Les secteurs de l'automobile, de la chimie et de la pharmacie sont désormais directement menacés par des coûts de production inférieurs de 30 % à 40 %. Le HCSP prône une riposte commerciale d'envergure pour éviter une désindustrialisation irréversible.
Pendant que Trump accapare l’attention, l’industrie européenne subit une déferlante chinoise sans précédent. Selon le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan, 55 % de la production manufacturière de l'UE est désormais menacée.
L’Europe vit dans l’illusion d’un répit qui n’existe pas. Obnubilés par les sorties de Donald Trump, les décideurs du Vieux Continent négligent la « deuxième lame » d’une concurrence chinoise qui s’est accélérée depuis la crise du Covid-19. Dans un rapport publié ce lundi 9 février 2026, le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan (HCSP) livre une analyse de ce « rouleau compresseur » qui ne se limite plus aux segments à faible valeur ajoutée mais cible désormais les bastions historiques européens : l'automobile, la chimie et les machines-outils.
Le piège du « moins bien mais plus cher » se referme
À qualité au moins équivalente, les produits chinois affichent des coûts de production inférieurs de 30 % à 40 % à ceux de l'industrie européenne. Cet écart ne peut plus être compensé par la seule innovation ou les gains de productivité classiques, estime le HCSP : l’Europe risque de s'enferrer dans une spirale où ses produits deviennent structurellement trop chers face à une offre chinoise techniquement aboutie et économiquement imbattable.
Cette dynamique est entretenue par un yuan sous-évalué et des surcapacités massives destinées à l'exportation, conséquence d'une demande intérieure atone. Le quinzième plan quinquennal chinois (2026-2030) devrait encore amplifier ce phénomène en plaçant la production manufacturière et la montée en gamme technologique au sommet des priorités de Pékin. Pour l'Union européenne, le risque est celui d'une sortie de marché rapide et irréversible de pans entiers de son appareil productif.
L’automobile et les batteries en première ligne
Le secteur automobile, véritable poumon industriel européen avec 13,6 millions d'emplois directs et indirects, se trouve au centre de cette tempête. Les chiffres sont alarmants : plus de 70 % des exportations de véhicules français sont désormais exposées à une menace critique. En Allemagne, la situation n'est guère plus enviable puisque l'automobile subit une pression chinoise qualifiée de « diffuse et systémique », affectant simultanément les marchés tiers et le marché intérieur.
La filière des batteries, pourtant identifiée comme primordiale pour la transition énergétique, montre la fulgurance de ce renversement. Ce secteur a été frappé par deux vagues successives, la seconde, entamée à la fin des années 2010, étant d'une intensité beaucoup plus forte. La Chine gagne des parts de marché à une vitesse telle que ses exportations de batteries ont dépassé de manière spectaculaire les volumes européens sur de nombreuses destinations mondiales.
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L’Allemagne, épicentre d’un séisme industriel
L’Allemagne est aujourd’hui le pays le plus vulnérable du continent. Ce pays, autrefois moteur de la croissance européenne, a déjà perdu 240 000 emplois manufacturiers depuis 2023. Ces destructions de postes ne sont plus conjoncturelles mais signalent un processus de désindustrialisation accélérée lié à des faiblesses structurelles et à une concurrence internationale féroce sur les machines-outils et les équipements de contrôle industriel.
Au total, 32 % des exportations allemandes et près de 70 % de sa production intérieure sont directement menacées. Cette exposition massive s’explique par la concentration de ses avantages comparatifs dans des secteurs précisément ciblés par la montée en gamme industrielle chinoise. À titre de comparaison, la France voit 26 % de ses exportations et 36 % de sa production manufacturière exposées, un niveau certes inférieur mais qui reste préoccupant pour la pérennité de ses bassins industriels.
La fin de l’avantage technologique occidental
Le basculement de l’innovation est une réalité concrète qui touche même les secteurs les plus protégés, comme la pharmacie. Les auditions menées pour le rapport montrent une inversion des trajectoires : alors que les phases de développement intervenaient prioritairement aux États-Unis et en Europe, un nombre croissant de produits sont désormais développés et lancés en Chine en premier. Ce glissement cantonne progressivement l'Europe à des tâches d'assemblage et de finition à faible valeur ajoutée.
Cette perte de leadership technologique s'accompagne d'une structure industrielle européenne jugée trop statique. Contrairement aux États-Unis où la « destruction créatrice » permet l'émergence de nouveaux géants, l'Europe semble davantage exposée à une forme de « destruction destructrice », marquée par l'érosion continue de ses positions industrielles historiques sans renouvellement suffisant du tissu productif.
L’échec programmé de la défense commerciale actuelle
Les instruments de défense commerciale dont dispose Bruxelles aujourd'hui sont jugés insuffisants par le HCSP. Leur caractère sectoriel, réactif et fragmenté ne permet pas de répondre à une stratégie chinoise globale. L'exemple du photovoltaïque sert ici d'avertissement : une industrie européenne pourtant compétitive a été marginalisée en quelques années par les capacités chinoises avant que les mesures de défense ne puissent produire leurs effets.
Pour éviter que ce scénario ne se répète à l'échelle de toute l'industrie, le rapport suggère que les mesures de « préférence européenne » ne suffiront pas. Bien que pertinentes pour soutenir certains secteurs stratégiques, elles ne constituent pas une réponse suffisante à une concurrence systémique.
Vers un droit de douane général de 30 % ou une dévaluation ?
Face à l'urgence, le Haut-Commissariat invite à un changement de logiciel et propose deux options. La première consiste à instaurer un niveau de protection inédit, équivalent à un droit de douane général d'environ 30 % vis-à-vis de la Chine. Cette mesure viserait à rétablir une concurrence équitable en neutralisant l'écart de coût constaté sur le terrain.
La seconde option, macroéconomique, repose sur une stratégie de dépréciation de l'euro de l'ordre de 20 % à 30 % par rapport au yuan. L'objectif serait de redonner de l'oxygène aux exportateurs européens. Ces choix supposent cependant une unité européenne pour construire un rapport de force crédible capable de conditionner l'accès au marché intérieur européen, seule véritable arme de négociation face à Pékin.