L’économie américaine sous perfusion de l’intelligence artificielle et de Wall Street
latribune.fr

L'économie américaine continue de tenir, défiant les pronostics, portée par les marchés financiers et l'IA.
Reuters
latribune.fr

L'économie américaine continue de tenir, défiant les pronostics, portée par les marchés financiers et l'IA.
Reuters
Portée par l’euphorie de Wall Street et la promesse de l’intelligence artificielle, l’économie américaine continue d’afficher une étonnante capacité de résistance. A Washington, Donald Trump s’en prévaut comme d’une victoire personnelle. Chaque statistique moins mauvaise qu’attendu devient, dans sa bouche, la preuve que ses choix politiques — des droits de douane massifs à l’escalade avec l’Iran — fonctionnent. Les avertissements des économistes ? Des discours de « catastrophistes », selon le président américain.
Pourtant, derrière cette façade de solidité, les fissures se multiplient.
Mardi encore, les chiffres de l’inflation ont rappelé que la première économie mondiale n’échappe pas aux secousses géopolitiques. Les prix ont atteint leur plus haut niveau depuis près de trois ans, conséquence directe des tensions au Moyen-Orient et de la flambée énergétique qui commence à se diffuser dans toute l’économie américaine. Donald Trump a immédiatement relativisé, évoquant un phénomène de « court terme », préférant mettre en avant les records boursiers et « la santé insolente » des marchés financiers.
Mais « la Bourse n’est pas l’économie », rappelle Mark Zandi, économiste en chef chez Moody’s. Selon lui, l’envolée des indices américains ne reflète plus les fondamentaux économiques du pays. Elle « semble évoluer de manière autonome », alimentée avant tout par les espoirs gigantesques suscités par l’intelligence artificielle.
Cette révolution technologique agit aujourd’hui comme un puissant anesthésiant économique. L’IA « génère d’importantes dépenses d’investissement, fait grimper la valeur des actions et donc crée beaucoup de richesse parmi les plus aisés, stimulant leur consommation... », observe l’économiste. Une dynamique qui entretient l’impression d’une économie indestructible.
Sur le papier, les indicateurs restent d’ailleurs robustes : une croissance annualisée de 2 % au premier trimestre et un taux de chômage limité à 4,3 %. Après les séismes successifs des dernières années — pandémie, inflation, remontée des taux, tensions commerciales — les Etats-Unis donnent encore l’image d’une machine capable d’absorber tous les chocs.
Alertes en temps réel sur les informations économiques majeures.

C’est précisément ce qui inquiète certains économistes. Car à force d’encaisser, l’économie américaine s’est fragilisée. « Après avoir encaissé de nombreux chocs sans tomber en crise », elle se trouve désormais « dans une situation très précaire », avertit Mark Zandi. Selon lui, l’impact des droits de douane imposés par Donald Trump commence déjà à ralentir le marché du travail. « Quasiment aucun emploi n’a été créé depuis l’annonce des droits de douane (...) il suffit qu’il y ait un peu moins de demande pour que les entreprises commencent à licencier », prévient-il.
L’inflation énergétique pourrait devenir le point de rupture. Pour l’économiste, la guerre au Moyen-Orient constitue désormais un « véritable test pour l’économie ». Si le conflit avec l’Iran se résorbe rapidement, « on devrait réussir à s’en sortir ». Mais « si ça continue deux/trois mois, j’ai peur que ce soit insurmontable ».
A la Maison Blanche, le discours est radicalement différent. Kevin Hassett, conseiller économique de Donald Trump, a assuré sur Fox News que les prix de l’essence reculeraient avant les élections de mi-mandat de novembre. Il va même jusqu’à anticiper une croissance « supérieure à 4 %, 5 %, même à 6 % » d’ici à la fin de l’année.
Cette confiance paraît prématurée pour Claudia Sahm, économiste chez New Century Advisors. « On n’est encore qu’au début des hausses de prix liées à la crise énergétique, on ne sait pas encore comment les Américains vont réagir », explique-t-elle. « C’est vrai qu’il y a de la résilience, mais elle n’est pas éternelle ».
L’économiste nuance toutefois les scénarios les plus alarmistes. Les Etats-Unis disposent d’un avantage stratégique majeur : ils sont devenus le premier producteur mondial de pétrole, ce qui amortit partiellement le choc provoqué par les tensions autour du détroit d’Ormuz. Et surtout, rappelle-t-elle, l’économie américaine reste d’une taille colossale. « Tous les surcoûts qu’on a vus récemment, les droits de douane, les prix de l’essence... ne suffisent pas à faire dérailler une économie qui pèse plus de 30.000 milliards de dollars ».
La véritable menace pourrait venir d’ailleurs : d’un brutal retournement psychologique. Claudia Sahm n’exclut pas un effondrement économique, mais estime qu’il supposerait avant tout « une crise de confiance » généralisée, notamment autour de l’intelligence artificielle, devenue le moteur central de la valorisation boursière américaine.
En attendant, les Etats-Unis avancent sur une ligne de crête. L’économie continue de tenir, défiant les pronostics, portée par les marchés financiers et l’IA. Mais derrière cette impression d’invulnérabilité, les marges de sécurité se réduisent. « Nous avons aujourd’hui moins de soupapes qu’il y a quelques années (...) on est plus vulnérables », résume Claudia Sahm. Autrement dit : l’Amérique encaisse encore les coups. Mais chaque choc laisse désormais davantage de traces.
latribune.fr