Fed : le premier crash-test de Kevin Warsh face à l’inflation de guerre
latribune.fr
Depuis son audition au Sénat, Kevin Warsh répète qu'il n'a donné aucune garantie à Donald Trump sur l'orientation des taux, mais la Maison Blanche ne cache pas sa préférence pour un assouplissement afin de soutenir la croissance avant 2027.
/FW1FP/Matthew Lewis - REUTERS - REUTERS - Kevin Lamarque
Nommé par Donald Trump, Kevin Warsh affronte dès son premier comité fédéral de marché ouvert (FOMC) une inflation dopée par la guerre au Moyen-Orient et des marchés qui ne croient plus aux baisses de taux en 2026. La Fed semble prête à maintenir les fed funds à 3,50 %-3,75 % malgré la pression politique.
La Fed s’apprête à maintenir son taux des fed funds dans la fourchette de 3,50 % à 3,75 % pour une quatrième réunion consécutive, alors que Kevin Warsh préside pour la première fois le comité fédéral de marché ouvert (FOMC) dans un contexte d’inflation ravivée par la guerre au Moyen-Orient et de marché de l’emploi toujours robuste aux États-Unis.
Les contrats à terme sur les fed funds intègrent désormais la possibilité d’au moins un relèvement d’ici à la fin de l’année, prenant acte de la disparition du scénario de baisses rapides pourtant dominant encore au début de 2026.
Depuis son audition au Sénat, Kevin Warsh répète qu’il n’a donné aucune garantie à Donald Trump sur l’orientation des taux, mais la Maison Blanche ne cache pas sa préférence pour un assouplissement afin de soutenir la croissance avant 2027. Le dilemme est posé : tenir une ligne dure contre l’inflation de guerre ou céder à la pression politique au risque d’abîmer durablement la crédibilité de la banque centrale.
Pression politique et géopolitique
Confirmé par le Sénat au printemps, Kevin Warsh a pris les rênes de la Fed alors que l’inflation dépasse à nouveau 3 % en rythme annuel, sur fond de flambée des prix de l’énergie liée au conflit avec l’Iran et aux perturbations des routes maritimes au Moyen-Orient. Le pétrole a retrouvé des niveaux proches des pics de la première guerre d’Ukraine, nourrissant une hausse des coûts de transport et de production qui se diffuse progressivement dans les prix à la consommation.
La Maison-Blanche, qui a fait de la croissance et de l’emploi un pilier de la campagne de Donald Trump, multiplie les signaux en faveur de taux plus bas pour soulager les ménages et les entreprises exposés à des coûts de financement déjà élevés.
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En privé, plusieurs conseillers du président estiment que la Fed ne doit pas « étouffer » l’économie alors que le chômage reste contenu autour de 4,3 % et que la croissance tourne proche de 2 % par an. Warsh, lui, arrive avec une réputation de faucon monétaire et une conviction ancienne : laisser filer l’inflation est beaucoup plus coûteux politiquement que de maintenir des taux hauts un peu plus longtemps.
Une Fed verrouillée à 3,50 %-3,75 %
Une enquête de l'agence Reuters, réalisée du 4 au 9 juin auprès de 102 économistes, marque un tournant : 72 d’entre eux, soit près de 70 %, anticipent désormais des fed funds maintenus dans la fourchette de 3,50 %-3,75 % jusqu’à la fin de 2026, contre un peu moins de la moitié un mois plus tôt. Aucun des experts sondés ne s’attend à une baisse de taux à l’issue de la réunion des 16 et 17 juin, qui fera office de baptême du feu pour Kevin Warsh.
Pour une petite minorité, la prochaine décision de la Fed pourrait même être une hausse, si l’inflation surprise à la hausse devait se prolonger et si les anticipations des ménages dérivaient trop fortement. Les données de marché racontent la même histoire : le baromètre Fed Rate Monitor montre qu’une majorité d’investisseurs voient les taux inchangés en septembre, avec une probabilité non négligeable de resserrement, alors que la probabilité d’un assouplissement s’est effondrée en quelques semaines.
Dans le même temps, les prévisions de croissance autour de 2 % et d’un chômage à peine au-dessus de 4 % coupent l’herbe sous le pied de ceux qui plaident pour un geste rapide en faveur de l’activité.
Inflation de guerre, un remake de 2022 ?
D’après une autre enquête de Reuters, l’inflation des prix à la consommation aurait atteint en mai son plus haut niveau depuis plus de trois ans, autour de 4,2 %, tandis que l’inflation sous-jacente tournerait autour de 2,9 %. L’indicateur fétiche de la Fed, l’indice des prix des dépenses de consommation personnelles (PCE), est remonté à 3,8 % en avril et devrait rester proche de ce niveau sur l’ensemble de 2026, bien au-dessus de l’objectif de 2 %.
À l’origine de ce regain de tension, les chocs énergétiques provoqués par la guerre au Moyen-Orient rappellent les premiers mois de 2022, lorsque les banques centrales avaient misé sur le caractère « transitoire » de l’inflation liée à l’invasion de l’Ukraine.
Cette erreur de diagnostic avait conduit à l’un des cycles de resserrement monétaire les plus agressifs depuis des décennies, avec une succession de hausses de taux pour rattraper le retard.
Aujourd’hui, de nombreux économistes cités par Reuters estiment que la Fed ne veut pas rejouer ce scénario et préfère accepter une croissance plus molle plutôt que d’annoncer trop tôt une détente monétaire que les chocs géopolitiques pourraient rendre rapidement obsolète.
Jusqu’où Warsh peut-il aller ?
Le consensus interne à la Fed s’est déplacé : plusieurs membres du FOMC ont ouvertement évoqué la possibilité d’une hausse si l’inflation restait collée au double de l’objectif, alors que les scénarios de baisses successives disparaissent peu à peu des radars.
Tom Porcelli, chef économiste de Wells Fargo, juge qu’il sera « extrêmement difficile » pour la Fed d’obtenir un accord autour d’une baisse des taux dans la configuration actuelle, sauf à imaginer un retournement rapide de la situation au Moyen-Orient. Les projections de taux, présentées sous forme de dot plot, pourraient ainsi suggérer des taux stables cette année, voire signaler une ou deux hausses possibles, en rupture avec les indications de mars qui laissaient encore entrevoir un assouplissement.
Pour Kevin Warsh, le risque est de pousser trop fort en interne, car une baisse alignée sur les souhaits de Donald Trump l’exposerait à un échec en réunion et affaiblirait d’emblée son autorité, alors même qu’il a besoin de fédérer un comité méfiant après les erreurs de 2022. À l’inverse, accepter une posture de statu quo ferme reviendrait à assumer un affront indirect à la Maison Blanche, avec le danger de voir se rouvrir le débat sur l’indépendance de la banque centrale.
Marchés, dollar, crédit : des taux figés ?
Les anticipations de « higher for longer » se reflètent déjà dans la courbe des taux : les rendements des Treasuries à dix ans sont repartis à la hausse, tandis que le taux à deux ans reste étroitement arrimé à la borne haute de la fourchette des fed funds, signalant que les marchés ne croient plus à un pivot rapide.
Pour les entreprises, ce régime de taux élevés prolonge la période de coût du capital renchéri, ce qui pèse sur les programmes d’investissement, y compris dans les infrastructures et la transition énergétique, et rend plus exigeants les filtres de rentabilité pour les projets de décarbonation.
Les valeurs de croissance et les secteurs les plus endettés subissent un arbitrage défavorable, tandis que les financières et les valeurs défensives résistent mieux dans un environnement de rendements réels moins négatifs. Sur le front des changes, la perspective de taux américains durablement supérieurs à ceux de la zone euro soutient le dollar, ce qui renchérit le coût du service de la dette en devise pour de nombreux pays émergents mais contribue aussi à limiter une nouvelle vague d’inflation importée vers les États-Unis.
Pour les ménages américains, enfin, le maintien de taux élevés signifie des crédits immobiliers durablement chers et une pression prolongée sur le pouvoir d’achat, au moment même où l’inflation d’énergie rogne déjà le revenu disponible.
Un test pour l’indépendance de la Fed
Le communiqué de juin et la conférence de presse de Kevin Warsh seront scrutés bien au-delà de la seule décision de taux : la moindre inflexion lexicale sur l’« inflation de guerre », la persistance des chocs d’offre ou l’importance accordée au marché du travail serviront de test grandeur nature de sa capacité à résister à la pression politique.
Un scénario de statu quo accompagné d’un discours ferme sur la priorité donnée au retour de l’inflation vers 2 % enverrait le signal d’une Fed prête à assumer plusieurs trimestres de croissance moyenne autour de 2 % et de chômage légèrement plus élevé. À l’inverse, une ouverture trop appuyée à d’éventuelles baisses, sans amélioration nette des chiffres de prix, serait interprétée comme une concession à la Maison Blanche et relancerait le procès en laxisme intenté à la Fed depuis 2021.
Au-delà de 2026, la trajectoire que Warsh trace aujourd’hui conditionnera la capacité de la banque centrale à gérer les prochains chocs, qu’ils viennent d’un nouveau soubresaut géopolitique ou de la matérialisation accélérée des risques climatiques sur les prix de l’énergie et de l’alimentation. Pour les marchés comme pour les gouvernements, ce premier crash-test dira si la Fed reste un pôle de stabilité ou si elle devient un acteur de plus dans la bataille politique autour de l’inflation et du pouvoir d’achat.
L'inflation américaine poursuit son envol en mai L’inflation a bondi en mai aux Etats-Unis, à 4,2% sur un an contre 3,8% en avril, atteignant un nouveau plus haut niveau en près de trois ans, selon des données officielles publiées mercredi. La hausse des prix de l’essence découlant de la guerre au Moyen-Orient explique largement cette accélération, mais l’indice des prix à la consommation (CPI) dit sous-jacent (hors énergie et alimentation) a continué aussi de grimper en mai, à 2,9% sur un an (contre 2,8% en avril).