Au Forum économique de Davos, la semaine dernière, le Premier ministre canadien Mark Carney a fait forte impression en Suisse devant les dirigeants et chefs d'entreprises du monde entier.
REUTERS - Denis Balibouse
« Si nous ne sommes pas à la table, nous serons au menu » : quand l'UE et le Canada se détournent des États-Unis
Le Forum économique de Davos a acté une rupture dans l'ordre mondial. Face au protectionnisme des États-Unis, les pays cherchent à former de nouvelles alliances. Le Canada et l'UE viennent de sceller des accords historiques avec la Chine pour le premier et l'Inde pour le deuxième.
« Les puissances moyennes doivent agir ensemble, car si nous ne sommes pas à la table, nous serons au menu ». Au Forum économique de Davos, le Premier ministre canadien Mark Carney a fait forte impression la semaine dernière en Suisse. Devant les dirigeants et chefs d’entreprises du monde entier, le dirigeant a fait état dans un discours de la « rupture de l’ordre mondial » où les plus grandes puissances agissent en toute impunité.
Des propos faisant référence à la politique agressive menée par les États-Unis depuis le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump, entre droits de douane et visées impérialistes. Pour le dirigeant canadien, les puissances moyennes comme le Canada « ont le plus à perdre d’un monde replié sur lui-même et le plus à gagner d’une véritable coopération ».
Le pays n’a surtout pas été épargné par le président américain. Dès son retour à la Maison-Blanche, il a menacé le pays de surtaxes douanières en raison du trafic de fentanyl et de l’immigration illégale. Il a également menacé son voisin d’en faire le « 51ᵉ État des États-Unis ». « Le Canada existe grâce aux États-Unis. Souvenez-vous-en, Mark, la prochaine fois que vous ferez des déclarations », a d'ailleurs répliqué Donald Trump au discours de Mark Carney.
En raison de ce contexte tendu avec son allié historique, le Canada conclut, ces derniers mois, de nombreux partenariats stratégiques. L’un des plus importants est un accord avec l’Union européenne signé en juin dernier, sur la sécurité et la défense, ouvrant « une nouvelle ère de coopération transatlantique », selon Mark Carney. Il comprend une adhésion au programme européen SAFE de 150 milliards d’euros permettant d’acheter des armes en commun.
« Nous avons signé douze autres accords commerciaux et de sécurité sur quatre continents en six mois », a également argué le Premier ministre canadien à Davos. Des accords de libre-échange avec l'Inde, l'ASEAN, la Thaïlande, les Philippines ou encore le Mercosur sont également en cours de négociations. « Comme Washington utilise des moyens d’intégration comme des moyens de chantage, les pays essayent de diversifier les risques », confie à La Tribune un expert en relations internationales.
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La semaine dernière, Ottawa a même signé un accord commercial avec la Chine. Objectif ? Réduire les droits de douane et éliminer des obstacles au commerce. Le Canada va ainsi accepter l’importation d’un peu moins de 50 000 véhicules électriques chinois à des tarifs douaniers préférentiels. « Pour la Chine, les relations entre États doivent se fonder sur une logique de gagnant-gagnant, non de jeu à somme nulle, et sur la coopération, non sur la confrontation », a commenté de son côté un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères.
Un accord qui ne passe pas cependant auprès des États-Unis. Le ministre américain des Finances Scott Bessent a indiqué que si un accord de libre-échange était conclu avec Pékin, le pays imposerait une surtaxe de 100 % au Canada. « On ne peut pas laisser le Canada devenir une porte d'entrée via laquelle les Chinois inondent les États-Unis de leurs produits bon marché », a-t-il avancé.
De son côté, le Premier ministre britannique, Keir Starmer se rend cette semaine en Chine, pour la première visite officielle d'un Premier ministre britannique dans le pays depuis 2018, confirmation du dégel prudent des relations bilatérales, notamment économiques, malgré les sujets de discorde. Cette visite intervient aussi au moment où la Chine s'efforce d'apparaître comme un partenaire fiable et attaché à l'ordre international, en contrepoint des actions imprévisibles et parfois agressives du président américain Donald Trump envers ses alliés historiques, dont le Royaume-Uni.
Avant Starmer, Xi Jinping a reçu ces dernières semaines le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre canadien Mark Carney.
L’UE à la veille d’un accord historique avec l’Inde
Les Canadiens ne sont pas les seuls à conclure des accords tous azimuts avec d’autres partenaires. C’est aussi le cas des Européens. Ils doivent d’ailleurs conclure un accord de libre-échange avec l’Inde alors que doit se tenir le sommet UE-Inde dès mardi. « L'UE et l'Inde se rapprochent à un moment où l'ordre international fondé sur des règles subit des pressions sans précédent en raison des guerres, de la coercition et de la fragmentation économique », a précisé la cheffe de la diplomatie de l'UE, Kaja Kallas, mercredi dernier.
Un « deal » qui pourrait être « historique » et doubler les exportations européennes vers l’Inde, a complété la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. L’Inde devrait devenir la quatrième économie du monde en 2026. Selon des informations de Reuters, New Delhi pourrait réduire ses droits de douane sur les voitures importées de 110 à 40 %.
« Pour l’UE, comme pour le Canada, l’enjeu est de s'approcher de pays menacés aussi de rapports commerciaux asymétriques, notamment avec le G20 ou encore les grandes puissances émergentes en Asie », estime l’expert en relations internationales, « mais ce sont de plus petits marchés, ils ne vont pas se substituer aux marchés américains en peu de temps ».
Outre l’Inde, l’UE a également conclu le très controversé accord de libre-échange avec le Mercosur, la zone de libre-échange composée de plusieurs pays d’Amérique du Sud. Un accord qui crée « une des plus grandes zones commerciales du monde, avec un marché d'environ 700 millions de consommateurs », selon la Commission.
D’autres accords ont été conclus et des négociations sont en cours avec des partenaires : « L'année dernière, nous avons conclu de nouveaux accords avec le Mexique, l'Indonésie et la Suisse. Nous travaillons à un nouvel accord de libre-échange avec l'Australie. Nos négociations progressent également avec les Philippines, la Thaïlande, la Malaisie, les Émirats arabes unis et d'autres pays encore », a ainsi détaillé Ursula von der Leyen lors de son discours à Davos.
De leur côté, les États-Unis continuent de se replier sur eux-mêmes et de privilégier le bilatéralisme au multilatéralisme, en négociant des accords sous la menace de droits de douane. Ce week-end, ils ont annoncé diminuer le soutien militaire à l'étranger et se recentrer sur leur propre sécurité intérieure. Donald Trump a aussi demandé début janvier le retrait du pays de 66 organisations internationales. Romuald Sciora, chercheur associé à l’Iris, confiait la semaine dernière à La Tribune : « Sur le court terme, les États-Unis ont l’impression de faire des économies, mais c’est une catastrophe à terme pour le soft power et le commerce, et ils laissent la porte ouverte en grand à la Chine ».