OPINION. « Trump au Moyen-Orient : revenir pour mieux partir »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Les signaux accumulés ces dernières semaines dessinent une autre hypothèse bien plus complexe à comprendre : celle d’une intervention calibrée, non pas pour s’installer dans la guerre, mais pour en organiser les conditions de sortie. Évidemment, l’habitude caractérisée de faire passer le Président américain pour un idiot à aveuglé nombre d’analystes.
Derrière le désordre apparent et un souci du peuple iranien, une cohérence se dessine et elle tient en une idée simple : Donald Trump ne cherche pas à gagner le Moyen-Orient. Il cherche à s’en dégager sans en payer le prix politique.
Le premier élément qui va dans le sens de cette analyse c’est le constat clair de la divergence stratégique entre Washington et Tel-Aviv. Elle n’est pas nouvelle, mais elle n’avait jamais été aussi visible.
Côté israélien, la logique est constante : neutraliser durablement la menace iranienne, affaiblir le régime en profondeur, et si possible provoquer une rupture stratégique irréversible en le renversant. C’est le désir profond de Benjamin Netanyahou depuis plus de dix ans au moins et déjà du temps du mandat de Barack Obama. Cette ligne s’inscrit dans un temps long, existentiel, où la guerre est un instrument de transformation régionale.
Côté américain, la temporalité est radicalement différente. L’objectif n’est aujourd’hui clairement plus de renverser Téhéran, pas plus de reconstruire un ordre régional ni de s’engager dans une guerre prolongée. Il s’agit de produire un affaiblissement suffisant de l’Iran pour rendre possible une désescalade, sans apparaître en position de retrait pour Washington.
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Les déclarations publiques, parfois contradictoires de Trump, les ouvertures de négociations aussitôt démenties, les pauses tactiques dans les frappes ne relèvent pas totalement d’une improvisation. Elles traduisent probablement une gestion plus fine du tempo, visant à maintenir une pression maximale tout en gardant ouverte la possibilité d’une sortie rapide. C’est ce qu’on appelle le « strike and talk » en langage militaire : frapper tout en discutant en même temps pour peser davantage dans le rapport de force. Trump n’est pas aligné sur Netanyahu. Il est dans une autre logique : celle d’un engagement limité, contrôlé, et réversible, avec d’autres objectifs plus globaux en réalité : viser la Chine à travers l’Iran et Ormuz.
La deuxième clé de lecture est intérieure. Elle tient à la nécessité, pour Trump, de sortir du conflit sans en assumer le coût politique.
Son électorat reste profondément réticent à toute guerre prolongée au Moyen-Orient. Une implication durable serait en contradiction directe avec le logiciel “America First”, qui repose sur la réduction des engagements extérieurs jugés coûteux et inefficaces. Dès lors, l’enjeu n’est pas militaire, mais narratif. Il s’agit de construire les conditions d’un retrait qui puisse être présenté comme un succès. C’est pour cela que depuis des jours Trump nous explique que la guerre est bientôt finie et que l’Iran est détruit et en passe de changer de régime. Personne n’est dupe. Il délèguera ainsi la gestion de la sécurité en Europe à l’OTAN, celle du Golfe aux monarchies, pour mieux se concentrer de nouveau sur l’Indo-Pacifique.
Affaiblir les capacités iraniennes, frapper des cibles stratégiques, démontrer une supériorité technologique et opérationnelle, puis ouvrir une nouvelle phase de négociation comme ce pourrait être le cas dans les jours à venir au Pakistan : ce schéma permet de revendiquer une victoire sans avoir à s’enliser. Dans cette logique, la guerre devient un instrument de mise en scène politique. Elle crée les conditions d’un récit : celui d’un président qui frappe vite, fort, puis impose un rapport de force avant de se retirer. Peu importe que cette victoire soit contestée. Ce qui compte, c’est qu’elle soit proclamée.
Le troisième niveau d’analyse dépasse le cadre régional. Il renvoie à la hiérarchie réelle des priorités américaines. Le Moyen-Orient n’est plus, depuis plusieurs années, le centre de gravité stratégique de Washington. Ce centre s’est déplacé vers l’Indo-Pacifique, où se joue l’affrontement majeur du XXIe siècle avec la Chine, seconde puissance mondiale. Dans ce contexte, les derniers événements prennent un sens différent. En fragilisant les flux énergétiques iraniens et en faisant peser une incertitude sur le détroit d’Ormuz, les États-Unis activent un levier indirect mais puissant sur Pékin, fortement dépendant des approvisionnements du Golfe. En effet, près de 50% du pétrole chinois importé passe par le détroit.
Il ne s’agit pas de provoquer un choc durable, mais d’introduire une pression suffisante pour peser dans une négociation plus large. Le Moyen-Orient redevient ainsi un théâtre de contrainte, au service d’un rapport de force global.
Affaiblir l’Iran, stabiliser le Golfe à un niveau de tension contrôlé, transférer progressivement la charge sécuritaire aux acteurs régionaux, puis redéployer les moyens militaires : cette séquence correspond à une logique de recentrage stratégique.
Autrement dit, revenir une dernière fois pour pouvoir partir. Dans cette lecture, l’apparente incohérence de la politique américaine retrouve une cohérence contrairement aux détracteurs pavloviens de Trump. Non pas celle d’un grand plan parfaitement exécuté, mais celle d’une stratégie adaptée, orientée vers un objectif clair et de l’intérêt des Etats-Unis seuls : sortir du Moyen-Orient sans donner le sentiment de reculer, et concentrer l’effort là où se joue désormais l’équilibre du monde. Et peser dans la balance économique avec la Chine très handicapée dans son développement au moindre conflit qui risque de devenir mondial. C’est dans ce rapport de force qui lui sera favorable, en acceptant d’arrêter la guerre, que Donald Trump rencontrera Xi Jiping en position de force lors du prochain sommet qui est prévu prochainement entre les deux leaders mondiaux.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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