Pourquoi votre facture d'eau risque de s'envoler de 15 % dans les prochaines années
latribune.fr
Le prix de l'eau doit augmenter pour financer un besoin d'investissement annuel de 4,2 milliards d'euros destiné à moderniser des réseaux vétustes perdant 20 % de la ressource. Le CAE propose une hausse tarifaire moyenne de 15 % et une part fixe plus...
DR
Pourquoi votre facture d'eau risque de s'envoler de 15 % dans les prochaines années
Un milliard de mètres cubes d'eau s'évapore chaque année dans des canalisations vieillissantes. Pour sauver le modèle français et financer la transition climatique, les experts du Conseil d’analyse économique proposent un nouveau système tarifaire.
Près d’un litre sur cinq se perd dans des réseaux vieillissants alors que la France subit une crise hydrique record. Pour les économistes du Conseil d’analyse économique (CAE), le principe historique « l’eau paie l’eau » est désormais inadapté à l’urgence climatique.
L’état des infrastructures françaises impose un constat sévère : le rythme actuel de renouvellement nécessiterait plus d’un siècle et demi pour moderniser l’ensemble du patrimoine national. Cette vétusté se traduit par une perte annuelle d’un milliard de mètres cubes d’eau, soit l’équivalent de la consommation de 18 millions d’habitants. Face à ce gaspillage structurel, les besoins d’investissement sont estimés à 4,2 milliards d’euros par an, dont un milliard doit être consacré aux eaux pluviales — une dépense qui n’est pas couverte par la facture actuelle des particuliers.
Alors que le « plan eau » a l'ambition de réduire de 10 % les prélèvements d’ici à 2030, la baisse des volumes consommés fragilise mécaniquement le financement des services. Le modèle actuel repose en effet sur une facture largement indexée sur la consommation, alors que les coûts fixes — entretien des réseaux, maintenance, charges de personnel — représentent environ 80 % des charges totales. Cette dépendance aux volumes distribués rend le système vulnérable à la sobriété nécessaire.
La fin de l’abondance tarifaire
Le prix de l’eau a déjà amorcé une ascension notable, grimpant d’environ 20 % entre 2016 et 2024, une progression calquée sur l’inflation (+19,2 % sur la période). En 2024, le tarif moyen pondéré atteint 4,88 euros/m³. Pour un foyer de 2,2 personnes consommant 120 m³ par an, la facture s’élève désormais à 586,31 euros. Cependant, pour couvrir les besoins d’investissement restants de 3,2 milliards d’euros, une hausse tarifaire de 0,72 euro/m³, soit environ 15 % du prix actuel, serait indispensable.
Cette moyenne masque des disparités territoriales extrêmes, les tarifs variant du simple au double selon les départements. Les prix culminent dans les Côtes-d’Armor, la Martinique et l’Eure-et-Loir à plus de 6,2 euros/m³, tandis qu’ils restent sous la barre des 3,9 €/m³ dans le Bas-Rhin, à La Réunion ou dans les Hautes-Alpes. Ces écarts reflètent la diversité des contextes techniques et géographiques, ainsi que les choix d’organisation locale.
Newsletter
Climat & environnement
Chaque semaine, les enjeux clés de la transition écologique.
Vers une tarification « signal-prix »
Pour sécuriser le financement, le CAE préconise de renforcer la part fixe de la facture afin de couvrir les coûts structurels. Actuellement, la part fixe ne représente en moyenne que 17 % du tarif d’eau potable et 9 % de celui de l’assainissement collectif. L’objectif est de découpler les revenus des opérateurs de la consommation réelle. Parallèlement, le Conseil suggère de moduler la part variable selon les variations saisonnières ou la disponibilité de la ressource, afin d’envoyer un « signal-prix » incitatif en période de tension hydrique.
Cette réforme pose la question de la répartition de l’effort. Aujourd’hui, le financement repose de manière disproportionnée sur les ménages, qui contribuent à hauteur de 12,5 milliards d’euros par an (53 % du total), tandis que l’agriculture et l’industrie contribuent respectivement à 9 % et 23 %. Pourtant, l’agriculture est devenue majoritaire en matière de consommation nette (62 % en 2020), illustrant une application encore imparfaite du principe pollueur-payeur.
L’urgence d’une consolidation industrielle
La fragmentation du secteur constitue un frein majeur à l’efficacité stratégique. La France compte quelque 13 000 collectivités gestionnaires de plus de 24 000 services d’eau et d’assainissement. À titre de comparaison, les Pays-Bas ne comptent qu’une dizaine d’opérateurs et la Pologne environ 2 700. Ce morcellement nuit à la cohérence des politiques publiques et à la capacité d’investissement.
Le regroupement des services est jugé indispensable pour renforcer la capacité opérationnelle des autorités organisatrices. Les économistes prônent également un recours accru à des contrats de performance liant la rémunération des opérateurs à des objectifs vérifiables, comme l’étanchéité des réseaux ou la préservation de la ressource. Au-delà du « petit cycle » de l’eau, il s’agit d’intégrer le « grand cycle » — incluant la recharge des nappes et la restauration des milieux — dont le financement actuel reste largement insuffisant.