Dans un scénario défavorable, les pertes pourraient atteindre 5 à 6 % des actifs pour les retraites et environ 4 % pour les assureurs, alors même que les expositions directes des banques resteraient limitées.
Dans une évaluation publiée ce mardi 26 mai, la BCE juge que le crédit privé ne menace pas, à ce stade, la stabilité financière de la zone euro, mais elle alerte sur des tensions possibles via les assureurs, les fonds de pension et les marchés d'actions et d'obligations à haut rendement.
La Banque centrale européenne a publié mardi 26 mai un rapport spécial sur les marchés du crédit privé qui écarte, à ce jour, l'hypothèse d'un risque systémique pour la zone euro. Francfort constate que les institutions financières européennes affichent une exposition directe limitée à ce segment en forte croissance. Dès lors, il est « peu probable que le crédit privé, pris isolément, puisse constituer une source d'instabilité financière systémique à l'heure actuelle ». Le message reste toutefois nuancé. En cas de croissance rapide des expositions et de déception sur les flux de trésorerie liés à l’IA, le crédit privé « pourrait devenir une source plus importante de risque de crédit et un amplificateur potentiel de stress pour les institutions financières de la zone euro ».
Pourquoi la BCE relativise le risque systémique
Le scénario de stress simulé par Francfort intègre un choc sévère sur les marchés mondiaux du crédit privé. Ce dernier se répercuterait sur les prêts à effet de levier, les obligations à haut rendement et les actions. Dans cette configuration, « les pertes directes pour les institutions financières de la zone euro resteraient limitées », selon le rapport. Les banques encaisseraient des pertes ne dépassant pas 1,3 % de leurs fonds propres, soit une fraction minime de leurs actifs. Cela s'explique« en raison de la séniorité des prêts bancaires [à rembourser en priorité] aux fonds de crédit privé et de la taille relativement faible de leurs expositions ».
Les compagnies d'assurances et les fonds de pension concentrent les fragilités. Le rapport avertit que les compagnies d'assurances et les fonds de pension s'exposent, dans un scénario défavorable, à des pertes de réévaluation de second tour. Celles-ci résulteraient de « répercussions plus larges sur les prêts à effet de levier, les obligations à haut rendement et les actions ». Les fonds de pension accuseraient des pertes équivalant à 5 % à 6 % de leurs actifs totaux, tandis que les assureurs subiraient environ 4 % de pertes.
L'exposition globale demeure modeste, mais elle est concentrée entre les mains de quelques grands acteurs. La BCE chiffre l'exposition des assureurs à 211 milliards d'euros, contre 52 milliards d'euros pour les fonds de pension. Les expositions bancaires au crédit privé mondial totalisent 62,5 milliards d'euros. Cela représente 0,2 % de leurs actifs totaux (ou 2,5 % de leurs fonds propres), avec une forte concentration sur un petit nombre d'établissements. L'Autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles confirme dans son rapport de décembre 2025 que les expositions au crédit privé constituent un axe de surveillance prioritaire.
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Pourquoi l'IA change l'équation
La BCE établit un lien direct entre le boom du crédit privé et le financement de l'intelligence artificielle. Le crédit privé« pourrait devenir une source importante de financement pour les centres de données [data centers] d'IA et les entreprises liées à l'IA », souligne le rapport. Dans ce cas, les marchés du crédit privé et les expositions de la zone euro « pourraient rapidement devenir beaucoup plus importants ». Or, les gains de productivité attendus et les revenus futurs de ces investissements « restent très incertains et pourraient décevoir ».
Cette dynamique pourrait déclencher des corrections simultanées sur plusieurs classes d'actifs. La BCE observe que dans l'exercice de simulation, les pertes de réévaluation de second tour supposées « constituent de loin le plus grand impact, provenant de la troisième étape ». Les pertes directes liées à un choc sur les portefeuilles de crédit privé apparaissent gérables. En revanche, des réactions adverses du marché « en réponse au choc pourraient créer des pertes de valorisation importantes ». L'Eiopa ajoute que l'intelligence artificielle pourrait amplifier les vulnérabilités systémiques via l'interconnexion croissante des marchés.
Le vrai problème : l'opacité
Francfort martèle la nécessité de traiter les risques liés à l'opacité et aux asymétries de liquidité. L'objectif est de garantir « que le crédit privé reste une source de financement stable et fiable ». Le rapport pointe l'incertitude sur la taille et la concentration des expositions des institutions. Couplée à une information incomplète sur la qualité de crédit sous-jacente, elle « pourrait peser sur le sentiment de risque ». Cette opacité pourrait aussi « avoir un impact sur des classes d'actifs en dehors des marchés du crédit privé ».
Plusieurs défauts très médiatisés aux États-Unis ont alimenté les doutes. Depuis l'automne 2025, les cas du fabricant First Brands et du prêteur Tricolor sont illustratifs. Ils montrent « comment de faibles normes de souscription et l'opacité peuvent transmettre des pertes à travers des parties de l'industrie financière ». Ces épisodes ont déclenché une vague de demandes de rachat qui a contraint certains fonds à plafonner les sorties. Dans son rapport de septembre 2024, la Banque des règlements internationaux analyse l'action des firmes de capital-investissement (private equity) et comment elles ont investi massivement dans l'assurance-vie, canalisant les primes vers des actifs moins liquides et plus risqués.
La BCE réclame un renforcement de la collecte et du partage des données existantes dans l'UE. Elle appelle aussi « à des efforts supplémentaires au niveau mondial pour développer des définitions et classifications [taxonomies] cohérentes qui améliorent la comparabilité transjuridictionnelle et comblent les lacunes de données ». Le rapport souligne le manque de clarté sur l'application des recommandations du Conseil de stabilité financière au crédit privé. Celles-ci concernent « les asymétries de liquidité dans les fonds ouverts et l'effet de levier dans le secteur de l'intermédiation financière non bancaire, car les travaux antérieurs ne se sont pas concentrés sur ce segment ».
Francfort observe une détérioration récente. La capacité des entreprises de la zone euro financées par le crédit privé à honorer leurs intérêts à partir de leurs flux de trésorerie « s'est détériorée ces dernières années ». Le risque de crédit est significatif. Les emprunteurs du crédit privé tendent en effet à présenter « une qualité de crédit plus faible mesurée par les ratios de couverture des intérêts ». Cette tendance se retrouve parmi les entreprises financées par les prêts à effet de levier et les obligations à haut rendement. Elle est en revanche absente pour les entreprises recourant aux prêts bancaires.