La directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, prononce un discours en amont des réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale à Washington, le 9 avril 2026.
En alertant sur le basculement imminent de 45 millions de personnes dans l'insécurité alimentaire, Kristalina Georgieva, pointe une rupture structurelle des chaînes d'approvisionnement mondiales. Entre envolée du prix des engrais et besoins de financements d'urgence, l'institution de Washington se prépare à une onde de choc durable pour l'économie mondiale.
L’alerte est grave et le ton inhabituellement sombre. À l’occasion de son discours de « lever de rideau » des réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale à Washington, Kristalina Georgieva a dressé ce jeudi 9 avril un constat alarmant sur les conséquences économiques du conflit en Iran et, plus largement, de l’escalade au Moyen-Orient.
Selon la directrice générale du Fonds, l’escalade militaire pourrait plonger environ 45 millions de personnes supplémentaires dans l’insécurité alimentaire, portant le total mondial « au-delà de 360 millions » d’individus confrontés à la faim. Le FMI décrit un choc d’offre global qui rebat les cartes de la souveraineté alimentaire et énergétique de nombreux États importateurs.
L’effet ciseau : énergie, engrais… et logistique
Le risque ne réside pas seulement dans la zone de combat, mais dans la propagation systémique du choc aux marchés mondiaux. La patronne du Fonds a souligné que la forte hausse des prix de l’énergie et les ruptures d’approvisionnement en pétrole, en gaz naturel liquéfié (GNL) et, surtout, en engrais, constituent les principaux vecteurs de cette crise. En perturbant les routes maritimes et les flux passant par le détroit d’Ormuz, le conflit fragilise directement les chaînes logistiques mondiales et renchérit le coût de production agricole pour les pays importateurs nets d’énergie et d’intrants.
Pour les pays à bas revenus et les économies émergentes importatrices, l’espace budgétaire est déjà réduit. « Ayons une pensée pour les nations insulaires du Pacifique, tout au bout de la chaîne d’approvisionnement, qui ne savent pas si elles recevront l’énergie dont elles ont besoin à cause de ces ruptures majeures », a martelé Kristalina Georgieva. Ces économies, situées en bout de chaîne, subissent de plein fouet la hausse des coûts de fret, la volatilité de l’offre et l’impossibilité de constituer des stocks stratégiques d’énergie et d’engrais à des conditions soutenables.
Selon les dernières estimations combinant les chiffres du FMI et des agences onusiennes, la guerre pourrait faire basculer au moins 45 millions de personnes supplémentaires dans l’insécurité alimentaire aiguë, s’ajoutant à un socle déjà estimé à plus de 315 millions de personnes. Le conflit amplifie ainsi des tensions préexistantes liées aux chocs climatiques, à la hausse des coûts logistiques et aux séquelles économiques de la pandémie.
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Un soutien financier d’urgence pouvant atteindre 50 milliards de dollars
Face à l’urgence, le bras financier de Washington se tient prêt. Le FMI anticipe une demande de soutien supplémentaire de la part de ses pays membres comprise entre 20 et 50 milliards de dollars, la borne basse ne restant envisageable que « si le cessez-le-feu tient », une hypothèse que l’institution manie avec prudence. Ces financements prendraient principalement la forme d’appuis de balance des paiements, de facilités de crédit d’urgence et de lignes de liquidité destinées à absorber le choc énergétique et à financer des importations critiques, notamment alimentaires.
Si la directrice s’est voulue rassurante sur la capacité de résilience actuelle — « nous disposons des ressources nécessaires pour faire face à ce choc » —, elle a néanmoins prévenu que la Banque mondiale et le FMI devront agir vite pour éviter une déstabilisation macroéconomique plus profonde. Déjà, la Banque mondiale a abaissé ses prévisions de croissance pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, tablant désormais sur une progression d’environ 1,8 % en 2026, contre des projections nettement plus élevées avant-guerre, soit une révision de l’ordre de 0,6 point sur certaines estimations.
À plus long terme, la facture du choc se traduira aussi par une hausse du coût du capital pour les pays les plus exposés, en raison de la montée des primes de risque et de la pression accrue sur les finances publiques. Pour nombre d’économies émergentes importatrices d’énergie, l’arbitrage entre subventions aux carburants, soutien aux engrais et investissements de long terme risque de devenir de plus en plus intenable sans soutien extérieur.
Un test de stress pour les importateurs nets
Pour les États comme pour les grands groupes agroalimentaires, le conflit agit comme un véritable test de stress sur les stratégies de souveraineté alimentaire et énergétique. Sécurisation des approvisionnements, diversification des origines, constitution de stocks stratégiques, couverture sur les marchés de dérivés : autant de sujets qui remontent au sommet de l’agenda, dans un environnement de prix de l’énergie et des engrais durablement plus volatils. Les importateurs nets de céréales et d’intrants agricoles, en Afrique, au Moyen-Orient ou en Asie, voient ainsi leur vulnérabilité structurelle exposée au grand jour.
Les tensions actuelles accroissent aussi le risque de réponses politiques désordonnées. Kristalina Georgieva exhorte les gouvernements à la retenue : ils doivent éviter des mesures telles que le contrôle des exportations ou des prix, qui, si elles peuvent sembler protectrices à court terme, ont historiquement tendance à amplifier la volatilité et à gripper davantage les échanges mondiaux. À l’inverse, l’institution plaide pour des mécanismes ciblés de protection des plus vulnérables, financés de manière soutenable, et pour une coordination internationale renforcée sur les flux de denrées essentielles.
Une croissance durablement amputée
Même dans l’éventualité d’une désescalade rapide, le FMI exclut tout retour à la situation prévalant avant le déclenchement des hostilités. Les dommages faits aux infrastructures, les ruptures d’approvisionnement, la perte de confiance des investisseurs et d’autres effets d’entraînement devraient peser sur la croissance mondiale à moyen terme. L’institution anticipe une reconfiguration durable des chaînes d’approvisionnement, avec des stratégies de diversification ou de relocalisation qui pourraient renchérir durablement le coût de la souveraineté alimentaire et énergétique.
Le FMI s’inquiète également d’un risque de « désancrage » des anticipations d’inflation. Si les prix de l’énergie restent élevés plus longtemps que prévu, un nouveau cycle de hausses de taux d’intérêt par les banques centrales pourrait devenir inévitable pour contenir la contagion des prix à l’ensemble du panier de consommation, y compris l’alimentaire. Dans l’immédiat, « il y a de la valeur dans le fait d’attendre et d’évaluer » la manière dont la situation géopolitique va évoluer, reconnaît Georgieva, mais si les anticipations d’inflation se détériorent, « les banques centrales doivent agir fermement avec des hausses de taux ».
Le rapport sur l’état de l’économie mondiale (WEO), attendu mardi prochain, devrait affiner ces scénarios, du plus optimiste, fondé sur une normalisation relativement rapide, au plus sombre, où les prix du pétrole et du gaz resteraient durablement élevés et où des contrecoups se propageraient aux marchés émergents les plus fragiles. Dans tous les cas, a prévenu Kristalina Georgieva, « même notre meilleur scénario prend en compte une révision à la baisse de la croissance » mondiale, signe que la guerre en Iran s’impose déjà comme un choc systémique pour la sécurité alimentaire, l’énergie et la stabilité financière internationales.