BCE devait envoyer un message dans ce sens dès ce jeudi.

Seulement voilà : l'Allemagne bénéficie de bonnes perspectives cette année. Les prévisions de croissance outre-Rhin sont régulièrement relevées. La Bundesbank n'a pas besoin d'une politique monétaire expansionniste qu'elle craint en raison de la hausse des prix de l'immobilier. Elle pousse donc la BCE à ne rien faire. Et tant pis pour les autres.

  1. L'austérité continue et a des effets déflationnistes

On ne le dira jamais assez : la zone euro est encore soumise à une politique de dévaluation interne. Les budgets des pays périphériques sont très restrictifs. L'Italie, la France et les Pays-Bas sont engagés dans une consolidation budgétaire avec en ligne de mire les « engagements » vis-à-vis de Bruxelles et du pacte budgétaire qui, en 2018, bannira tout déficit structurel supérieur à 0,5 % du PIB. La nouvelle architecture de la zone euro repose sur la compétition interne entre les pays qui doivent donc tirer vers le bas le coût du travail.

La conséquence de cette politique, c'est le maintien d'un chômage élevé, même s'il peut baisser ici ou là modérément ou se stabiliser. C'est aussi des revenus plus faibles et une demande intérieure sous pression. Les entreprises ne peuvent alors réagir que par la stabilisation, voire la baisse de ses prix. Mais, pour préserver leurs marges, il va leur falloir encore peser sur les coûts, donc sur la demande.

Telle est la logique à l'œuvre en zone euro. Mario Draghi en a encore - comme chaque mois - fait longuement l'éloge ce jeudi. La seule solution néanmoins pour « casser » le cercle vicieux de la déflation, c'est de le « compenser » par une politique monétaire expansionniste. C'est ainsi qu'a agi la Banque d'Angleterre, la Fed ou la Banque nationale suisse. La BCE s'y refuse obstinément. Pourquoi ? Sans doute parce qu'elle craint « l'aléa moral », autrement dit elle craint, par cette politique monétaire souple, d'inciter les pays de la zone euro « à ne pas faire leurs devoirs » comme on dit en Allemagne. Cette doctrine est celle des économistes ordo-libéraux allemands à qui, avant la décision de Karlsruhe, la BCE veut donner des gages. Et tant pis pour les autres.

  1. Les anticipations d'inflation ne sont plus fermement ancrées

Mario Draghi l'a martelé une dizaine de fois ce jeudi : les anticipations d'inflation restent fermement ancrées à moyen et long terme. La BCE est donc dans son mandat et n'a pas à bouger. Pourtant, la situation est loin d'être aussi simple. Pour mesurer les anticipations d'inflation du marché, on utilise traditionnellement un produit financier : le swap contre l'inflation à 5 ans. Son taux traduit les attentes d'inflation à moyen terme des investisseurs. Or, Il a très clairement décroché du fameux seuil des 2 % depuis un an. Il était à 1,23 % ce vendredi contre 1,38 % voici un mois et 1,80 % voici un an. Voici son évolution sur un an : 

graph 5y

 

Autrement dit, la BCE ne défend plus le front d'une « inflation proche, mais sous les 2 % à moyen et long terme. » Elle se contente d'une « inflation durablement faible. »

L'ennui, c'est que ces anticipations sont un élément essentiel : c'est sur elles que les entreprises peuvent se fonder pour évaluer leurs marges futures et, in fine, leurs investissements. C'est également sur elles que les investisseurs peuvent se fonder pour irriguer de leurs fonds les PME. Sans compter que si les consommateurs s'attendent à des prix durablement bas, voire durablement en chute, ils remettront leurs achats à plus tard, à des temps meilleurs ou à des niveaux de prix inférieurs. C'est cette logique qui a prévalu au Japon, dans les années 1990, n'en déplaise à Mario Draghi qui, du reste, a reconnu « les risques » d'une inflation faible durable.

Pourtant, la BCE n'a pas agi pour faire remonter ces anticipations. Pourquoi ? Parce que l'Allemagne, là encore, s'accommode fort bien d'une inflation faible qui permet au patronat de maintenir les salaires qui ont beaucoup augmenté. Alors que la République fédérale va introduire le salaire minimum, les entreprises allemandes peuvent s'appuyer sur une inflation faible pour maîtriser leurs coûts dans les négociations avec les syndicats. La Bundesbank préserve d'abord les marges des entreprises allemandes et les intérêts des épargnants allemands. Hier, les banques de dépôts allemandes ont salué avec enthousiasme l'inaction de la BCE. Et tant pis pour les autres.

  1. L'euro reste fort

L'effet du « tapering », la réduction des rachats de titres par la Fed, a été assez faible sur l'euro qui a baissé en janvier à son niveau de novembre 2013. Pas assez pour vraiment aider les exportations européennes, surtout celles des pays très sensibles au coût, autrement dit ceux des pays périphériques, de l'Italie et de la France.

L'écart entre les politiques monétaires américaines et européennes reste considérable et pèse sur le dollar. Or, il est urgent de peser sur l'euro non seulement pour favoriser les exportations, mais aussi pour « reflater », pour utiliser un néologisme affreux : pour réinjecter de l'inflation, notamment par le renchérissement des importations. Les attentes d'inflation se redresseraient, celles des marges aussi. Exportations, salaires et investissements devraient alors en profiter. La confiance aussi. Pour les pays périphériques, ce serait une bénédiction. Après l'inaction de la BCE et malgré de mauvais chiffres économiques, l'euro se stabilisait à 1,356 dollar. Un niveau bien supérieur à celui des 12 derniers mois.

En frappant fort hier, la BCE aurait sans doute précipité l'euro à la baisse. C'eût été une excellente nouvelle pour l'économie de la zone euro. Allemagne exceptée. Car les exportations allemandes ne profitent guère d'un euro faible, au contraire. Peu élastiques aux prix, elles se vendent plus cher, mais tout autant, avec un euro fort. Un euro faible favorise leurs concurrents des pays périphériques. La situation actuelle est donc favorable aux entreprises allemandes qui bénéficient de matières premières bon marché tout en vendant à prix fort. Et tant pis pour les autres

Pourquoi tant d'inaction ?

La BCE a voulu, en refusant d'agir, préserver les intérêts allemands. Pourquoi ? On ne peut avancer que des hypothèses. La peur de la décision de Karlsruhe tombée ce vendredi et l'impopularité outre-Rhin de Mario Draghi et de la BCE peuvent avoir joué. Mais sans doute aussi l'arrivée d'un poids lourd de la Bundesbank, Sabine Lautenschläger, au directoire peut avoir joué son rôle. En tout cas, force est de constater que la BCE recule devant une politique franchement expansionniste. Elle prend son temps et en fait perdre à l'économie de la zone euro.

 

 

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 09/02/2014 à 11:15 :
l'allemagne commande et les autres obéissent. l'allemagne ne voulait pas que la Bce agisse;
a écrit le 08/02/2014 à 13:47 :
Tant pis pour le Sud! C'était pourtant bien... On aurait pu vivre plus d'un million d'année... Et toujours en été!
a écrit le 08/02/2014 à 0:03 :
Je ne crois pas que Mr Draghi voudrait détruire les merveilles de l'Italie depuis des siècles en terme d'échanges avec Venise comme merveille, ou bien Fiat et Ferrari? Le bon travail...
a écrit le 07/02/2014 à 22:59 :
non mais je rigole. une banque va sauver des economies? cela va ou tout ca? ce sont les gens, les employes, les chercheurs, les actifs qui maintiennent une economie a bout des bras? les banques et banquiers sont plutot de type destructeur. Allez, arretez ce travail de lobby.
a écrit le 07/02/2014 à 20:12 :
en 2002 le dollar étais a 7,50f l'essence 0,98e
regarder en 2014 1,48e vive l'inflation
la baguette 2f 30cte maintenant 85cte
et le pouvoir d'achat a bien régresser c sur il faut encore le réduire!!!!!!!!!!
vive l'inflation sa vas ts arranger en + la dette va reduire par rapport au %
c formidable?
a écrit le 07/02/2014 à 19:52 :
cet article résume très bien la situation. Nous sommes emprisonnés dans la prison euro. Hollande s'il voulait entrer dans l'histoire nous en ferait sortir de manière ordonné.
Réponse de le 07/02/2014 à 22:15 :
Sarkozy ne brillait déjà pas par son courage, alors imaginez Hollande !
a écrit le 07/02/2014 à 19:39 :
La bce et l'euro n'existes pas il y a la bundesbank et le mark et des collabos
Réponse de le 08/02/2014 à 8:13 :
ou d un cote des gens pragmatiques et travailleurs et de l autre des braillards fainiants....
Réponse de le 09/02/2014 à 20:47 :
Pays merveilleux, les gens y sont les seuls travailleurs en Europe... (mode ironie on)
a écrit le 07/02/2014 à 17:59 :
... j’oubliais ... l’Europe va implosée !
a écrit le 07/02/2014 à 17:58 :
Pourquoi la BCE devait agir.... 1) parce que l'écosse va quitter la GB, 2) l’Angleterre va quitter de fait l’Europe, 3) ce cas fera école !!!!!!!!!!
Réponse de le 07/02/2014 à 18:23 :
Vous allez très sur de vous. Est ce prudent ? Pour mesurer la crédibilité de vos commentaires futurs , je ne ferais un plaisir de revenir sur ce post dans quelques mois et de voir ce qu'il en est de votre credibilitė.
a écrit le 07/02/2014 à 17:20 :
Arrêtez de rêver ... Ce n'est pas en faisant une politique à la Abe qu'on résoudrait quoi que ce soit, au contraire. Il vaut mieux garder un bon pouvoir d'achat vu qu'on importe plus que l'on exporte, que les rares produits d'export qui restent ne sont pas vraiment menacés, et que ce n'est pas une piquouse de dévaluation qui va changer les plans de délocalisation à long terme des entreprises.
a écrit le 07/02/2014 à 16:48 :
Analyses peu pertinentes. Nous sommes dans une économie régressive comme je l'indique depuis des années. La seule solution est de prévoir un serpent monétaire face aux devises "européennes" et américaines puis un plancher monétaire élevé pour les autres devises du monde. C'est par le relèvement fort de ces valeurs monétaires que nos économies trouveront les relais de croissance qui manquent. L'idée étant de ne pas verser dans la dépression. Aux USA, pays vécu encore comme le tireur de la charrette occidentale bien que cela ne soit plus le cas depuis 2004, un vent de panique souffle. Les entreprises américaines entre 1 et 5 milliard de chiffre d'affaire qui sont, en consolidé, au nombre de 2600 seulement vont disparaître dans les 5 ans sur un rythme de 200 par an en moyenne. Celles de plus de 5 milliards de dollars qui sont au nombre de 500 seront la dernière réserve de la grandeur US. Une concentration dont le peuple américain n'a pas encore conscience mais qui affole les élites.
a écrit le 07/02/2014 à 15:47 :
Tout finira bien pour une petite caste et tout finira mal pour les autres. Maintenant nous le savons nous les gueux.
a écrit le 07/02/2014 à 15:38 :
un article magnifique et très réel , l'Allemagne est devenu le pinacle de la BCE et en oublie les autres qui se saignent pour survivre , tout cela va mal finir aux élections européennes , ensuite on va les voir pleurer d'avoir un parlement européen défavorable et surtout la colère contre nos voisins de l'autre coté du rhin , les nuages noirs s'accumulent a l'horizon
Réponse de le 08/02/2014 à 19:10 :
Si ce que vous prédisez est dans les sondages, soyez assuré qu' ils vont y remédier , comment ; en instituant une primauté du conseil des ministres sur celui des députés , un article 49/3 à l européenne.
a écrit le 07/02/2014 à 15:35 :
Plus on pense en terme de mondialisation, plus on travaille en fonction des autres monnaies majeures! Si vous pensez que l'euro a été créé dans votre intérêt, détrompez vous!
a écrit le 07/02/2014 à 15:20 :
Très bonne analyse. J'aime bien la phrase "Et tant pis pour les autres" qui finit chaque paragraphe. En effet, vous avez raison de dénoncer l'égoïsme allemand qui entraîne tous les autres pays au fond du trou.Il est temps à mon avis de se désolidariser de l'Allemagne en sortant de l'Euro ou en la faisant sortir de l'Euro.
a écrit le 07/02/2014 à 15:15 :
Preuve s'il en est qu'avoir une monnaie unique n'est pas une bonne idée quand nos pays ont des intérêts aussi divergents qu'entre l'Allemagne et l'Europe du Sud d'un côté. J'ai été pro euro mais ce fut une erreur! Revenons au franc et laissons enfin respirer notre économie. On s'est trompé, ayons simplement l'humilité de le reconnaître.
Réponse de le 08/02/2014 à 20:31 :
@prolo +1 plein de bon sens ( mais c pas ce qu on apprend a l ENA )

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :