Pascal Lamy : "Je ne prévois pas de conflit majeur avec les Etats-Unis à court terme"

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La Tribune.- Les pays émergents du G20 ont proposé de réduire progressivement leurs droits de douane agricoles. Ces propositions sont-elles satisfaisantes ?Pascal Lamy.- A la veille de la conférence de Cancun, Américains et Européens ont fait des propositions agricoles qui avaient vocation à respecter les sensibilités des différents membres de l'OMC en matière de réduction des soutiens domestiques, des soutiens à l'exportation et d'accès aux marchés. Le G20 a refusé la formule, il lui revenait donc d'en proposer une. Ce que le G20 a mis sur la table la semaine dernière n'est pas assez élaboré pour être considéré comme une formule. Or nous avons besoin d'une formule, c'est-à-dire d'une série de paramètres à partir desquels les négociateurs n'ont plus qu'à s'accorder sur des chiffres. Cela dit, la proposition du G20 est intéressante et devrait contribuer à faciliter les discussions en cours à l'OMC. On est désormais dans un schéma, né à Cancun et structuré autour d'acteurs constitués : UE, Etats-Unis, G20 et G90. C'est une configuration dont je pense qu'elle peut contribuer à un fonctionnement plus efficace de l'OMC, car ces coalitions ont surgi de la réalité. Il s'agit d'un développement positif.Le gouvernement français a vertement critiqué l'offre agricole européenne que vous avez formulée auprès de l'OMC voilà trois semaines. Etes-vous surpris par le ton employé par Paris ?Nous sommes 25 dans l'Union européenne et il est normal que chacun des Etats membres ait ses sensibilités particulières. Les Français ont une sensibilité agricole supérieure à la moyenne, pour les Portugais c'est le textile, les Italiens sont attachés aux indications géographiques. Il est normal que les uns et les autres s'expriment sur ces sujets. J'admets que l'on discute de la tactique employée par la Commission, c'est un débat que nous avons en permanence avec les Etats membres et le Parlement européen. A partir du moment où la Commission dispose de la majorité qualifiée, nécessaire pour les négociations commerciales, j'avance. En revanche, je récuse la critique selon laquelle les négociateurs européens, le commissaire à l'Agriculture, Franz Fischler, et moi-même, sortiraient de leur mandat. Nous ne sortons jamais de notre mandat ! Le conseil des Etats membres devant lequel je rends des comptes régulièrement est là pour le vérifier en permanence. Il existe par ailleurs une machinerie de contact permanent entre les Etats membres, la Commission et ses services. Chaque semaine, les chefs du commerce extérieur et leurs adjoints se réunissent à Bruxelles. Les gouvernements sont donc consultés avant toute action de notre part. Dans le cas de l'offre agricole européenne, Franz Fischler et moi-même avons transmis les éléments de la lettre aux Etats membres trois jours avant son envoi à nos partenaires de l'OMC et nous avons tenu compte de leurs réactions.Le sommet UE/Etats-Unis aura lieu à la fin juin à Dublin. Restent-ils des sujets de crispation susceptibles de déboucher sur la constitution d'un panel à l'OMC ?La relation économique et commerciale transatlantique est, en substance, très bonne. Malgré des relations tendues au niveau diplomatique entre certains Etats membres et Washington en 2003, les échanges sont restés, de part et d'autre, très soutenus. A Dublin, nous chercherons les moyens d'améliorer encore cette relation, en travaillant la levée de certains obstacles, notamment d'ordre réglementaire. Par exemple, le commerce des aliments organiques, le libre accès des écrans de transaction dans les salles de marché et les normes prudentielles ici et là. Par ailleurs, quelques contentieux sont en cours devant les instances judiciaires de l'OMC mais je ne prévois pas de nouveau conflit majeur à court terme. Etes-vous satisfait du débat politique que suscitent les élections européennes dans les pays membres ?Hélas, non. Quiconque s'intéresse à l'Europe peut légitimement s'inquiéter de la faible attention prêtée à cette campagne par rapport aux campagnes nationales. Depuis que le parlement européen est élu au suffrage universel, il n'a cessé de gagner compétences et pouvoirs. Pourtant, dans le même temps, le taux de participation pour les élections européennes n'a cessé de baisser. Pourquoi ? Dans les pays membres, la vie politique reste dominante et la classe politique n'a pas réussi à superposer correctement l'exercice des démocraties nationale et européenne. Les institutions communautaires, y compris la Commission, devraient aussi être plus performantes dans la définition des enjeux pour les électeurs. Qu'attendent les électrices et les électeurs de l'Europe ? Une politique étrangère commune, de défense commune et moins de chômage: autant de sujets qui restent pour l'essentiel sous la responsabilité des Etats ! Leur déception est compréhensible ! Et lorsque l'Europe parvient à se mettre d'accord sur une coordination des politiques économiques, même sur un mécanisme aussi frustre que le pacte de stabilité, certains pays choisissent de ne pas respecter les règles du jeu.Que vous inspirent les propositions de Nicolas Sarkozy pour le pacte de stabilité ?Les propositions de Nicolas Sarkozy ressemblent beaucoup à ce que la Commission avait déjà mis sur la table à ce sujet. Elles sont positives si elles sont le signe que la France est prête à franchir un pas supplémentaire en matière de coordination des politiques économiques en Europe. Ce qu'elle n'était pas prête à faire jusqu'à présent. Il ne s'agit pas d'un problème français. A ce stade de la négociation de la Constitution, les gouvernements affirment toujours que la coordination dépend des Etats membres et non de l'Union, ce qui ne change rien au système actuel. Or, ce manque de coordination nous coûte entre 0,5 et 0,75 point de croissance par an. La Commission plaide pour la constitution de réserves stratégiques de pétrole, idée rejetée l'an dernier par les Etats membres. En cette période de crise, faut-il rouvrir ce débat ?Sur le pétrole, il existe un problème de court terme auquel on ne peut rien, compte tenu de la structure cartellisée du marché. Ce problème est en partie amorti pour l'instant par le niveau de l'euro. A moyen et long terme, la Commission a proposé la mise en commun de stocks stratégiques accompagnée d'une possibilité de les mettre sur le marché en fonction de la volatilité des prix. Les Etats membres ont préféré, à tort selon moi, continuer à gérer ce problème chacun de son côté. C'est un cas typique où le chacun pour soi débouche sur un constat d'impuissance pour tout le monde.L'UE vient de donner son feu vert à l'intégration de la Russie à l'OMC. Mais le système économique russe est-il suffisamment transparent pour être compatible avec les valeurs de l'UE ?Même s'ils doivent procéder à de nouvelles réformes, les Russes ont fait des progrès législatifs substantiels. Il faudra certes s'assurer que la mise en oeuvre de ces nouvelles législations sur le régime de faillite des entreprises, la propriété intellectuelle ou les investissements soit effective. Pour l'Union européenne, l'objectif des négociations était aussi d'obtenir une augmentation des prix internes de l'énergie, d'éviter - alors que la Russie réalise 55 % de ses échanges commerciaux avec l'Europe à 25 - que ne se constitue une zone de dumping énergétique et environnementale aux portes de l'UE. A présent il reste à la Russie à négocier avec notamment deux gros partenaires commerciaux que sont les Etats-Unis et la Chine qui ont leurs propres préoccupations.

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