Climat : la nouvelle stratégie carbone de la France enfin dévoilée

Monique Barbut, la ministre française de la Transition écologique du gouvernement Lecornu II.
REUTERS - Adriano Machado

Monique Barbut, la ministre française de la Transition écologique du gouvernement Lecornu II.
REUTERS - Adriano Machado
Dans son dernier rapport, le Haut Conseil pour le climat (HCC) s’était montré particulièrement sévère sur le sujet : la non-publication de la troisième Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) de la France. Et ce, alors que celle-ci était censée être dévoilée au grand public il y a deux ans. « Cet affaiblissement du pilotage a empêché les particuliers, les acteurs économiques et les territoires de s’engager dans la transition », jugeait même sévèrement le HCC.
C’est donc chose faite. Le gouvernement a officialisé ce vendredi matin sa SNBC3, clé pour la stratégie climatique du pays. La philosophie générale est donnée par Monique Barbut, la ministre de la Transition écologique, au quotidien Les Echos : « Cette stratégie n’est pas une façon de dicter des changements de mode de vie, elle met l’accent sur les leviers dont nous disposons déjà : déployer davantage les pompes à chaleur, promouvoir les véhicules électriques (…) Ce n’est pas le grand soir. »
Et une source de son cabinet de préciser ce matin : « On a défini un objectif précis et vraiment réaliste, dans le sens que chaque objectif est atteignable par les entreprises et les ménages. C’est une SNBC ayant un vrai business plan, dans la philosophie de la plannification gaulliste »
Premier objectif cardinal de cette troisième mouture : que la France atteigne la neutralité carbone en 2050, ce qui passera forcément par la fin de l’utilisation par le pays de pétrole et de gaz. Autre cible de la SNBC3 : réduire de moitié les émissions territoriales de la France.
Ainsi, les nouveaux plafonds d’émissions sont donc fixés à 347 millions de tonnes (Mt) par an pour la période 2024-2028. Ensuite, l’exécutif vise 265 Mt pour 2029-2033, puis 192 Mt pour 2034-2038. Soit un rythme de baisse de 5 % par an d’ici 2030, selon les préconisations des experts. En sachant que la France a émis quelque 375 Mt de CO2 en 2023.
Chaque semaine, les enjeux clés de la transition écologique.

L’accélération de la baisse des émissions sera permise « en suivant notre programme de sortie progressive des énergies fossiles, en mettant en place des politiques de sobriété et d’efficacité énergétique, en renforçant les puits de carbone », précise sur ce volet la ministre aux Echos.
L’objectif est notamment de passer à 55 % d’électricité dans la consommation énergétique en 2050, contre 37 % en 2023. « Le but est d’accélérer massivement l’électrification des usages dans le pays, la France ayant l’atout d’avoir une électricité peu chère et très décarbonée grâce au nucléaire », précise le cabinet de Monique Barbut.
Le nouveau plan s’attaque aussi au secteur des transports, qui représente un tiers des émissions : l’exécutif vise deux tiers de voitures électriques dans les ventes de voitures neuves en 2030. Soit 2 millions de véhicules électriques neufs produits en France en 2030, et 15% de ce type de véhicules sur les routes à la même date. Ce qui est assez optimiste. Pour y parvenir, l’exécutif table sur les quotas de verdissement des flottes d’entreprises, et sur le leasing social. À noter auss: en 2050, dans les transports intérieurs, seul l’aérien continuerait à émettre du CO2, d’après le plan présenté ce vendredi.
Côté agriculture, qui représente 20% des émissions de la France, la consommation de davantage de légumes et légumineuses est encouragée. Mais la viande n’est pas explicitement ciblée. Une manière de ménager la filière bovine tricolore, très mobilisée lors du mouvement des agriculteurs en colère ces deux dernières années. Dans l’entourage de la ministre, on argue que « l’Etat n’a pas vocation à prescrire ce qu’il y a dans les assiettes des Français, qui relève d’un choix personnel ».
La SNBC3 acte aussi la dégradation du puits de carbone naturel, c’est-à-dire l’absorption du CO2 par les sols et les forêts français, sous l’effet des sécheresses et des parasites. Ce puits est estimé à 25 Mt de CO2 absorbées en 2030 et 24 Mt en 2050 (contre 37 Mt en 2023).
En principe, la SNBC 3 était initialement attendue en 2023, selon son calendrier quinquennal (la SNBC1 datant de 2015 et la SNBC2 de 2020). Mais le calendrier a été repoussé à plusieurs reprises en raison de différents facteurs. Le premier est l’incertitude politique et budgétaire consécutive à la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, et les changements de gouvernement successifs qui l’ont accompagnée.
Une situation qui a repoussé la consultation publique nécessaire à la SNBC3, qui a finalement eu lieu fin 2024. Par ailleurs, l’élaboration de la SNBC 3 est articulée avec une autre feuille de route stratégique : la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), qui définit les orientations de long terme pour la production d’énergie du pays.
La publication de la troisième version de cette PPE a elle aussi été décalée à plusieurs reprises par Matignon et les ministères concernés. Ce qui a mécaniquement retardé la SNBC3. Et ce pour deux raisons essentielles : l’instabilité politique, mais aussi des désaccords politiques au sein de l’Assemblée nationale sur la place donnée aux énergies solaires et éoliennes dans le mix énergétique tricolore.
Les députés RN (extrême droite), et certains issus de LR (droite), ont en effet mis en doute la pertinence des énergies vertes dans le pays face à la prédominance du nucléaire. Dans une Assemblée où il n’a plus de majorité, le gouvernement Lecornu a donc dû tenir compte de cette nouvelle donne politique pour arbitrer.
Au grand dam des ONG et des experts du climat, notamment le HCC, qui a dénoncé un atermoiement climatique, que la France ne peut pas se permettre. « Nous savons que l’équation budgétaire du gouvernement actuel est compliquée. Mais un engagement plus fort de l’État sur le climat donne un cap et sécurise la population. C’est un enjeu régalien, et non partisan politiquement », déplorait à ce sujet de La Tribune Jean-François Soussana, le président du HCC.
La publication de la SNBC3 intervient dans un contexte où le rythme de réduction des émissions ralentit en France. Selon le Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (Citepa), en 2025, les émissions CO2 du pays ne devraient baisser que de 0,8 %
Un chiffre qui marquerait la plus faible réduction annuelle de gaz à effet de serre depuis 2018 (hors rebond post Covid-19). En sachant qu’en 2024, la France a vu ses émissions carbonées reculer de 1,8 %, tandis qu’en 2023, le recul était de 6,7 %.
Si cette décélération se confirme dans les mois à venir, le rythme est bien en deçà de ce que devrait faire la France pour atteindre son objectif climatique principal, à savoir -55 % d'émissions d’ici à 2030 (par rapport à 1990). Selon les experts, pour y arriver, la France doit réduire ses émissions de 5 % par an jusqu’à la fin de la décennie. Le rythme doit donc être multiplié par six.
Sollicité par La Tribune à propos de la nouvelle SNBC, Jean-François Soussana, président du HCC, se garde d’évaluer à chaud la copie. Mais il confirme que le Haut Conseil pour le climat va contribuer à la consultation sur ce texte, « en publiant un avis détaillé dans les prochains mois ».
À lire également
Et de rappeler un certain nombre de « points d’attention » sur lesquels l’instance sera « particulièrement » attentive : la robustesse des hypothèses, la définition des futurs objectifs ciblés pour l’empreinte carbone, l’opérationnalité des mesures et un calendrier lisible permettant notamment d’évaluer la crédibilité des réductions d’émissions au-delà de 2030.
Alimentation : pourquoi le blé français est menacé par l'explosion des importations
Forêts : « Plusieurs réglementations européennes très lourdes posent problème à la Suède »
Vins de Bordeaux : les prix des vignes s'effondrent en Gironde
Climat : en Suède, la forêt est devenue une industrie du futur