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Défense et Aérospatiale

De la « Ghost Coast » au hub mondial : le miracle économique du New Space en Floride

Photo de Pierre-François Mouriaux

Pierre-François Mouriaux

Publié le 29 mai 2026 à 07:05

Travaux de construction de la Gigabay de SpaceX, sur Merritt Island.

Travaux de construction de la Gigabay de SpaceX, sur Merritt Island.

P.-F. Mouriaux / Air & Cosmos

Le Quotidien Numérique

17 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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LA SPACE COAST À L’HEURE D’ARTEMIS (2/3). Plus que jamais, la « Space Coast » porte bien son nom : c’est aujourd’hui le théâtre d’une activité spatiale étourdissante, qui tranche avec le début des années 2010. À cette époque, la Nasa avait stoppé le programme de navette spatiale, et le lanceur Falcon 9 de SpaceX commençait tout juste sa carrière. Un changement de paradigme a permis une renaissance spectaculaire.

L’année spatiale 2026 a démarré en trombe, avec un premier trimestre historique, qui s’est terminé sur 72 tentatives de lancements orbitaux à travers le monde (voir le bilan paru sur le site d’Air & Cosmos). Depuis lors, l’activité n’a pas fléchi : au 15 mai, on comptait 112 tentatives, dont 106 succès. Surtout, la grande majorité de ces lancements (70) ont été effectués avec des fusées américaines, pour la plupart depuis la Floride, répartis entre trois pas de tir de la base militaire de Cap Canaveral (qui a vu 28 lancements en 4,5 mois) et deux pas de tir du Centre spatial Kennedy de la Nasa (deux lancements). Un seul échec a été à déplorer, le 19 avril : la mise à poste d’un satellite de télécommunications par le lanceur lourd New Glenn de Blue Origin.

Ajoutons, avant d'en finir avec cette avalanche de chiffres, que, sur cette même période, SpaceX (qui à lui seul représente 54 % de l’activité mondiale) a fait décoller pas moins de 25 lanceurs depuis la Floride. Bref, si vous comptez vous rendre en ce moment à l’est de la Floride, le long de l’Atlantique, la probabilité que vous assistiez à un décollage de fusée est colossale, puisque la cadence moyenne atteint cette année… 3,7 lancements par semaine !

Le poussée touristique confirmée par les données de fréquentation

À une heure de route environ d’Orlando, où se trouvent tous les grands parcs d’attractions de la région (Disney, Universal, SeaWorld, LegoLand…), la « Space Coast » (Côte spatiale) redevient ainsi un pôle d’attraction touristique, comme en a témoigné le mois dernier le lancement vers la Lune de la mission Artemis 2. Peter Cranis, directeur exécutif de l’Office du tourisme du comté (qui compte une dizaine de villes et de localités, dont Palm Bay, Melbourne, Titusville et Cocoa Beach, par ordre d’importance), a communiqué à La Tribune et Air & Cosmos les chiffres définitifs de l’affluence : « Nous comptons environ 346 000 visiteurs présents sur le comté de Brevard la semaine du 26 mars au 4 avril. Le 1er avril, date du décollage d’Artemis 2, nous avons recensé plus de 90 000 visiteurs venant d’autres comtés grâce à notre logiciel de géolocalisation. Ce logiciel permet de suivre les adultes américains possédant un appareil dont la localisation se situe hors du comté. »

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Affluence record, hébergements complets, trafic extrême : la Floride en état de siège avant le lancement de la mission Artemis 2

D’après une étude récente, un visiteur venant assister à un lancement dépense en moyenne 231 dollars par jour. Le logiciel de géolocalisation a montré que la durée moyenne de séjour était de deux jours pour Artemis 2. On peut donc estimer que chaque visiteur a dépensé environ 462 dollars, ce qui représente plus de 41 millions de dollars de dépenses touristiques sur cette période – un chiffre impressionnant. Une analyse portant sur neuf autres lancements majeurs de ces dernières années (vols habités vers la Station spatiale internationale, fusées Atlas, Delta Heavy, Falcon 9, Falcon Heavy, New Glenn, etc.) a révélé une moyenne de 55 000 visiteurs venus d’autres comtés les jours de lancement. Artemis 1, en novembre 2022, avait attiré plus de 226 000 visiteurs la semaine de son lancement. Le tourisme spatial sur la Space Coast se porte donc à merveille.

Le séisme socio-économique provoqué par l’arrêt de la navette

Le comté de Brevard s’affirme ainsi aujourd’hui comme un acteur international de premier ordre, avec un niveau d’activité équivalent à celui de la Chine, qui a également réalisé 30 lancements sur la même période (dont trois échecs), depuis six bases de lancement ou plateformes maritimes, dans six régions différentes. Mais la Space Coast revient de loin. Elle a notamment vécu un séisme après l’arrêt par la Nasa de son programme de navette spatiale, dont le 135e et dernier vol est intervenu en juillet 2011. L’objectif était alors de confier la gestion des vols habités à l’industrie, en particulier Boeing et une jeune entreprise créée neuf ans plus tôt en Californie, SpaceX.

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Sauf que le miracle n’a pas immédiatement opéré (le premier vol habité de la capsule Crew Dragon de SpaceX n’a eu lieu qu’en mai 2020) : après l’envoi des navettes au musée, alors que le marché du travail sur le comté comptait alors 90 000 personnes, 10 000 emplois directs ont été supprimés, ainsi que 14 000 emplois indirects dans les commerces, l’hôtellerie et les services. Soit la perte de 20 % de la force vive de la région. Un traumatisme majeur.

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« Si vous regardez les informations nationales à ce moment-là, elles étaient très dures avec notre avenir », se souvient Edgar Campa-Palafox, vice-président du Conseil de développement économique de la Space Coast. « On parlait de Dead Coast [Côte morte], et on prédisait un crash irrémédiable. Les prix de l’immobilier s’effondraient et le chômage explosait. Pour les experts économiques, le risque était de voir la région suivre la trajectoire de Détroit, marquée par le déclin de l’automobile, ou celle de La Nouvelle Orléans après l’ouragan Katrina… » Finalement, Brevard a non seulement remplacé ces emplois perdus, mais a repris une place majeure dans le paysage astronautique mondial et ce, à plusieurs titres : zone de lancements intenses mais aussi pôle industriel de classe mondiale, aussi bien pour les lanceurs que les satellites, et centre d’innovation florissant.

Changement de paradigme et intégration verticale

Selon Edgar Campa-Palafox, cette renaissance « remarquable » repose sur un changement de philosophie radical, qu’il appelle « changement de paradigme post-navette ». Jusqu’en 2011 en effet, la région était essentiellement dédiée aux lancements. Les fusées et les satellites étaient fabriqués ailleurs, acheminés jusqu’en Floride, puis lancés. Mais aujourd’hui, la devise est devenue : « Make them and launch them » (Fabriquez-les, lancez-les). Cette intégration désormais verticale a attiré de nouveaux acteurs. Ainsi Blue Origin, l’entreprise de Jeff Bezos initialement implantée dans l’État de Washington, est devenue la première entreprise de l’histoire locale à fabriquer intégralement un lanceur sur place avant de le lancer : le New Glenn. Ses impressionnants hangars peints en blanc et bleu sur l’île de Merritt Island grandissent à vue d’œil. Ils accueillent également les essais et la production des atterrisseurs lunaires Blue Moon.

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Non loin de là, Lockheed Martin assemble désormais le vaisseau Orion du programme lunaire Artemis, tandis que Boeing y fabrique son vaisseau habité Starliner. Enfin, si l’essentiel des Falcon 9 continue à être produit en Californie, SpaceX a installé sur la Space Coast d’importantes capacités de remise à neuf de ses étages. Et l’entreprise d’Elon Musk mène actuellement des travaux colossaux pour construire et lancer depuis la Space Coast son mégalanceur Starship : une Starfactory pour la production de pièces (à l’horizontale), une Gigabay pour l’assemblage final (à la verticale), et deux pas de tir géants pour la mise en œuvre (l’un sur le Centre spatial Kennedy, l’autre sur la base de Cap Canaveral). Le 29 janvier dernier, à l’issue d’une étude d’impact environnemental débutée en mai 2024, la FAA (Federal Aviation Administration) a donné son feu vert pour que SpaceX effectue chaque année depuis la Floride jusqu’à 44 lancements et 88 atterrissages du Starship : 44 pour le propulseur et 44 pour l’étage supérieur…

Le modèle d’une économie de la fabrication

Si l’espace reste la vitrine de la région, le secteur manufacturier constitue en réalité son moteur, comme Edgar Campa-Palafox l’explique à La Tribune et Air & Cosmos : « L’industrie manufacturière est aujourd’hui l'étalon-or en matière développement économique et d’emploi. Elle offre des salaires élevés, des avantages sociaux solides et recrute sur tout le spectre éducatif : des techniciens logistiques aux ingénieurs, en passant par des docteurs pour la R&D. Alors qu’en moyenne seulement 5 % de la main-d’œuvre de Floride travaille dans la fabrication (9 % au niveau national), ce chiffre grimpe à 17 % sur la Space Coast. »

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Pour le vice-président du Conseil de développement économique, la diversification est le maître-mot. Outre l’espace, la région excelle ainsi dans l’aviation civile et militaire, les semi-conducteurs et l’armement. Et Edgar Campa-Palafox de citer plusieurs entreprises, à commencer par L3Harris Technologies (dont le siège mondial est à Melbourne) qui est le premier employeur privé de la région, avec 7 000 à 8 000 salariés. Figure ensuite Northrop Grumman, avec 5 000 à 6 000 salariés travaillant sur la conception d’avions de pointe comme le bombardier B-21. On trouve également des constructeurs de jets privés, avec l’entreprise brésilienne Embraer qui compte entre 750 et 1 000 employés, et récemment le français Dassault qui a ouvert une unité de maintenance et de révision de son Falcon, qui emploie 400 personnes. Enfin, des entreprises comme Rockwell Collins (filiale de Raytheon Technologies) ou des fabricants d’armes à feu profitent de la concentration locale de compétences en usinage de précision.

L’attrait des donneurs d’ordres pour l’écosystème européen

Edgar Campa-Palafox souligne un phénomène nouveau, qui s’est accentué ces cinq dernières années : l’intérêt croissant des entreprises européennes pour la Floride. Plusieurs facteurs expliquent cet exode. D’abord, la proximité des donneurs d’ordres comme SpaceX ou Blue Origin. Ensuite, un argument géographique inattendu : la Space Coast est le seul pôle spatial américain situé sur le fuseau horaire de l’Est (UTC-5), ce qui permet aux filiales américaines de disposer d’une fenêtre de travail commune non négligeable avec leurs sièges sociaux en Europe.

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« Pour une entreprise française ou italienne, coordonner des opérations est bien plus simple depuis la Floride que depuis la Californie ou le Texas », constate Edgar Campa-Palafox. « Des entreprises comme Airbus (pour la fourniture de satellites), l’italien Impulsive Space (pour l’intégration de petits satellites) ou le français Thales (pour l’aéronautique) y ont déjà une présence forte. Des liens étroits existent avec Aerospace Valley à Toulouse, et on dit souvent qu’à un moment donné, on aura besoin d’un vol direct entre Orlando et Toulouse… »

L’effet Artemis et les perspectives d’un nouvel âge d’or

Enfin, pour Edgar Campa-Palafox, l’ambitieux programme de retour sur la Lune de la Nasa agit dans la région comme un nouvel accélérateur. D’une part, la fréquentation observée lors des lancements des missions Artemis 1 et 2 lui paraît colossale pour une région de 660 000 habitants. Mais au-delà du regain d’intérêt touristique, le défi d’une présence durable sur notre satellite naturel va nécessiter une nouvelle chaîne d’approvisionnement et va pousser les jeunes pousses locales à innover dans des secteurs critiques : prototypage rapide, construction d’habitats spatiaux, technologies de purification de l’eau et biosciences pour la culture de plantes en milieu clos… Et ces technologies trouvent déjà des applications directes sur Terre pour la préservation de l’environnement.

Ce nouvel « âge d’or » de la Space Coast se traduit visuellement dans les villes du comté, comme le fait remarquer Edgar Campa-Palafox, le revenu disponible élevé des employés des industries de pointe alimentant un boom immobilier sans précédent. De nouveaux complexes d’appartements, des centres commerciaux et des hôtels de luxe sortent de terre. Cocoa Beach s’apprête ainsi à accueillir son premier hôtel quatre étoiles, un JW Marriott, pour répondre à la demande des cadres internationaux et d’un tourisme spatial de plus en plus haut de gamme. Tel le phénix qui renaît de ses cendres, la Space Coast s’est sortie par le haut d’une crisis économique historique majeure, en misant sur la diversification industrielle et l’intégration de la chaîne de valeur.

Notre série LA SPACE COAST À L’HEURE D’ARTEMIS

1/3 Affluence record, hébergements complets, trafic extrême : la Floride en état de siège avant le lancement de la mission Artemis 2.

À suivre :
3/3 Bangs supersoniques au-dessus de refuges animaliers : Le prix de la reconquête spatiale en Floride

Pierre-François Mouriaux

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