L’Allemagne va-t-elle relancer la zone euro par les salaires ?

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L'Allemagne peut-elle enfin devenir la locomotive économique de l'Europe ?
L'Allemagne peut-elle enfin devenir la "locomotive économique" de l'Europe ? (Crédits : DR)
Les salaires des employés de la fonction publique seront augmentés de 3 % cette année et de 2,5 % en 2014. Serait-ce le prélude au grand rééquilibrage de la zone euro ?

Est-on à la veille de voir se réaliser le rêve de tout ce que l'Europe compte de Keynésiens, la relance par l'Allemagne ? La question mérite de se poser. Alors qu'au premier janvier prochain, un salaire minimum de 8,50 euros par heure  sera imposé sur l'ensemble du territoire fédéral (avec quelques exceptions jusqu'en 2017), la République fédérale a envoyé deux signaux qui vont clairement dans ce sens. Premier signal : le feu vert accordé par la Bundesbank à un Quantitative Easing de la BCE voici une semaine pour freiner la déflation dans la zone euro. Deuxième signal : l'annonce ce mardi 1er avril de la hausse des salaires des employés de la fonction publique dans des proportions très élevées : 3 % cette année, 2,5 % l'an prochain. Rappelons que le taux d'inflation en Allemagne en mars était de 1 %.

Volonté de rééquilibrer l'économie allemande ?

Cette dernière décision semble à première vue fort révélatrice, parce qu'elle est directement issue des autorités politiques qui étaient les interlocuteurs du syndicat Ver.di. Elle est donc révélatrice d'une volonté de rééquilibrer l'économie allemande vers la consommation et la demande intérieure par des gestes forts. Ce signal n'est pas anodin, alors qu'à la Lufthansa, les pilotes mènent actuellement une grève dure pour obtenir une augmentation de 10 % de leurs salaires et un départ à la retraite à 55 ans. La semaine passée, ce sont les employés du secteur public qui avaient cessé le travail.

Le scénario rêvé de la reprise par la demande intérieure

S'esquisserait donc ce scénario si souvent annoncé : l'Allemagne stimule sa demande intérieure et donc ses importations. Importations auxquelles répondent les entreprises du reste de la zone euro dont la capacité d'investissement a précisément été stimulée par une politique plus accommodante de la BCE. Alors, la zone euro entrerait dans un cercle vertueux où l'Allemagne deviendrait effectivement « la locomotive » de la zone euro.

Des bémols à apporter

Il faut néanmoins garder la tête froide. Pour plusieurs raisons. La première, c'est l'impact de ces hausses de salaires sur la demande. Les salariés de la fonction publique allemande concernés par cette hausse sont certes deux millions, ce qui n'est pas négligeable. Mais il faut immédiatement apporter deux bémols à tout enthousiasme.

Une action politique et non déterminante

D'abord, les négociations de la fonction publique ne donne pas le ton au reste des négociations salariales, précisément parce que c'est ici l'Etat fédéral qui négocie et qu'il n'est pas soumis aux mêmes exigences de compétitivité que le reste de l'économie. D'autant que le budget fédéral est en bonne forme, principalement en raison des bonnes rentrées fiscales issues surtout de la puissance exportatrice du pays.

L'impact limité des salaires négociés

Ensuite, parce que - et on l'oublie très souvent en France - les négociations salariales concernent de moins en moins de salariés en Allemagne. La flexibilisation du marché du travail s'est accompagnée d'une dégradation de la couverture des accords tarifaires. En 2010 (derniers chiffres disponibles, mais la tendance est à la hausse !), 40 % des salariés n'étaient pas régis par ces accords et, pour eux, les salaires sont souvent peu dynamiques. L'an passé, par exemple, le salaire moyen en Allemagne a reculé de 0,1 % au total, alors que le salaire négocié a progressé de 2,4 %. Bref, plus que jamais une hirondelle ne fait pas le printemps.

Une transmission incertaine au reste de l'économie européenne

Deuxième raison de conserver la tête froide : la transmission de la hausse de la consommation allemande au reste de la zone euro est loin d'être un automatisme. De façon générale, les importations en provenance d'Asie - principalement de Chine - ont progressé entre 2008 et 2012 de 98 %, alors que celles de la zone euro ont reculé de 3 %. Pourtant, en 2010 et 2011, la consommation allemande a progressé de façon assez soutenue outre-Rhin par rapport à sa moyenne historique (de 2,6 % et 3,7 % respectivement ). Et pourtant, l'effet sur les importations en provenance de la zone euro a été nul. Les économies française, italienne ou espagnole n'ont pas profité de cette progression.

En profiteront-elles cette fois-ci ? Peut-être davantage, mais là encore, il ne faut pas rêver. Le marché intérieur allemand est un marché difficile, ouvert en droit, mais très protégé en réalité. L'OCDE ne cesse de rappeler, à chacun de ses rapports, d'appeler à une « libéralisation du marché des services. »  Pénétrer le marché allemand n'est pas évident. Des géants mondiaux comme Carrefour, Walmart ou Citigroup en ont fait l'amère expérience et ont jeté l'éponge.

Jeu sur les coûts

Soumises à la concurrence asiatique qui est pratiquement en monopole sur certains biens de consommation, les pays de la zone euro vont donc devoir lutter. Et, en dehors de certains secteurs comme le luxe, ils devront jouer sur les coûts. D'autant que dans les biens intermédiaires, les entreprises allemandes vont tenter de récupérer une partie des hausses de salaires sur les fournisseurs et font faire jouer la concurrence. C'est ici que la nouvelle architecture de la zone euro, qui assure une course à la compétitivité entre les pays membre, joue son rôle. Les politiques de réformes structurelles et d'ajustement vont permettre d'offrir des biens à bas coût au marché allemand. Et comme dans le même temps, les entreprises exportatrices allemandes demeurent largement à l'abri de la concurrence des pays de la zone euro pour les exportations de biens d'équipement vers les pays tiers, en raison de leur compétitivité coût qui a été préservée et, surtout, de leur compétitivité hors coût, les exportations des pays de la zone euro n'auront donc comme débouchés principaux que le marché allemand, qu'on a vu très compétitif.

Une relance limitée

Au final, l'effet de « relance » sera donc limité et compensé largement dans les pays de la zone euro par les effets négatifs sur leur propre consommation. Il ne faut pas non plus oublier l'importante tendance des Allemands à épargner et désormais, comme les taux sont faibles, à investir dans l'immobilier. Investissement qui profitera peu directement aux « partenaires européens » de l'Allemagne.

Si, donc, il n'est pas douteux que les hausses de salaires en Allemagne - comme l'instauration du salaire minimum - est un élément positif, il est également évident qu'on est loin encore du scénario de relance esquissé plus haut. D'autant que le gouvernement allemand demeure une force qui promeut en Europe les forces récessives de la consolidation budgétaire au forceps. Les déclarations récentes de Wolfgang Schäuble, le ministre fédéral des Finances, demandant une modification des traités pour introduire les fameux « contrats de compétitivité », mais aussi espérant une « hausse des taux de la BCE » (sic !) le prouvent aisément.

 

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a écrit le 03/04/2014 à 20:27 :
C'est marrant votre article. Si je comprend bien en 2014 il toucherons 3+2.5 % en plus... Après tout "cette année" est 2014 !
a écrit le 02/04/2014 à 23:40 :
Nein, nous allemandes acheter que Deutschland hihihi
a écrit le 02/04/2014 à 19:19 :
les allemands n'achètent qu'allemands par patriotisme économique. Ils ne vont pas relancer l'économie européenne.
Réponse de le 02/04/2014 à 19:29 :
tout à fait, travaillant là-bas je ne peux que le confirmer.
Réponse de le 03/04/2014 à 0:38 :
Ils ont découvert des puits de pétrole en Allemagne pour satisfaire la gloutonnerie de leurs berlines hautement tarifées? Combien d'iPhone produit-on quotidiennement là bas?
a écrit le 02/04/2014 à 18:19 :
Aujourd'hui dans le monde l'euro est une des monnaies les plus sûres, beaucoup de personnes investissent dont les Chinois.
Petit point histoire: l'Europe a été créé enfin l'UEM pour faire face à toutes nos monnaies nationales qui ne faisaient que de fluctuer avec aucune stabilité et donc avaient pour conséquence une crise de l'investissement !
Je vous réfère aux années 1973 !
Voir année 1980
a écrit le 02/04/2014 à 18:16 :
Jean, tu es la personne typique qui parle economie et qui a un discour anti-Europe sans connaître un fond d'économie !
Ok la France et l'Europe en générale à une compétitivité hors prix et non prix donc même une dévaluation de l'euro ne permettrait pas à l'Europe de mieux exporter !

De plus je continue, un euro fort à l'avantage pour les entreprises d'importer pour moins chère comme par exemple pour l'énergie ! Donc Grace à un euro fort on fait des économies sur certains produits.

Conclusion un euro faible ne serait pas forcément bénéfique !
Réponse de le 02/04/2014 à 22:03 :
le prix de l'essence chère à la pompe est surtout du aux taxes, qui représentent presque 80 % de son prix, le fait d'un euro fort ou faible influe très peu finalement sur le prix au litre.
a écrit le 02/04/2014 à 14:38 :
M. Godin en apelle maintenant à la libéralisation du marché des services en Allemagne. C'était la dirctive Bolkestein, refusée par la France....
a écrit le 02/04/2014 à 14:37 :
Bon, d'abord, si c'est 2,5% en 2014, c'est que cet article date de 2013. Excellent recyclage. Et néanmoins bien vu de souligner que : ce "smic" est symbolique, la hausse des fonctionnaires est dérisoire, et que les salaires du privé baissent. Comme en France, d'ailleurs.
Sinon, coté consommation, oui, bravo à la Zone Euro de favoriser la Chine. Elle ne nous le rendra pas, mais j'espère que ceux qui sont à la tête touchent de belles enveloppes...
a écrit le 02/04/2014 à 14:35 :
Le seul moyen pour l'Allemagne de relancer la zone euro serait qu'elle sorte de la zone euro et qu'elle retrouve un Mark allemand fort. La baisse de facto de l'Euro relancerait les exportations des pays européens et baisserait les exportations allemandes avec un mark surévalué par rapport à l'euro. La compétitivité des produits allemands hors prix ne pénaliserait pas trop sa balance extérieure, une sorte de Suisse grand format. La relance économique en Europe est vitale, la montée des populismes en est la preuve.
a écrit le 02/04/2014 à 13:29 :
"Des géants mondiaux comme Carrefour, Walmart ou Citigroup en ont fait l'amère expérience et ont jeté l'éponge."

Et combien de géants allemands on retrouve en France ?
Réponse de le 02/04/2014 à 15:06 :
Les geants de la consoimmation allemands ne peuvent pas s´installer en France a cause de la limitation de surface de vente. LIDL et ALDI s implante avec succes un peu partout parce que ls surface de vente reste inferieure a ce qui est autorisé.
Walmart a echoué en Allemagne parce que ils ont voulu introduire le systeme de distribution américain, pas au gout des allemands.
Réponse de le 02/04/2014 à 15:17 :
lidl est la 1ere enseigne du hard discount en France et puis aldi; metro est également présent

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