Le président américain Donald Trump et le président chinois Xi Jinping discutent alors qu'ils quittent l'aéroport international de Gimhae après une réunion bilatérale, en marge du sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC), à Busan, en...
Face au retour du protectionnisme américain ou encore au retrait fracassant des États-Unis des instances internationales, Pékin se place en véritable défenseur du multilatéralisme face à Donald Trump. La Chine profite du vide laissé par Washington, malgré une économie déséquilibrée et une instabilité intérieure.
Si le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis a marqué un changement dans l’ordre mondial, le Forum économique de Davos, la semaine dernière, l’a réellement acté. « Aujourd'hui, je vais parler d'une rupture dans l'ordre mondial, de la fin d'une fiction agréable et du début d'une dure réalité, où la géopolitique des grandes puissances n'est soumise à aucune contrainte », a ainsi commencé le discours de Mark Carney, le Premier ministre canadien, qui a fait forte impression devant les décideurs du monde. Entre offensive douanière, non-respect du droit et des organisations internationales, ou encore menaces territoriales, le président américain a mis en pièces le multilatéralisme qui a guidé les pays depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Encore la semaine dernière, le milliardaire américain a profité du raout économique pour demander de céder le Groenland aux États-Unis, après avoir laissé planer une nouvelle menace de droits de douane sur les pays européens. Un nouveau coup d’éclat qui intervient juste après l’enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela.
À l’opposé du chaos américain et de l'America First, Pékin joue une carte bien différente, celle de la stabilité et de la défense du multilatéralisme. Un mot qui est revenu cinq fois dans le discours du vice-premier ministre chinois, He Lifeng, à Davos : « Nous devons défendre fermement le multilatéralisme et rendre l'ordre économique et commercial international plus juste et équitable ».
« C’est une petite musique entretenue par Pékin, qui consiste à laisser dire que les États-Unis sont erratiques sur le plan commercial, y compris avec leurs alliés, alors que la Chine se présente comme un pôle de stabilité, qui peut contribuer à la prospérité globale en accentuant les échanges », analyse, pour La Tribune, Valérie Niquet, spécialiste de la Chine à la Fondation pour la recherche stratégique.
Une stratégie déjà payante puisque des puissances occidentales se sont récemment rapprochées de la Chine. Pékin a ainsi conclu un accord préliminaire avec le Canada, « historique », selon les mots du Premier ministre canadien, pour réduire les droits de douane et les obstacles au commerce. Outre-Atlantique, le Premier ministre britannique, Keir Starmer, se rend en Chine cette semaine, une première depuis huit ans. La relation entre Pékin et Londres est tendue depuis 2019 au sujet de Hong Kong, l’ancienne colonie britannique, où Pékin a mené une intense répression après des manifestations pro-démocrates. Mais le travailliste souhaite apaiser les tensions et devrait conclure de nouveaux accords commerciaux.
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« La Chine se porte bien au niveau commercial malgré les tarifs douaniers », commenteDamien Cubizol, économiste, enseignant-chercheur au Centre d'études et de recherche sur le développement international (CERDI). Si Pékin a écopé de droits effectifs moyens d’environ 30 %, elle n’a pas pour autant réduit ses exportations. Son excédent commercial a même atteint 1 189 milliards de dollars en 2025. Un record. « Les exportations en direction des États-Unis ont diminué, mais elle a davantage exporté vers d’autres régions du monde comme l’Europe et l’Asie du Sud-Est », complète-t-il.
Selon lui, Pékin s’est rendu moins dépendant des États-Unis ces dernières années : « Elle a commencé une diversification structurelle de ses exportations avec plusieurs pays dans le monde, notamment dans le cadre de son initiative des Nouvelles routes de la soie », explique-t-il.
Pékin profite du retrait des Américains des organisations internationales
Outre le plan commercial, les Chinois profitent également du décrochage des Américains dans les organisations internationales, alors qu’ils y occupaient une place prépondérante. Tout début janvier, Donald Trump a demandé le retrait des États-Unis de plus d’une soixantaine d’organisations. La moitié des instances, dont l’Organisation mondiale de la santé, sont liées à l’Organisation internationale des Nations Unies (ONU). Le républicain s’est même montré très critique envers l’ONU, au point de vouloir créer une organisation concurrente, le « Conseil de paix », qui n’a, pour le moment, reçu que peu d’adhésions.
« La Chine voit très bien à quel point le multilatéralisme est un outil pour légitimer ses actions sur la scène internationale », confiait, la semaine dernière à La Tribune, Ronald Hatto, chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences Po Paris. « En coulisses, ils essaient de se positionner partout à des postes clés », complétait-il.
En 2021, sur les quinze principales agences spécialisées des États-Unis, quatre étaient dirigées par des ressortissants chinois, note le Centre d'études stratégiques et internationales (CSIS), un think tank américain. En 2025, seule l’Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) était encore dirigée par un ressortissant chinois, mais la Chine s’est cependant positionnée sur le poste de sous-secrétaire générale aux Nations Unies.
Pékin a surtout répété à maintes reprises la nécessité de respecter le droit international et la Charte des Nations Unies, dans un contexte de tension autour du Groenland. Elle a indiqué elle-même respecter la souveraineté de tous les États après les accusations des Américains sur ses possibles ambitions dans l’Arctique. « La Chine s’oppose à ce qu'on profère des allégations infondées et à ce qu'on utilise le pays comme prétexte pour obtenir des gains égoïstes », a même indiqué Guo Jiakun, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, fin janvier.
Malgré tout, la Chine n’a pas renoncé à son propre agenda. « Pékin n’a pas abandonné ses ambitions sur Taïwan, elle exerce des pressions constantes dans la région, et interroge sur le rôle des États-Unis », estime Valérie Niquet. Encore fin décembre, les Chinois ont mené des exercices militaires autour de l’île, que la Chine estime être son territoire.
Un mirage de stabilité
Par ailleurs, au travers de son projet des Nouvelles routes de la soie, qui consiste à accorder des prêts et à investir dans les pays en développement, Pékin continue d’étendre son influence, notamment en Asie du Sud-Est, en Afrique, mais aussi en Amérique latine. Cette dernière, considérée par Donald Trump comme l’arrière-cour des États-Unis, n’a pas été épargnée par les différentes déclarations et menaces du président américain. « Le discours de Trump sur l’Amérique latine ne peut que renforcer le discours de Pékin qui se pose en défenseur des pays du Sud global », ajoute Valérie Niquet.
La Chine serait donc un allié commercial stable, un défenseur du multilatéralisme, des institutions internationales ou encore des pays du Sud. « Une réalité très illusoire », selon l'experte. « Si Pékin a un discours plus sensé que Washington, la Chine n’arrive pas à rééquilibrer son système économique, les ménages chinois ne consomment plus et le pays repose en grande partie sur ses exportations », argue-t-elle. Le pays a ainsi enregistré une croissance de 5 % en 2025, l’une des plus faibles depuis plusieurs décennies. De leur côté, les jeunes sont fortement touchés par le chômage.
Pékin fait également face à de l'instabilité concernant sa politique intérieure. Le commandement de l’armée chinoise est au cœur d’une affaire de corruption et le plus puissant général du pays, Zhang Youxia, s’est fait éjecter samedi dernier. En trois ans, sept membres de la Commission militaire centrale (CMC) ont été renvoyés. « La difficulté pour l’Europe est qu’elle fait face à deux géants qui sont tous les deux imprévisibles et en partie irrationnels : les États-Unis mais aussi la Chine », conclut Valérie Niquet.